‹ Mémoires de GoetheChapitre 63 sur 189 · LIVRE VI. Î · texte numérisé non relu

LIVRE VI. Î

pression cependant n'était jî-inais tendre; venant de Vàme, elle était ample et puiss'inte , et ne peignait que le plaisir de donner sans le besoin de recevoir. Les coiffures à la mode alors, tendaient à faire paraître le front aussi grand que possible. Celui de ma sœur était très-bombé; en le découvrant outre mesure , il formait avec ses épais sourcils noirs et ses yeux saillants, un contraste qui, au premier aspect, la faisait paraître véritablement laide. Elle le savait, et s'en affligeait toujours davantage, à mesure qu'elle approchait de 1 âge oîi les deux sexes éprouvent un plaisir innocenta se plaire. S'il était possible à une femme de se consoler de n'être pas belle, ma sœur aurait pu puiser de grandes compensations dans TafTection et la confiance de ses amies; toutes se réunissaient autour d'elle, quelques jeunes hommes étaient parvenus à se glisser dans cette société ; aussi chaque jeune personne ne tarda-t-elle pas à y trouver un ami, ma sœur seule exceptée. Son extérieur cependant n'en était pas la seule cause. La dignité de ses manières, loin d'attirer, repoussait les épanchementsducœur. Son isolement l'affligeait, et elle ne craignait pas de l'avouer; de mon côté, je lui confiais mes relations avec Gretchen. Il nous arriva ce qui arrive toujours aux confidents qui finissent par changer, sans le savoir, leur rôle en celui de rivaux , car elle s'applaudissait de ma rupture avec Gretchen , et j'étais heureux de Tentondre dire que moi seul, je savais l'apprécier et l'aimer. Quand nous nous communiquions , moi mes chagrins d'amour, et elle ses regrets de ne pas pouvoir connaître l'amour, nous nous croyions très-malheureux, et nous l'étions en etfet, puisque les liens du sang nous empêchaient de convertir notre position de confidents , en celui d'amants. Le dieu d'amour, qui trop souvent ne fait que du mal, vint nous tirer d'embarras. Un jeune Anglais, avec lequel je m'étais lié pour me perfectionner dans sa langue, devint amoureux de ma sœur, et elle lui rendit sa tendresse. Grand et bien fait comme ma sœur, son visage

quoique refoulé sur lui-même , eût été agréable , s'il n'avait pas été labouré par la petite vérole. Ses allures ét;iieut calmes, parfois même froides et sèches, mais son eœurétiit plein d'amour, et son âme avait une élévation peu commune. Ce couple grave et sévère, formait un contraste remarquable au milieu de la joyeuse et insouciante société dont il était entouré. Les sympathies agissaient à découvert, et au point que les hommes -qui n'avaient pas encore fait leur choix, se trouvaient seuls ou réduits à accepter la compagnie d'une femme peu de leur goût.

J'étais dans ce cas avec plusieurs de mes amis qui, n'ayant que de la bonne humeur et de l'esprit, ne pouvaient s'assujettir aux tendres prévenances, aux attentions délicates, sans lesquelles il est impossible de gagner l'affection d'une femme. Un jour qu'après une promenade agréable sur l'eau, nous prenions un repas champêtre dans un site charmant , le plus spirituel de mes amis qui se trouvait sans compagne, nous fit ranger en demi-cercle autour de lui et nous proposa, par un discours comiquement emphatique, de mettre les penchants du cœur en harmonie avec les devoirs de société, devoirs qui défendent de laisser entièrement seuls, les malheureux qu'on admet dans ses parties de plaisir et qui n'ont pas pu réussir à gagner un cœur féminin. Il termina son discours en présentant une bourse remplie de petits rouleaux de papier, sur lesquels étaient les noms des messieurs, puis il supplia les dames de prendre chacune un de ces rouleaux et de s'accommoder, pendant huit jours, du compagnon que lui donnerait le hasard. Il ajouta qu'il ne s'agissait que d'un essai, et que si sa proposition ne produisait pas les résultats qu'il en espérait, on serait libre de ne pas recommencer. Après une courte hésitation, les dames se décidèrent. Cette singulière loterie qui renouvela la physionomie de notre société, fournit à chacun de nous l'occasion de faire valoir l'esprit et les grâces dont la nature l'avait doué. Cl nous en fûmes tous si contents, que pendant toute la

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