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durée de l'été , nous nous soumîmes tous les huit jours à un nouveau tirage. Pour entretenir la gaieté dans une société nombreuse, il lui faut un personnage qui pare avec plaisir les flèches que lui lancent les esprits malins ; s'il sait les repousser avec grâce et en lancer à son tour, au moment où il se dit désarmé et vaincu, il devient lïime de la société. Nous avions le bonheur de posséder un semblable personnage dans notre ami Horn Son nom, qui signifie corne en français, et dont nous faisions presque toujours Hœrnchen (cornette), parce qu'il était le plus petit de nous tous, prêtait à toutes sortes de plaisanteries. Sa physionomie, sans être laide, excitait l'envie de rire; et sa gaieté que rien ne pouvait altérer, nous le rendait indispensable. Il t'était spécialement attaché à moi, parce que nous devions aller à l'université ensemble, et il mérite une place honorable dans mes souvenirs, car il m'est resté attaché pendant plusieurs années avec un amour et une fidélité à toute épreuve. Ma facilité à rimer et à saisir le côté poétique des objets, l'avait engagea s'exercer dans la poésie descriptive et burlesque, vers laquelle le portaient les dispositions de son esprit, la Boucle de cheveux volée, par Pope, avait mis l'épopée comique fort à la mode; notre Zacharie lui avait fait prendre racine sur le sol allemand : il est donc bien naturel qu'un homme du caractère de mon ami Horn, ait adopté un genre qui, seul alors, offrait des chances de succès. On ne saurait cependant s'empêcher de s'étonner quand on voit tout un peuple s'attacher, non-seulement à un sujet et à la forme dans laquelle un poëte est parvenu à le traiter avec bonheur, mais exiger encore qu'on reproduise ce sujet et cette forme, jusqu'à'ce que les imitations fussent parvenues à étouffer l'original. Nos réunions, qui n'occupaient que les soirées, me laissaient assez de loisir pour chercher à plaire à mon père, en lisant très-souvent Hopp, ce qui me donna une connaissance complète de toutes les institutions sociales. Poussé par im désir inquiet de savoir, je me \vi:n uci
rhittoire de la littérature ancienne. L'Isagoge de Gesner et le Pùlyhistoi' de Morhov, m'apprirent qu'il n'y a pas de doctrine^ pas de principe, quelque neufs qu'ils puissent paraître, qui n'aient déjà été enseignés, et qu'il n'arrive rien dans la vie , qui ne s'y soit déjà présenté. Au milieu de ces études encyclopédiques, qui servirent plus souvent à m'égarer qu'à m'éclairer, je conservai la conviction de l'importance des langues anciennes, puisque c'est en elles que l'on trouve tout ce qui a jamais été fait de plus noble, de plus grand, en poésie, en éloq^ience et en littérature. Je ne m'occupai plus guère de l'hébreu, je négligeai le grec dont, au reste, je ne m'étais occupé que par rapport au Nouveau Testament ; mais je revins avec passion au latin, non -seulement parce que les chefsd'œuvre de cette langue sont plus près de nous , mais parce qu'elle reproduit, avec une grande perfection, les chefs-d'œuvre des autres langues anciennes.
Plus l'époque à laquelle je devais partir pour l'université approchait, plus je me sentais ému d'une hem^euse attente. Ma ville natale commençait à me déplaire ; en la quittant, Gretchen avait brisé la première chaîne d'amour de mon adolescence, les courses vagabondes à travers les rues avaient perdu l'attrait par lequel elles avaient charmé mon enfance, et le gouvernement n'avait plus rien de vénérable pour moi : comme petit-fils du prévôt, j'avais appris à connaître tous les vices d'une pareille république, et tous les désagréments que les hommes les plus honorables avaient à en souffrir. D'un autre côté, l'exemple de mon père qui , malgré ses excellentes études, ses vastes connaissances, n'était arrivé qu'à une vie solitaire et claquemurée, ne m'engageait nullement à suivre la route par laquelle il était arrivé à ce résultat. J'aimais toujours à reproduire poétiquement tout ce que j'avais obser\é chez moi, chez les autres ou dans la nature ; et les critiques ne me décourageaient point, car j'étais persuadé qu'il y avait du bon dans mes productions ; qu'avec le temps elles
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deviendraient meilleures, et que mon nom figurerait un jour avec honneur à côté des Ilagedorn, des Gellert et autres auteurs estimés. La poésie seule ne me semblait pourtant pàs suffisante pour remplir mon existence, aussi tout en rejetant de ma pensée les études judiciaires, je me destinai à celle des langues, des antiquités, de l'histoire et de tout ce qui en découle. Cette disposition de mon esprit devait nécessairement me faire préférer Gœttingue à toute autre université , car j'aurais voulu aller m'asseoir aux pieds de Heyne et de l'ichaelis. pour écouter leurs enseignements, mais mon père persistait à vouloir m'envoyer à Leipzig. Il fallut me résigner, nécessité qui m'affermit dans la résolution de suivre, au lieu du plan d'études qu'il me prescrivait, celui que je m'étais tracé moi-même. Le captif qui lime les barreaux de sa fenêtre, ne saurait attendre l'instant où ils vont tomber, avec plus d'impatience que j'en éprouvais <à voir arriver la fin de septembre, époque fixée pour mon départ. Le mauvais état des routes, les inconvénients d'une instilh.tion dans une ville étrangère, à l'entrée de l'hiver, rien de tout cela ne m'épouvantait ; le présent seul me paraissait triste et sombre, l'avenir ne me promettait que de la joie et du bonheur. Je n'avais confié qu'à ma sœur mes projets de révolte contre les intentions de mon père; elle en avait d'abord été effrayée, mais j'étais parvenu à la consoler en lui promettant de ne pas tarder à venir la chercher pour lui faire partager ma gloire et ma fortune.
Je partis enfin avec le libraire Fleicher et sa femme, qui se rendaient àWittenberg, et je quittai ma ville natale avec /'indifférence d'un étranger qui ne doit plus jamais revoir !e lieu par où le hasard l'a fait passer. Il est des époques où les enfants se détachent de leurs parents, les domestiques de leurs maîtres, les protégés de leurs protecteurs pour marcher enfin seuls, indépendants et libres. Que ce.s affranchissements aient des résultats favorables ou fàcheux; ils n'en sont pas moins conformes aux lois de la nat ire.
ioO MÉMOIRES DE GOETHE.
Les chemins étaient plus mauvais encore que nous ne nous y étions attendus^ car il pleuvait sans cesse. Cet état de l'atmosphère me procura le plaisir de voir un phénomène fort rare. Il faisait déjà nuit lorsque nous arrivâmes au pied d'une haute montagne ;, entre Ilanau et Geîlenhausen^ et nous jugeâmes plus prudent de suivre la voiture à pied que de nous exposer à tomber avec elle dans les abîmes dont la route était bordée. J'étais resté un peu en arrière, quand tout à coup un de ces abîmes s'éclaira comme par enchantement, et m'offrit le spectacle d'un amphithéâtre si brillamment illuminé, que j'en fus ébloui ; pour ache\ er de .troubler ma vue, une partie des lumières qui s'échelonnaient du fond du gouffre jusque sur les bords, sautait dans toutes les directions, tandis que l'autre restait immobile. Les cris de mes compagnons de voyage qui m'appelaient avec inquiétude, m'empêchèrent de contempler ce phénomène, dont je leur fis la description. Le postillon refusa de me croire, et m'apprit que le gouffre dont je parlais était une ancienne carrière de pierre, doct le fond était toujours plein d'eau. Je n'oserais décider si ce que j'ai vu n'était qu'un pandemonium de feux follets ou une société de petites créatures luisantes. En traversant la forêt de Thuringe, notre voiture s'embourba à peu de distance d'Auerstadt où nous devions passer la nuit. Cette ville cependant était encore assez loin de nous pour qu'il nous fut impossible d'aller y chercher du secours, et nos regards ne découvraient aucune habitation. Dans cette extrémité, nous nous mîmes.à pousser aux roues chacun de notre mieux. Les efforts que je fis détendirent tellement les ligaments de ma poitrine, que je ressentis pendant longtemps une vive douleur qui se passait et revenait périodiquement.
Nous arrivâmes à Leipzig à l'époque de la foire, que je trouvai plus intéressante que celle de Francfort, à cause du grand nombre d'étrangers, tels que Russes, Polonais, îlr)ngrois, Grecs, Turcs, etc., qui tor.s circulent dans la ville