‹ Mémoires de GoetheChapitre 57 sur 189 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

îui le grand échanson alla remplir deux magnifiques coupes H la fontaine^ au-dessus de laquelle Taigle à deux têtes fit tomber avec abondance, d'un côté, du vin blanc et de iautre, du vin rouge. L'action de ces deux seigneurs était un signe certain que la table de l'empereur serait servie avec autant de profusion que de recherche.

Déjà tous ces dignitaires étaient retournés à l'hôtel de ville, lorsque le grand trésorier, le plus impatiemment attendu, arriva enfin. Il était monté sur un cheval magnifique et de chaque côté de la selle on voyait une grosse bourse au lieu de fontes à pistolets. A peine eut-il passé la barrière qui, cette fois, ne devait plus se refermer, que le peuple se précipita après lui, pour recevoir les monnaies d'or et d'argent qu'il jetait à poignées et qu'on voyait tourbillonner dans l'air, mais dont fort peu tombèrent jusqu'à terre, tant le peuple alors était habile à les saisir au vol. Lorsque les bourses furent vides, le grand trésorier les jeta au milieu de la foule et alla rejoindre les autres dignitaires à l'hôtel de ville. Les luttes qui s'engagèrent pour s'emparer de ces bourses, n'étaient que le prélude de scènes plus tumultueuses encore. La fontaine, l'avoine, la baraque et le bœuf appartenaient de droit au peuple, et il eût été dangereux de chercher à les leur livrer par une distribution régulière et paisible. Il est dans la nature de l'homme, d'aimer mieux s'emparer de vive force de la chose qu'il désire, que de la recevoir comme un don qui l'oblige à la reconnaissance. Les groupes qui se jetaient sur l'avoine dont ils remplissaient de grands sacs n'offraient ({ue des scènes risibles, car de mauvais plaisants faisaient de grands trous dans ces sacs qui se vidaient dès «lu'on voulait les emporter. Le bœuf, qu'on ne voulait pas morceler, fut le sujet d'une véritable bataille entre la corporation des bouchers et celle des tonneliers; je ne sais 'aquelle des deux remporta la victoire, car la place entière n'était plus qu'un vaste théâtre de destruction. La fontaine et la baraque disparurent comme par enchantement ; la

toit 111-6;, les poutres^ les planches s'écroulèrent, chargées des démolisseurs, c'était à faire frémir, personne cependant ne fut grièvement blessé.

L'empereur et son fils s'étaient retirés du balcon pour aller se mettre à table; je ne songeai plus qu'à me glisser le plus près possible de la salle du festin ; j'eus le bonheur d'arriver jusqu'à la porte sans avoir rencontré aucun obstacle. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je vis de trèsgrands seigneurs, se constituer les domestiques du chef de l'Empire. Quarante-quatre comtes de cet Empire allaient eux-mêmes chercher à la cuisine les plats, qu'ils déposaient sur la table de l'emperem' et du roi. Leurs brillants costumes et les décorations qui ornaient leurs poitrines s'accordaient si peu avec les fonctions ôe valets, que je crus rêver. Cette particularité augmenta mon vif désir de pénétrer dans la salle. Un officier de la maison ae l'ambassadeur de l'électeur du Palatinat, que je connaissais, m'en fournit le moyen, en me remettant quelques vases d'argent qu'il tenait à la main. Le buffet du Palatinat sur lequel je devais déposer cette argenterie, était h gauche, tout près de la porte d'entrée. Quelques pas me suffirent pour atteindre l'estrade d'où je pouvais voir jusqu'à l'autre extrémité de la salle. Là, l'empereur et le roi dînaient sur une table, élevée de quelques marches, en forme de trône et surmontée d'un dai.s. Ils avaient toujours leur costume de cérémonie, mais le globe de l'Empire, le sceptre et la couronne étaient déposés à quelque distance, sur un coussin de velours rouge. La table de l'électeur de Mayenre était dressée en face ; celle de l'électeur de Cologne à droite et celle de l'électeur de Trêves, à gauche de leurs Majestés. Derrière chacune de ces tables s'éle vail un buffet, chargé de vases d'or et d'argent, d'une magniricence inouïe. Plus loin on voyait les tables et les buf lets des électeurs laïques qui, malgré leur magnificence produisaient un eftet pénible, car ces tables étaient vides. L'absence ae tous les électeurs laïcjues rappelait les

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