‹ Mémoires de GoetheChapitre 67 sur 189 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

aliment. Ce fut au milieu de semblables circonstances que Gottsched composa sa poésie critique qu'on nous mit entre les mains. Cet ouvrage donne une connaissance pratiqua de tous les genres de poésie et du mouvement de tous les rhythmes; il dit également que le poëte doit être instruit^ savant même, et qu'il faut que son goût soit siir et exquis. Quant au génie poétique, c'était une condition sous-entendue. En se déclarant l'antagoniste de Gottsched, l'école suisse dirigée par Breitinger s'était mise dans la nécessité de faire mieux ou du moins autrement que lui, et la Poésie critique de Breitinger parut. Tout en élargissant devant nous le champ de la pensée, cet ouvrage nous introduisit dans un vaste labyrinthe, où nous nous fatiguions d'autant plus facilement, que l'auteur, qui avait réellement du mérite, et qui possédait notre confiance, nous faisait galopei' malgré nous à travers tous ces détours sans issue. Les Français et les Anglais, avaient depuis longtemps déjà, expliqué les théories de la peinture, lorsque Breitinger conçut l'idée de les appliquer à la poésie. Selon lui, les poètes devaient offrir des images à la pensée comme les peintres en offrent aux regards ; il ajoutait que, puisque les arts plastiques puisaieiït leurs images dans la nature, la poésie devait y aller chercher les siennes. On ne saurait cependant imiter la nature telle qu'elle s'offre à nos regards, car tout n'y est pas noble et intéressant, il faut donc choisir; mais qu'est-ce qui déterminera ce choix? Qui pourra décider ce qui est noble et intéressant et, surtout, aux yeux de tout le monde? Ce n'est qu'après de longues réflexions que l'école suisse répondit enfin à ces questions, et le fit de la manière la plus drôle, en disant qu'il n'y avait rien de plus intéressant que le naïf, et rien déplus noble que l'extraordinaire. Après de nouvelles méditations elle déclara que l'extraordinaire cependant pouvait être sans intérêt, dès qu'il était sans rapport avec l'homme. Le rapport fut donc posé comme une condition fondamentale, mais on le voulait moral, afin quil put contribuer

leo MEMOIRES DE GOETHE.

à l'amélioration de Fespèce humaine^ d'où l'on arriva à la singulière conclusion^ qu'un poëme ne pouvait atteindre la perfection que lorsqu'au mérite littéraire^ il joignait l'avantage d'être moralement utile. Quelque extraordinaire que puisse paraître aujourd'hui cette théorie, elle fascina les meilleures têtes, telles que Gellert, Lichtwer et Lessing lui-même. Breitinger cependant, était trop éclairé pour ne pas s'apercevoir que sa méthode était défectueuse; et, quoique parti d'un faux principe, il finit par arriver au point principal, en recommandant la peinture des mœurs, des caractères, des passions, de tout ce qui constitue l'homme intellectuel auquel la poésie s'adresse spécialement. Il est à regretter qu'il obtint ce résultat trop tard, ce qui le mit dans la nécessité de faire de la partie la plus instructive et la plus utile de son livre, un supplément, un article additionnel ; quelque chose enfin qui ressemble à un post-scriptum, dont, à la rigueur, on aurait pu se passer.

Un événejment imprévu détourna un instant mon attention de la littérature. Un de mes compatriotes, nommé Jean-Georges Schlosser, devait passer par Leipzig pour se rendre auprès du duc de Wurtemberg , qui venait de le nommer son secrétaire intime. Je ne me rappelais pas l'avoir vu, mais je savais qu'en sortant de l'université , il était venu se fixer à Francfort, où il exerçait la profession d'avocat. Son peu de goût pour cette profession , lui avait fait accepter avec d'autant plus d'empressement la place qu'il allait occuper auprès du duc de Wurtemberg, que ce prince appartenait au petit nombre de grands qui ne font asage de leur pouvoir, que pour hâter le progrès moral de tous ceux qui sont soumis à ce pouvoir. Ce fut lui qui, après avoir réclamé les conseils de Jean-Jacques Rousseau, sur l'éducation de ses enfants, en reçut la célèbre réponse qui commence par cette phrase : « Si j'avais le malheur

d'être né prince » En arrivant à Leipzig, Schlosser

descendit chez un petit traiteur qui n'avait pas l'habitude

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