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avec leur costume national. La ville elle-même m'impressionna d'abord agréablement par la régularité de ses monuments et leur distribution harmonique dans des rues bien alignées; mais lorsque je cherchai à connaître ses souvenirs historiques^ je me convainquis à regret quelle n'en possédait aucun, et qu'elle ne représente qu'une époqi.e toute moderne d'activité commerciale et de prospérité matérielle. Je me logeai dans un de ces immenses bâtiments dont Leipzig renferme un grand nombre ; ils font f;ice à deux rues et ressemblent plutôt à de petites villes qu'à dt s maisons. J'avais pour voisin de chambre, un étudiant en théologie, fort ^savant déjà, mais pauvre et fort inquiet sur son avenir , car à force de lire au crépuscule et au claii de la lune pour ménager l'huile de sa lampe, il était devenu presque aveugle. Quelques jours après mon arrivée, j'allai faire une visite à M. Bœhme, conseiller de la Cour, et professeur d'histoire et de droit public, pour lequel j'avais une lettre de recommandation. 11 avait été élève du professeur Maskow, dont il était devenu le successeur ; il me reçut avec cordialité et me présenta à sa femme. Là, comme partout où j'allais faire ma cour, on me donna les plus belles espérances sur le succès de mes. études, quoiqu'on ignorât encore complètement en quoi je voulais les faire consister. Lorsque j'en fis enfin la confidence à M. Bœhme, je ne trouvai que blâme et antipathie. Comme historien et jurisconsulte, il avait pour les lettres et les beaux-arts une aversion instincti\e devenue personnelle, par la mésintelligence qui régnait entre lui et Cellert, pour lequel j'avais eu la maladresse de manifester une grande vénération. Quelques jours après cet entretien, qui m'avait fait voir tous les obstacles que j'aurais à vaincre pour réaliser des projets que d'abord j'avais crus si faciles, madame Bœhme me fit venir chez elle. Elle n'était plus jeune, souvent malade, et d'un caractère aussi doux que celui de son mari ctait vif et bourru. La con\ersntion tcH'^ba sur les études que i'allais suivre, ses observv lions
bienvoillantos et sensées, me décidèrent à faire mon cours de jurisprudence et de droit public, à la condition qu'on me laisserait suivre le cours de littérature de Gellert, ce qui me fut accordé. Je m'empressai d'aller voir ce professeur qu'on n'abordait pas facilement. Ses familiers ressemblaient à des prêtres chargés de garder un sanctuaire, dont il n'était que rarement permis de franchir le seuil, et cette précaution était très-nécessaire, car si Gellert avait voulu recevoir toutes les personnes qui cherchaient à le voir, il n'aurait jamais eu un instant à lui. J'eus lieu d'être satisfait de son accueil et sa personne me charma. Il était petit et mince, et ses yeux avaient une douceur qui touchait de près à la tristesse. Un front pur et d'une grande beauté, un nez légèrement courbé et une bouche délicate, achevaient de donner à son visage, d'un ovale régulier, quelque chose qui intéressait et attirait en même temps. Je suivis d'abord tous mes cours avec beaucoup d'exactitude, mais j'avais beau faire, la philosophie ne m'enseignait rien; la logique surtout, me parut la plus bizarre des sciences : je ne pouvais comprendre pourquoi il fallait tirailler et morceler les opérations de l'esprit, pour apprendre à connaître leur véritable usage. Quand le professeur nous parlait de Dieu et des choses de ce monde, je croyais en savoir plus que lui, car selon moi, il se perdait dans des non-sens , cachés par de grands mots. Je continuai cependant à suivre ses leçons jusqu'au moment du carnaval, où un pâtissier vint lui faire concurrence, en retirant de sa poêle les plus délicieux baignets possible, au moment même où s'ouvrait le cours; aussi mes cahiers devinrent-ils toujours plus légers, etlorsquele printemps arriva, ils se fondirent avec la neige. Mon cours de jurisprudence ne fut pas plus heureux, car je me fatiguai d'entendre répéter ce que mon père avait déjà suffisamment gravé dans ma mémoire. Si le cours de mes études ne répondait que rarement à mes espérances, la vie privée aussi n'était paS sans désagrément, surtout à cause de ma toilette, car il faut en convenir, on m'avait
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singulièrement équipé. Rien n'irritait plus mon père^ que la vue d'une personne qui n'employait pr.s utilement tout son temps ; il aimait à tuer deux mouches d'un seul coup;, et jamais il ne prenait pour domestique^ qu'un garçon qui connaissait un état, afm d'occuper les loisirs que lui laissait son service. Un tailleur lui avait paru propre à remplir ce but; aussi avait-il depuis longtemps pour domesrique un tailleur qui, non-seulement raccommodait^ mais faisait tous nos habits. Les draps et les étoffes étj;iient toujours de première qualité, mais la façon gâtait tout. Qu'on ajoute à cela les prédilections de mon père pour certaines coupes et certains ornements surannés, et l'oncomprendra sans peine que ma toilette était parfois fort singulière. Les camarades que je fis à Leipzig, ne tardèrent pas à me faire comprendre que j'avais l'air de venir d'un autre monde ; j'en fus affligé, mais je ne pouvais me vêtir qu'avec ce que j'avais. Un soir je vis sur la scène, un gentilhomme de village accoutré comme je retais, ei bafoué par tout le monde à cause de cet accoutrement ; je pris aussitôt la résolution de changer ma garde-robe du temps passé contre des habits à la mode, ce que je fis le lendemain, non sans diminuer le volume de mon butin d'une manière peu rassurante pour mon avenir. Après cette réforme, il fallait me soumettre à une autre bien plus difficile encore, parce • qu'elle ne portait pas sur des objets dont on peut se défaire à volonté. Chaque province aime son dialecte; c'est pour ainsi dire l'élément dans lequel respire son àme; celui de Francfort, sans être vicieux, a certaines allures que je te- .lais à conserver à cause de leur naïveté, et cependant les femmes les plus aimables, les hommes les plus distingués m'en faisaient un crime, car alors la prononciation et l'élocution de Misnie exerçaient une tyrannie illimitée sur toute l'Allemagne; et ce qui était plus pénible encore, on me demandait le sacrifice de ce qui caractérisait mon imagination et ma manière de penser et de sentir. Plus de citations bibliques, plus de ces expressions pittoresques em-
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prunl'es aux vieilles chronicfues, plus de ces proverbes qui frappent juste et fort : c'était me paralyser moralement , et je ne savais plus comment m'exprimer sur les choses les plus vulgaires. En parlant de l'influence des dames et des hommes de bonne compagnie^ sur les étudiants, on devinerait que j'étais à Leipzig, lors môme que je ne l'aurais pas dit. L'uniformité d'organisation et de mœurs sera toujours impossible en Allemagne, car chaque petit État, chaque ville même tient à ses allures caractéristiques avec une obstination qui les lui fait souvent pousser jusfiu'à l'exagération la plus blâmable. C'est ainsi qu'à léna et à Halle, la grossièreté et la brutalité étaient à l'ordre du jour parmi les étudiants. Sans égard pour les habitants de la ville, ils formaient au milieu d'eux, une bande d'étrangers sauvages, qui ne connaissaient d'autres lois que leur volonté, d'autres plaisirs que de faire bombance et de donner ou de recevoir des coups de poing ou des coups d'épée. A Leipzig, au contraire, l'élégance et la politesse étaient imposées aux étudiants par l'exemple des professeurs et des habitants de la ville. Dès qu'on ne pratique pas ces deux vertus, on se croit autorisé à les tourner en ridicule ; aussi les chasseurs sauvages de Halle et d'iéna ne cessaient-ils de se moquer des bergers apprivoisés de Leipzig. J'allais souvent voir madame Bœhme, que son état maladif retenait toujours chez elle. Cette dame cherchait à m'initier de la manière la plus délicate dans Iç grand secret du savoir-vivre ; souvent même elle consentait à m'entendre dire des vers à la mode parmi lesquels je glissais parfois les miens, en les couvrant du manteau de l'anonyme. Tous furent condamnés sans pitié, et les motifs sur lesquels elle appuyait son jugem^ent finirent par me faire croire qu'elle pourrait avoir raison. Le professeur MoruS; dont j'avais fait la- connaissance chez le conseiller de la cour, Ludwig, où je dînais presque tous les jours, combattait mon amour pour la poésie, par des arguments plus convaincants encore; Gellert lui-même, ne demandait
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que des compositions en prose ; les vers n'étaient à ses yeux que le clinquant de la littérature. Mes compositions, qui tenaient toujours un peu du roman, ne lui plaisaient pas du tout; les sujets lui paraissaient trop passionnés, et le style dépassait la simplicité et la réserve modeste dont, selon lui, la prose ne devait jamais s'affranchir. Ce fut ainsi qu'en peu de temps, je vis faucher devant moi, les belles prairies du Parnasse allemand dont j'avais tant admiré la verdure ; on m'obligea même à retourner l'herhe abattue et à déclarer sec et mort, ce qui naguère m'avait paru si frais et si vivant. Les personnes âgées qui se chargent de diriger un jeune homme, ne devraient jamais lui interdire mie occupation favorite, sans la remplacer par quelque chose de sympathique à ses goûts et à ses penchants. Tout le monde s'accordait à blâmer mes travaux littéraires et poétiques, mais il me fut impossible de prendre goût aux études auxquelles on voulait que je me livrasse exclusivement. Pas un des divers cours que je suivais ne me fut complètement inutile, mais je ne trouvai nulle part à m'éclairer sur ce que j'avais le plus grand désir de savoir : je cherchais une échelle de proportion dans le jugement des œuvres littéraires, et je fus forcé de reconnaître que personne ne la possédait.
Le conseiller de la cour, Ludwig, était un habile médecin et un savant naturaliste; et h l'exception du professeur Morus et de moi, il ne recevait que des médecins et des naturalistes: aussi n'entendais-je parler à sa table que médecine et histoire naturelle. Les noms de Haller, de Linné, de Buffon étaient prononcés avec respect et admiration ; et si parfois on discutait sur les erreurs dans lesquelles ils s'étaient laissé entraîner, on finissait toujours par s'entendre, en rendant justice à leur mérite éminent. Tout cela m'amusait, et je retenais les termes techniques avec d'autant plus de facilité, que je craignais toujours de jeter quelques vers sur le papier ou de lire un poëme qui m'aurait charmé eif le lisant, et que i'aurais été forcé de condt n>
ner une heure plus tard. Après une longue et pénible lutte entre tout ce que j'avais aimé autrefois^ et ce qu'on voulait me faire aimer^ je pris un jour toutes mes poésies et mes compositions en prose, mes plans et mes esquisses que j'avais apportés à l'université pour m'en faire honneur, et je brûlai le tout sur les fourneaux de la cuisine, ce qui !a remplit d'une telle fumée, que ma pauvre vieille hôtesse accourut hors d'elle, croyant que le feu était à la mai.rOïL