LIVRE V
je me jetai sur le parquet que j'arrosai de mes larmes. Je ne sais depuis combien de temps j'étais dans cet état, lorsque ma sœur entra. Après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour me calmer, elle me raconta que les deux magistrats qui avaient attendu chez mon- père le retour du conseiller, venaient de s'en aller d'un air très-satisfait, et qu'elle les avait entendus se dire en riant, que cette affaire n'avait aucune importance.
— Oui, m'écriai-je, pour moi, pour nous, mais eux, qui les protégera ?
Ma sœur me fit remarquer très-judicieusement que, pour me sauver, moi et les trois jeunes gens de famille qui se trouvaient compromis dans cette affaire, on serait obligé de jeter un voile sur les fautes de tout le monde. Cet argument me consola un moment, mais dès quelle se fut retirée, je ne cessai de me livrer aux regrets de mon bonheur passé, que pour surcnarger l'avenir de tous les malheurs possibles ; j'avais grana soin, surtout, de creuser pour Gretchen et pour moi, un abîme de calamités. Dès le jour suivant, ma mère vint m'annoncer que mon père, mieux informé enfin, m'accordait une amnistie complète, et qu'il m'engageait à sortir avec lui pour voir les insignes de l'Empire qu'on venait d'exposer à la curiosité publique. J'acceptai le pardon avec reconnaissance, mais je refusai de quitter ma chambre avant d'être complètement rassuré sur le sort de mes amis. Comme elle n'avait rien à me dire à ce sujet, elle se retira. Les jours de grand gala, le dîner en public de l'empereur et du roi, l'arrivée de l'électeur du Palatinat qui venait enfin faire sa: cour aux deux Majestés, la séance définitive des électeurs pour régler ce qui avait été omis ou oublié, le départ de l'empereur et du roi, rien ne put m'arraeher à ma solitude agitée ; je ne connaissais plus d'autre satisfaction que de ruminer mon malheur et de l'exagérer à l'infini ; mes jours et mes nuits s'écoulaient dans des alternatives de fureur et de découragement si pénibles, que je m'applaudis lorsqu'une grave
maladie vint me jeter sur mon lit. Alors seulement on me dit que mes amis, reconnus innocents, avaient été renvoyés de la ville avec une légère réprimande, et que Gretchen était retournée dans son pays. Ce départ me fournit le sujet d'un roman bizarre avec les incidents les plus lamentables, et une catastrophe tragique pour dénoûment. Ces rêveries d'une imagination surexcitée ne contribuèrent nullement à améliorer mon état physique et moral.
i)EUXIÈME PARTIE.