‹ Mémoires de GoetheChapitre 71 sur 189 · LIVRE Vil. 1G · texte numérisé non relu

LIVRE Vil. 1G

dessus du mien. Miiver survint^ et je ne cessai de donner à ma charmante maîtresse tous les chagrins qu'un amant capricieux peut faire éprouver à l'objet de son fantasque amour. Dès le commencement du printemps, le hasard me ramena près du tilleul. La sève, qui alors agit avec tant de force, coulait des lettres du nom d'Annette, dont les entailles ne s'étaient pas encore complètement fermées, et ces innocentes larmes végétales, humectaient les lettres de mon nom à moi, devenues sèches et dures. En voyant pleurer ainsi sur moi cette pauvre Annette dont j'avais s souvent provoqué les larmes, je fus tellement touché, que je courus près d'elle pour implorer mon pardon. Cet incident me fournit le sujet d'une idylle que je n'ai jamais pu relire sans une vive émotion.

Tandis que sur les bords de la Pleisse ^ je me livrais, en véritable berger d'Arcadie , aux sensations les plus naïves et les plus tendres, les poètes allemands se laissaient aller aux impulsions que leur donnaient la personnalité du grand Frédéric, et les hauts faits de la guerre de Sept ans. Toute poésie nationale ne saurait avoir un mérite réel, que lorsqu'elle célèbre les aventures d'un peuple et de son chef, que l'on ne doit jamais représenter qu'au milieu de la guerre et de ses périls, car ils ne sont véritablement les premiers que lorsqu'ils partagent la destinée de tous. Toute nation qui veut avoir une importance littéraire, doit avoir une pareille épopée, pour laquelle, au reste, la forme épique n'est pas toujours nécessaire. C'est ainsi que Gleim et Ramier, par leurs chants guerriers, et Lessing par son drame de Mina de Barnhelm, donnèrent tout à coup cà la Prusse, une grande supériorité poétique, sur le reste de l'Allemagne.

Si par mes courses vagabondes à travers la- littérature allemande, j'ai jeté le désordre dans la pensée de mes lecteurs, j'ai atteint mon but, c'est-à-dire que je leur ai"

* Nom de la rivière qui arrose Leipzig.

donné une juste idée du chaos au milieu duquel errait mon imagination, lorsque jeté tout à coup au milieu de deux époques littéraires également importantes, la nouvelle m'assiégeait avant que j'eusse pu en finir avec Tancieime. Je vais tàeher maintenant de faire connaître la route sur laquelle je suis parvenu à me tirer peu à peu de ce chaos. J'avais laborieusement traversé mon enfance, ainsi que les nombreux manuscrits, les cartes et les dessins que j'avais laissés chez mon père, le prouveraient au besoin. Les cours que je suivais à Leipzig m'avaient appris à apprécier l'importance du choix d'un sujet et de la ooncisiondu style, mais personne ne m'avait indiqué le moyen de trouver un sujet noble et digne de me former un style concis. L'indifférence de mes compagnons d'étude, la réserve des professeurs, les habitudes exclusives des habitants de la ville, me forcèrent à chercher moi-même des sujets poétiques. Ce fut ainsi que je composai de petits poëmes en forme de chansons ; tous traitaient du passé et avaient presque toujours un cachet épigrammatique. Dès ce moment mon esprit prit la direction dont je n'ai pu le détourner pendant tout le cours de ma vie, c'est-à-dire, que je convertissais en images et en poëmes tout ce qui me causait de la joie ou de la peine. Personne ne pouvait plus que moi avoir besoin de cette disposition, car ma nature me poussait sans cesse d'un extrême à l'autre, et mes œuvres ne doivent être considérées que comme autant de fragments d'une confession générale, que, par cet ouvrage, je cherche trop témérairement peut-être à compléter.

Mon premier amour pour Gretchen s'était reporté sur Annette, dont je ne saurais dire autre chose, sinon qu'elle était jeune, jolie, éveillée et gracieuse. Je la voyais chaque jour sans difficulté, car elle aidait à apporter 1 s mets qu'on nous servait, et assistait aux conversations et aux amuspinonts auxquels nous nous livrions après le repas. Plus ces sortes de relations sont innocentes, moins elles

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