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fant . que je me sentis guéri de ma passion ; et dès ce moment, je ne prononçïti plus son nom ; mais je ne pouvais me défaire de la mauvaise habitude de penser à elle. Il est ATai que je ne la voyais plus sous le même point de vue. je troTivais ridicule qu'une petite fille qui avait toui ;;u plus deux ou tiois ans de plus que nioi^ se fût permis de me traiter d'enfant, quand je me croyais déjà un garçon d'importance. Ses manières rt-senées qui m'avaient tan* charmé et la grâce si séduisante avec laquelle elle avait signé ma déclaration d'amour, me parurent des coquetteries perfides, et son déguisement en marchande de modes, me suggéra de graves soupçons. Ma raison me disait que j'avais cessé de l'aimer, mais pendant longtemps encore, son image vint donner à cette raison un démenti cruel. L'idée d'avoir été traité d'enfant m'avait tellement blessé, que je me promis d'éviter tout ce qui pouvait justifier cette quali- (xation. Tour commencer la réforme, je cessai de pleurer et de me laisser aller à des acct-s de fureur. C'était un grand pas de fait, car en passant des nuits entières à gémir et à sangloter, je m'étais tellement entkmmé la gorge, que je ne pouvais pfesque plus prendre de nourriture, la poitrine elle-même commençait à s'irriter et à me faire souffi'ir. A chaque faiblesse que je surmontais, je comprenais plus clairement qu'il était honteux de perdre le sommeil et le repos et d'altérer sa santé pour une jeune fille qui parle de vous comme d'un nourrisson. Un nouveau genre d'étude auquel je me li^Tai avec ardeur, acheva de dissiper tous ces affligeants souvenirs. Mon surveillant devenu mon ami, avait fait à léna un cours de philosophie sous le célèbre professeur Daries. Le système de ce professeur s'était admirablement classé dans la forte tète de l'élève, mais ce fut en vain qu'il chercha à le faire passer dans la mienne. Ce qui nous divisait surtout, c'est que, selon moi la philosophie, considérée comme science abstraite, est un non-sens, puisqu'elle existe naturellement dans la religion et dans la poésie. Ses efforts pour me prouver que loin de
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se confondre avec la religion et la poésie, la philosophie en est la base fondamentale, ne servirent qu'à me fournir des arguments en faveur de mon opinion. Il me semblait que les philosopl' i s'étaient placés sur un mauvais terrain, en cherchant à prouver l'impossible et l'inconcevable, que la poésie et la religion admettent sans examen. D'un autre côté, i histoire de la philosophie me fit voir que chaque philosophe appuie son système sur d'autres fondements que ceux qui étayent les systèmes des autres philosophes, et que le scepticisme, ce dernier mot de tant de systèmes différents, finit par ne plus voir dans tous, que des jeux d'imagination. Cette histoire de la philosophie, que mon ami fut forcé de suivre dogmatiquement avec moi, m'amusa beaucoup, car elle acheva de me prouver que toutes les doctrines philosophiques se valent. Je préférais cependant les écoles anciennes, parce qu'elles confondent la poésie, la religion et la philosophie, et qu'elles confirment l'opinion qui m'avait été suggérée par le livre de Job, le Cantique des cantiques et par les Proverbes de Salomon, aussi bien que par les chants orphiques et les poésies d'Hésiode. Mon ami avait pris Brucker, pour guide de ses démonstrations, ce qui ne me les rendit pas plus claires ; et il me fut impossible de comprendre le but que les philosophes de la Grèce avaient voulu atteindre. Socrafe me parut un sage par excellence qui, par sa vie comme par sa mort, mérite d'être comparé au Christ ; et ses disciples avaient à mes yeux une grande ressemblance avec les apôtres, qui, immédiatement après la mort du maître, se divisent, et dont chacun ne voit la vraie doctrine que dans les restrictions les plus limitées. La substantialité d'Aristote et la plénitude de Platon, me laissèrent également indifférent. Quant aux stoïciens, je me sentais depuis mon enfance attiré vers eux ; en apprenant à les connaître de plus près, je fis l'acquisition d'un Epictète, que je me mis à étudier avec ardeur. Mon ami chercha eil vain à m'arracher à cette partialité' ; car malgré l'étendue de ses con-
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naissances, il ne savait pas tirer la quintessence des choses. Pour rectifier mes idées, il lui eût suffi de me dire que le bien et le mal découlent d'eux-mêmes. Au reste, on na qu'à laisser faire la jeunesse, elle ne s'attache jamais longtemps à de faux principes, la réalité l'en arrache malgré elle.
Le printemps était venu, mais les promenades de notre ville n'avaient plus d'attraits pour moi. Dabord, parce que je craignais de retrouver le souvenir de Gretchen, et parce que j avais la conviction que tout le monde me regarderait pour m'examiner et me blâmer. Aussi mon ami fuf-il forcé de me suivre dans les forets des alentours, qui, sans être très-vastes, sont assez grandes pour qu'un cœur blessé puisse s'y cacher. Au milieu d'une de ces forêts, j'avais trouvé une place ombragée par de vieux chênes, et près de laquelle s'élevaient des rochers couverts de mousse, d'où tombait un ruisseau qui, après avoir baigné le pied des chênes, se perdait dans la forêt. Ma prédilection pour ce lieu sauvage, fit dire à mon ami que j'avais l'âme germaine, puis il me raconta que nos pères n'avaient eu d'autre culte que le sentiment religieux dont une imposante solitude pénètre naturellement le cœur de Ihomnie, J étais en eftet animé de ce sentiment; il est toujours présent à ma mémoire, mais je ne saurais retrouver les paroles par lesquelles je l'exprimais alors. Il est certain, du moins, que les sensations vagues de la jeunesse et celles des peuples enfants, sont seules prédisposées au sublime ; pour que des choses extérieures puissent le produire en nous, il faut que la forme de ces choses ait une grandeur majestueuse, peu compatible avec notre organisation. Le sublime naît naturellement des ombres de la nuit, car elles confondent les formes; le jour le chasse, car il détache et sépare les formes. C'est ainsi que l'expérience chez les individus, la civilisation chez les peuples anéantit le sublime s'il n'est pas uni au beau, union par laquelle tout devient immortel et indestructible.
Un ami qui cherche à nous formai' , laisse trop clairement voir cette intention pour nous être agréable; la femme qui se propose le même but, y marche en feignant de nous gâter, aussi l'adorons-nous comme on adore les créatures célestes. Gretchen avait été pour moi cette femme, et par conséquent Tidéal du beau, mais son image était déjà loin de moi ; et si parfois elle m 'apparaissait sous l'ombrB de mes chênes, je n'avais plus le pouvoir de la retenir, ce qui me fit épromer le désir de la retrouver dans quelque chose de semblable. La vue était l'organe par lequel j'étais le plus accoutumé à saisir le monde , et la société des peintres distingués dans laquelle j'avais vécu depuis mon enfance, m'avait fait contracter l'habitude de considérer les objets dans leurs rapports avec Tart. Ma vie solitaire réveilla cette faculté , et comme je désirais fixer ce qui me plaisait le plus , je me mis à dessiner d'après nature, mais d'une manière fort maladroite, puisque je n'avais pas un seul moyen technique à ma disposition. Au reste, je n'étais pas plus fait pour devenir un poëte descriptif qu'un peintre de détail, car je ne saisissais que les ensembles. Moins je réussissais , plus je redoublais d'efforts, et je finis par aimer mes dessins , non par rapport à eux, mais à cause de ce que j'avais pense ou senti en les crayonnant. C'est ainsi que les fleurs, les plantes les plus communes, nous deviennent précieuses, parce que rien de ce qui nous rappelle une joie ou une douleur ne saurait être indifférent.
Mon père avait appris avec bf-aucoup de phiisir que je m'étais mis à dessiner d'après nature,, il aimaitcet art, et notre ami Seekatz lui avaitplus d'une fois exprimé le regret de ce que j« ne me def;tinais pas à la peinture. Dans cette circonstance aussi, la différence de nos caractères se manifesta de la manière la plus saillante. Je n'employais jamais pour mes dessins que du papier griscàtre ou écrit d'un côté: oneût ditqueje craignais qu'un fond blanc ne fil trop ressortir mon incapacité; puisje ne finissais jamais
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rien. Comnipnt aurais-je pu faire autrement? mes yeux voyaient un ensemble, mais je ne savais comment le rendre. Mon père n'en recueillit pas moins toutes mes vaines tentatives, et en fit le commencement d'une collection de dessins qui devaient un jour lui fournir le moyen de se réjouir des progrès de son fils. Comme on ne craignait plus de me voir renouer mes anciennes relations , je ne tardai pas à retrouver toute ma liberté ; j'en profitai pour faire des excursions dans les montagnes dont l'aspect curieux piquait depuis longtemps ma curiosité. Le hasard m'avait procuré une société convenable avec laquelle je visitai Homburg, Kroneburg, W'^eisbaden, Kœnigstein et Cliwalbach, puis nous arrivâmes sur les bords du Rliin, que nous avions vu serpenter à nos pieds , de la cime des monts que nous venions de visiter. Les espérances de mon père, qui croyait que je rapporterais beaucoup de dessins de mes excursions, ne se réalisèrent point. Il faut une grande pratique et un talent mùr pour reproduire un grand paysage; aussi me bornais-je à esquisser les ruines et les pans de murailles qui retraçaient quelques souvenirs. Malgré le plaisir que me procuraient mes petits voyages , je me sentais toujours ramené à la maison par un aimant irrésistible ; cet aimant , c'était ma soem*. Notre position, plus encore que l'habitude , nous rapprochait de la manière la plus intime. Craignant de se laisser aller à sa sensibilité naturelle , mon père se renfermait dans une rigoureuse observation des convenances : c'était, à ses yeux, le seul moyen de nous donner la meilleiu-e éducation possible, et d'asseoir la prospérité de sa maison sur des bases solides. D'un autr» côtéj une mère presque encore enfant , et qui n'avait acquis la véritable conscience de son être qu'avec et par ses deux premiers-nés , partageait avec nous le vif désir de jouir du présent. Cette dissonance dans l'intérieiu' de la famille, devenait toujom'S plus sensible ; le père poursuivait ses vues avec une fermeté inébranlable, tandis que la ûière et les enfants ne se résignaient point au sacrifice
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complet de leurs prt tentions et de leurs désirs. Dans une semblable position, le frère et la sœur ne pouvaient manquer de s'unir intimement et de s'attacher de préférence à leur mère. Unis d'abord par le jeu et par l'étude, le développement de nos forces morales et physiques ne fit que resserrer ce lien. La surprise que causent à la jeunesse les premières impressions sensuelles qui se manifestent par des besoins intellectuels, nos réflexions sur cette nouvelle manière d'exister , qui augmentaient notre étonnement , comme les vapeurs qui s'élèvent du fond d'une vallée, l'enveloppent au lieu de l'éclairer , nos erreurs , nos méprises, tout cela nous était commun. Nous nous avancions dans la vie la main dans la main, mais il nous était dautant plus impossible de nous expliquer nos nouvelles sensations, que la sainte répugnance d'une si proche parenté nous éloignait violemment au moment même où, par un rapprochement plus intime, nous aurions pu nous éclairer. • Ccst à regret que j'exprime ici comme une généralité , ce que j'aurais voulu traiter en détail. Cette sœur incompréhensible et tant aimée, m'a été enlevée aussitôt que j'ai cherché à me représenter son individualité par une fiction poétique. La forme des romans de Richardson, où les détails les plus minutieux découlant des profondeurs morales, portent le cachet de l'ensemble d'un caractère, pouvait seule convenir à ce sujet. Les émotions d'une vie agitée me détournèrent de ce pieux projet, et il ne me reste phis aujourd'hui que l'ombre de cet esprit bienheureux , qu"à l'aide d'un miroir magique ^ je Duis évoquer parfois, et pour un instant.
Elle était grande, bien faite, et ses allures avaient une dignité naturelle, qui se fondait dans une gracieuse et touchante sensibilité. Les traits de son visage, qui n'étaient ni heaux ni caractéristiques , décelaient un être qui ne pouvait se mettre d'accord avec lui-même. Ses yeux annon- :aientun esprit profond ; et lorsqu'une affection quelcon- ■juc les .animait, ils avaient un éclat éblouissant. Leur ex-