‹ Mémoires de GoetheChapitre 59 sur 189 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

trouver dans une pareille circonstance; jamais je n'aurais pensé que la mauvaise compagnie pût entraîner un jeune homme instruit et bien élevé jusqu'au crime !

— Je n"ai point commis de crime ! m'écriai-je avec indignation.

— N'essayez pas de vous justifier, je suis chargé de vous interroger et de recevoir vos aveux.

— Eh bien ! parlez, que voulez-vous savoir ?

— N'avez-vous pas recommandé M*** à votre grandpère, pour lui faire obtenir l'emploi de *** ?

— Oui.

— Où avez-vous fait la connaissance de cet homme ?

— Dans une partie de campagne.

— Avec qui avez-vous fait cette partie ?

La crainte de compromettre mes amis m'empêcha de l'é pondre.

— Le silence est iiuitile. on sait que ce misérable vous a été recommandé par des gens ue son espèce.

Puis il me nomma tro's individus qui m'étaient entièrement inconnus. Je m'em.pressai de le lui dire, il refusa de le croire et m'adressa encore une foule d'autres questions auxquelles je ne compris absolument rien ; aussi ne pus-je répondre que par des dénégations.

— Vous récompensez bien mal ma bonne volonté, me dit-il. Je viens pour vous sauver, car il ne s'agit de rien moins que de signatures imitées, de faux testaments et autres délits semblables. Vous ne pouvez nier que vous avez fait pour ces gens-là, des épîtres en vers, des poëmes de circonstance, des relations, des lettres, etc. Les magistrats veulent bien prendre en considération votre jeunesse et votre famille, ainsi que la position de trois autres jeunes gens qui sont tombés dans les mêmes fdets où vous avez été pris, mais c'est à condition que vous serez franc et sincère.

Plus je l'écoutais et moins je comprenais de quoi il s'agissait. Les faits dont il me parlait se ressemblaient, mais

ils ne concordaient pas. On savait que je rentrais fort tard, que je fréquentais des hommes d'une basse condition, qu'il y avait des jeunes fdles parmi ces hommes, mais jusque-là, le conseiller n'avait encore nommé ni les cousins ni ceux de leurs amis c[ue je connaissais, ce qui me fit persister à ne pas les compromettre par des aveux imprudents.

— Je n'ai rien à me reprocher personnellement, dis-je enfin; si les personnes avec lesquelles je me suis trouvé en rapport se sont laissé entraîner à des actions blâmables, qu'on les cherche, qu'on les trouve ; ce n'est pas à moi à les dénoncer, car j'ignore si elles sont réellement coupables.

— Ce sont des scélérats ! s'écria le conseiller. Ils sont déjà trouvés, et l'on vient de découvrir les repaires où ils ont l'habitude de se réunir.

Puis il me nomma trois maisons, celle qu'habitait Gretchen et ses cousins était du nombre. Dès ce moment le silence me parut inutile, je crus même pouvoir servir mes amis, en faisant connaître l'innocence de nos réunions. Je parlai d'abord avec assez de calme, mais à mesure que je me rappelais des plaisirs, sans doute à jamais perdus, je m'exaltais au point que je finis par éclater en sanglots. Voyant dans cette douleur la preuve que j'étais sur le point de révéler quelque secret monstrueux, le conseiller me pria de continuer; je le fis, et comme le terrible aveu n'arriva point, il m'adressa de nouvelles questions qui me réduisirent au désespoir. Je finis par déclarer que je n'avais plus rien à dire, que j'étais innocent, que mes amis, sans doute, l'étaient aussi; que si, en tout cas, on leur refusait les ménagements dus à leiu* jeunesse et à leur malheur, je me suiciderais. Le conseiller chercha à me rassurer, mais je n'avais plus aucune confiance en lui, et il me laissa dans une violente agitation. Je me reprochai d'avoir raconté des circonstances qu'on ne manquerait pas de mal interpréter; et n'écoutaîit plus que mou impuissant désespoir,

Page 1