LIVRE Vil. iG
ine prouver qu'on ne pouvait sortir de la littérature molle, prolixe et incertaine du jour, que par la précision et le laconisme. Plusieurs écrivains avaient déjà tenté cette réforme avec plus ou moins de succès, la nature avait poussé Haller et Ramier à la concision ; Wieland et Lessing y furent amenés par la réflexion. Ce fut au point que Wieland finit par devenir épigrammatique ; Lessing, qui s'était montré serré dans Mina de Barnhelm, devint laconique dans Emilie GaIotti\ plus tard, cependant, il reprit cette aimable naïveté, qu'on admire dans Nathan. KIopstock, prolixe dans la Messiade et dans ses odes, se fait tellement serré dans ses tragédies, où il cherche à imiter Tacite, qu'il devient inintelligible. Gleim, naturellement ample et port .• à se mettre à son aise , ne peut se résigner à la concision que dans quelques passages de ses chants guerriers. Ramier, agit en critique plutôt qu'en poëte ; il recueille tout ce que l'Allemagne a produit de poésies lyriques, mais pas .un poëme ne saurait le satisfaire; alors il prend le parti de supprimer, de refaire une partie de ces poëmes, au point que sous sa plume, tout change de figure; par là, il se crée au' tant d'ennemis qu'il y a de poètes et d'amateurs de poésie, Il est incontestable que parmi tous les poètes de son époque, Wieland, possédait l'organisation la plus heureuse, et qu'il s'était formé de bonne heure dans les chants de l'idéalité, où la jeunesse aime tant à s'arrêter. Forcé d'en sortir par ce qu'on nomme l'expérience, c'est-à-dire, par le commerce du monde et des femmes, il s'est jeté dans la réalité ; et c'est dans la lutte entre ces deux mondes, ])ris moitié au sérieux et moitié en plaisantant, que son tale.il a brillé avec tant d'éclat. Une partie de ses plus belles productions, remonte à mon séjour à l'université de Leipzig; je fus surtout impressionné par son Musarion, où tout ce qu'il y a de plastique dans le génie de Wieland, éclate avec tant d'énergie, que j'ai cf u voir l'antiquité vivante et jeune, se déployer devant moi. Cet ouvrage est un de ceux qui nous font le plus agréablement traverser avec lui soi;
époque de misanthropie. Dans tous, il se révolte contre les sentiments élevés qui, dans leur application aux choses de la vie vulgaire, prennent les allures de l'exagération et du fantastique; mais on lui pardonne de railler ainsi aux dépens de tout ce que nous aimons et respectons , puisque par là même , il prouve qu'il n'y est pas indifférent. La critique d'alors, ainsi que l'attestent les premiers volumes de la bibliothèque allemande , ne savait ni comprendre ni apprécier un pareil auteur. Je n'en donnerai d'autre preuve que cette phrase par laquelle le rédacteur de la bibliothèque allemande , commence la critique de la magnifiquetraduction de Shakespeare, dont Wieland a enrichi la littérature allemande : « Tout bien considéré, dit-il, on ne devrait jamais traduire un homme tel que Shakespeare, etc. » En faut-il davantage pour prouver que nous avions raison, nous autres jeunes gens, de demander une critique plus sensée ?
Si tout ce qui concerne le goût était encore dans le vague, on ne saurait nier, qu'à cette époque , la partie protestante de l'Allemagne et de la Suisse, se distinguait dans ce qu'on est convenu d'appeler le bon sens. La philosophie scolastique a le mérite incontestable de répondre, d'après des principes reçus et dans un ordre convenu, à toutes les questions que l'homme peut s'adresser; mais en étendant sur un trop grand nombre d'objets, une méthode respectable par elle-même, cette philosophie est devenue tellement obscure et diffuse, que la multitude ne pouvant l'aborder, a fini par chercher à s'en passer. Pour arriver à ce résultat, on s'est demandé si la nature ne nous avait pas doués d'une assez forte dose de bon sens , pour nous faire des idées justes et nettes sur tout ce que nous avions besoin de connaître et d'apprécier; puis, on a ouvert les yeux, on a regardé droit devant soi, on est devenu attentif et réfléchi ; et lorsqu'on Vest aperçu qu'on agissait et qu'on jugeait sainement dans le cercle de son activité, on s'est hasardé à parler et à juger de ce qui se passait au de-