‹ Mémoires de GoetheChapitre 72 sur 189 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

offrent f!e varictc, ce qui me fit chercher des distractions dans les tortures que , par leur humeur querelleuse et tyrannique, les hommes se plaisent trop souvent à faire subir à une pauvre jeune fille tendre et dévouée. Elle supporta tout pendant longtemps et avec une patience incroyable, puis elle tînit par me retirer son affection. Je m'en aperçus et je lui fis des scènes terribles, qui me prouvèrent enfin que Tamour passager dont je me croyais épris, était une passion violante. Ne supposant pas la possibilité de vivre sans elle, je pris le rôle qu'elle avait joué jusque-là, c'està-dire, que je ne m'occupais que de son bonheur dont le mien devait découler naturellement. Héhis ! il ctait trop tard, je l'avais perdue pour toujours. Cette perte m'aurait anéanti peut-être, si la poésie n'eta't pas venue à mon se cours; je reconnaissais tous mes torts, et j'en fis la peinture dans un poëme dramatique, que j'intitulai une Lubie d'amant ; c'est la seule de mes premières pièces que j'aie songé à conserver.

Depuis longtemps déjà j'avais entrevu leslabyrinthes souterrains qui minent la société : La religion, les mœurs, les lois, les distinctions de rang et les relations sociales, l'habitude même, ne dominent que la surface de la vie des citadins. Les rues bordées de magnifiques maisons, sont entretenues avec une grande propreté et tout le monde s'y conduit décemment, mais dans l'intérieur de ces maisons, tout y est parfois dans un désordre sauvage. Quoique bien jeune encore, j'avais déjà vu bien des familles jetées sur les bords d'un précipice sans fond, par des banqueroutes, des divorces, dés filles séduites, des assassinats, des vols domestiques, et j'avais presque toujours trouvé le moyen d'être utile, car ma franchise excitait la confiance, ma discrétion était connue et rien ne pouvait épuiser mon zèle et nio' activité. Les cruelles expériences que je faisais, (I lis • - occasions, oppressaient tellement ma poitrine, que j': vherchais à lui donner de l'air en en faisant des suirts îU" dnanes. Je ne dépassui.* cependant pas les expo-

rO MÉMOIRES DE GOETHE.

sitions, car l'action avait toujours quelque chose de douloureux, qui ne pouvait mener qu'à une catastrophe tragique. De toutes ces ébauches, je n'ai terminé que les Complices , dont le caractère gai et presque burlesque, contraste d'une manière pénible avec le fond, basé sur de sombres relations de famille. Si à la représentcition, les détails amusent, l'ensemble serre le cœur; les actions contraires aux lois sont mises si rudement en scène, qu'elles blessent le sentiment de l'art et de la morale ; aussi cette pièce n'a-t-elle pas pris sur le théâtre allemand, où son imitation, qui a su éviter ces écueils, a été favorablement accueillie. En me livrant à ces travaux infructueux, je commis la faute de négliger des sujets plus conformes à ma nature, car il s'était développé en moi une certaine témérité qui aime à provoquer le danger. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste par des espiègleries et des folies adroitement mises sur la scène, elles pro- -duisent de très-grands effets : Beaumarchais en a senti tout l'avantage dans son Fiynro. Quand ces tours, qui tiennent le milieu entre la malignité et la fourberie, tendent vers un but noble, il en résulte des situations du plus grand intérêt moral, telles qu'on en voit dans l'opéra du Porteur d'eau, qui, sous ce rapport, est un des meilleurs sujets qui aient jamais été mis sur le théâtre. Si j'avais pris un de ces sujets qui vivaient en moi et autour de moi, mes premiers travaux dramatiques n'eussent pas été complètement infructueux, mais le cœur nous occupe toujours plus que l'esprit. Pour satisfaire à ces exigences, je ne me lassais point de méditer sur l'inconstance des aft'eetions, sur l'instabilité de la nature humaine, sur tout ce que l'on peut appeler l'énigme de la vie, et je convertis ces méditations en petits poëmes, en chansons, en épigrammes qui ne pouvaient avoir de l'intérêt que pour moi. Pendant ce temps, mes relations sociales avaient subi de grands changements. Madame Bœhme venait de mourir; son mari n'avait jîimais été disposé en ma faveur; il me

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