LIVRE V. i3i
querelles qu'ils avaient eues avec le chef de lEuipire. et prouvait que ces querelles n étaient pas encore complètement terminées. Plus loin encore, on voyait une grande table splendidement servie et à laquelle personne n'était venu s'asseoir. Les seigneurs qui en avaient le droit, n'auraient pu en profiter sans manquer d "égards à leurs souverains ou sans compromettre leur dignité. Le soin a^ ec lequel on servait et desservait tous ces hôtes invisibles comme s'ils eussent été présents, donnait à cette partie de la salle, l'air d'un rendez-vous de fantômes ou d'enchanteurs. Dès quon eut servi le dessert, les ambassadeurs des électeurs 1 lïques qui avaient diné dans une pièce voisine, fiu'ent introduits pour faire leur cour aux. deux Majestés. Quant à moi, je me retirai pour aller me dédommager par un bon repas du jeune de la journée. L'illumination du soir me promettait un plaisir d'autant plus vif, que Gretchen devait le partager avec moi. Lorsque j'arrivai au lieu du rendez-vous où elle s'était rendue avec ses cousins, Pylade et sa fiancée, les ruesétincelaient déjà de lumières de toutes couleurs. Je donnai le bras à la jeune fille, et nous nous perdîmes dans la foule, ce qui me rendit d'autant plus heureux, que je m'étais affublé de manière à être méconnaissable, et ma charmante Gretchen ne s'était point offensée de cette précaution. Les ambassadeurs avaient cherché à se surpasser les uns les autres ; mais le baron de Plotho avait trouvé moyen de se distinguer à sa façon. La maison qu'il habitait était irrégulière, percée de petites fenêtres à distances inégales et à des hauteurs différentes, tandis qu'au rez-de-chaussée s'ouvraient de grandes et de petites portes sans aucun ensemble ni la moindre intention symétrique, L'ambassadeur avait fait entourer toutes ces portes et toutes ces fenêtres de lampions, ce qui formait l'illumination la plus baroque qu'il fût possible de voir, mais le public était si prévenu en sa faveur, qu'il admirait jusqu'à cette malice, par laquelle il se mettait, à l'exemple de son maître, au-dessus de tous les usages reçus. Après avoir cont(?mple
un instant ce bizarre spectacle, je retournai avec ma bienaimée dans le monde féerique que le prince Esterhazy avait créé autour de sa demeure. Là, sous des guirlandes de fleurs en feu et des candélabres suspendus, on distribuait au peuple force pain, saucissons et vin du Rhin. Je me croyais transporté dans une contrée enchantée où l'on cueille sur les arbres, des coupes qui se remplissent du vin qu'on désire et des fruits qui prennent le goût des mets que l'on préfère. Bientôt nous éprouvâmes le besoin de transporter nos illusions dans le domaine de la réalité, et Pylade nous conduisit chez un traiteur peu connu, mais où tout respirait l'ordre, la propreté etlel3on goût. Ce qui se passait dans les rues occupait tellement tout le monde, que nous restâmes complètement seuls, ce qui nous fit trouver notre souper plus agréable. Une partie de la nuit s'écoula dans un ineffable sentiment d'amour et d'amitié. Forcés enfin de nous séparer, Pylade reconduisit sa fiancée chez elle, et je ramenai Gretchen jusqu'à sa porte, où, avant de me quitter, elle imprima un baiser sur mon front; c'était pour la première fois qu'elle m'accordait une pareille faveur, et j'étais bien loin alors de penser que je ne devais plus jamais revoir cette charmante jeune fille. Le lendemain matin j'étais encore au lit, quand ma mère entra dans ma chambre d'un air fort agité.
— Lève-toi, me dit-elle, et arme-toi de courage, des choses bien fâcheuses t'attendent ; on a découvert que tu fréquentes de la mauvaise compagnie, et tu te trouves mêlé à une affaire qui peut avoir les suites les plus funestes. Ton père est hors de lui, tout ce que j'ai pu en obtenir, c'est qu'il te fera interroger par notre ami, le conseiller Schneider, qui ne viendra pas seulement de la part de ton père, mais de celle des magistrats, devant lesquels ta con iuite ne tardera pas à te faire comparaître.
A peine m'avait-elle quitté, que l'admirateur de la J/essiade entra; il avait les larmes aux yeux.
— Je suis désolé, dit-il, d'être obligé de venir vous