LIVRE V
sage du cortège, les tapis du pont, et l'on en fit un rouleau que Ton lança en l'air aussi haut que possible. Si Ion n'avait pas de malheur à déplorer, le moyen que Ion avait pris pour léviter, fit naître une confusion risible et pas tout à fait sans danger. Le tapis s'était déroulé dans l'air, et en retombant il avait couvert un grand nombre de spectateurs. Les plus près des extrémités s'en emparèrent et tirèrent le tout à eux avec tant de force, que les personnes qui se trouvaient dessous furent renversées et coururent le risque d'être foulées aux pieds et étouffées jusqu'à ce qu'elles eussent réussi à se faire jour, en déchirant et coupant le tapis dont chacun garda un lambeau, car les pas des deux Majestis avaient sanctitlé ce tissu. Après avoir contemplé un moment et avec peu de satisfaction cet amusement sauvage, je descendis de la mansarde et je me glissai par une foule de passages et d'escaliers secrets, jusqu'au haut du grand escalier , par où la masse brillante que j'avais admirée de loin, devait monter pour se rendre dans la grande salle de Ihôtel de ville. Les principaux personnages, car leurs suites avaient reçu l'ordre de s'arrêter dans les salles basses, passèrent si près de moi, que pas une particularité de leiu-s costumes, pas un trait de leurs visages ne pouvait m'eciiapper. L'empereur et son tlls étaient habilles en vrais ménechmes. Le premier paraissait fort à son aise dans ses amples vêtements, mais le fils se traînait péniblement sous le poids des joyaux de Charlemagne et de sa longue et large robe de brocaspourpre, surchargée de perles fines et de pierres précieuses. L'étofïe et les broderies, quoique neuves, imitaient à s'y méprendre, l'étoffe et les broderies dont jadis était habillé notre grand Charles. Sa couronne, que l'on avait été obligé de rembourrer parce qu'elle était beaucoup trop large, faisait sur la tête de Joseph TI, l'effet du toit d'un chalet suisse. Quant à la dalmatique et à l'etole, on avait eu beau les rétrécir, il avait été impossible de les proportionner à la taille mince et souple du jeune roi, ce qui donnait à sa
magnifique parure;, l'air d'un déguisement fait pour une autre personne ; lui-même sans doute en jugeait ainsi, car toutes les fois qu'il s'apercevait que les yeux de son père ou de toute autre personne s'arrêtaient sur lui, il ne pou- ""^jt s'empêcher de rire. L'éclat et la richesse du sceptre et fin globe de l'Empire qu'il tenait à la main, éblouissait, mais pour l'harmonie de l'ensemble, on aurait voulu voir ces insignes portés par un de ces personnages à dimensionrs colossales, tels qu'on se figure les princes de la race carlovingienne. A peine la porte de la grande salle se fut-elle refermée sur ces illustres personnages, que je regagnai ma mansarde. Il en était temps, car les scènes les plus remarquables de toutes celles qui devaient se passer en public, allaient commencer. Des vivat étourdissants sortaient.de toutes les bouches ; l'empereur et le roi venaient de paraître sur le balcon de la grande salle de l'hôtel de ville ; de là, le regard embrassait toute l'étendue de la place où se trouvaient la fontaine, le tas d'avoine et la baraque dans laquelle rôtissait le bœuf. Les seigneurs en possession de hautes charges héréditaires de la cour impériale, se tenaient à cheval près de la barrière qui séparait tous ces objets du reste de la place. Le grand connétable y entra le premier, tenant d'une main un vase d'argent et de l'autre un rouleau; il fit entrer son cheval au galop jusqu'au milieu du tas d'avoine, là, il s'arrêta, se baissa pour remplir son vase, passa le rouleau dessus afin qu'il ne fût que plein, et repartit au galop en élevant sa mesure d'avoine vers le balcon, pour prouver aux deux Majestés qu'il venait d'assurer à leurs chevaux une ample nourriture. Le premier officier de la chambre de l'empereur entra dans la baraque et en sortit avec une cuvette, un pot à l'eau et un essuie-main, preuve certaine que rien, en ce qui concerne le service personnel, ne manquerait à leurs Majestés. Le grand écuyer tranchant fit ensuite arrêter son cheval à la porte de la baraque'dans laquelle il envoya un plat d'argent cou vert aihî que l'on y mit un morceau de bœuf rôti. Après