‹ Mémoires de GoetheChapitre 73 sur 189 · LIVRE VU. nt · texte numérisé non relu

LIVRE VU. nt

trouvait trop léger, trop peu appliqué; et lorsque de mauvais camarades vinrent lui rapporter qu'au lieu d'écouter son cours sm' le droit public, je passais mon temps à faire la caricature des personnes dont il parlait dans ce cours, il se brouilla sérieusement avec moi. Gellert non plus ne répondit point à mon attente ; j'aurais tant aimé à lui confier mes doutes, mes hésitations, mais il croyait avoir assez fai: pour la moralité de ses élèves, quand, inclinant sa petite tète languissante sur sa poitrine, il leur demandait d'un ton doucement pleureur, s'ils assistaient au sermon avec exactitude et s'ils faisaient régulièrement leur communion Celui d'entre nous qui ne répondait pas d'une manière satisfaisante à cet examen de conscience, était renvoyé avec de grandes lamentations, ce qui nous chagrinait beau coup sans nous empêcher d'aimer le pieux professeur. II ftmt qu'à cette occasion je revienne sur certaines particularités de ma première jeunesse, car elles prouvent que toutes les circonstances de la vie religieuse ne sauraient produire l'effet qu'on en attend, que lorsqu'elles se succèdent dans leur enchaînement naturel. Le culte protestant n'a ni la plénitude ni les conséquences nécessaires pour contenir toute une paroisse dans une seule et même opinion ; aussi presque chaque individu se forme-t-il des opinions particulières, ce qui diminue considérablement le nombre des personnes qui assistent au sermon et à la communion. Dans les choses morales et religieuses comme dans les choses mondaines, l'homme aime à s'appuyer siu" de^ exemples ; lorsqu'on se demande pourquoi le pi'otestantisme manque d'ampleur, on est forcé de se répondre que c'est parce qu'il manque de sacrements. Les sacrements sont ce qu'il y a de plus élevé dans une religion, car ils sont les symboles matériels d'une faveur extraordinaire et spéciale de la Divinité.

Ici un jeune homme et une jeune fille se tendent la maia non pour un salut passager ou une danse gracieuse, mais pour se prosterner devant le prêtre qui va les bénir et les

unir pour toujours; bientôt ils reviennent- à ses pieds apporter un fruit de leur amour, qu'il purifie avec de l'eau sanctifiée et qu'il incorpore tellement à l'Église, qu'il ne pourra plus s'en détacher que par des forfaits inouïs. L'enfant se forme de lui-même dans les choses terrestres, mais pour tout ce qui concerne le ciel, il faut qu'on le lui enseigne ; et quand il a appris tout ce qu'il doit savoir à ce sujet, on le reçoit membre volontaire de cette Église dont il a fait d'abord partie sans le savoir. Voilà l'enfant devenu chrétien, il connaît ses avantages, ses devoirs, et cependant il n'est pas toujours d'accord avec lui-même; un homme vénérable l'attend, il lui confie ses doutes, ses incertitudes, ses fautes; et le confesseur, après l'avoir purifié par des pénitences proportionnées à ces fautes, le rend pur et sans tache à la communauté chrétienne. Absous et tranquillisé, il s'agenouille pour recevoir l'hostie ; et afin d'augmenter la sainte terreur qu'inspire cet acte mystérieux, il n'entrevoit le calice que dans un respectueux éloignement. Il ne s'agit plus de manger et de boire en commun, c'est un mets du ciel qu'on lui présente , et ce mets lui donne la soif du breuvage du ciel. Les conseils, les consolations que le ministre de Dieu est toujours prêt à prodiguer à l'adolescent comme à l'homme fait, reçoivent leur dernière sanction quand la mort réclame le chrétien. Soutenu par des habitudes qui remontent jusqu'à son enfance, il accepte avec une profonde vénération, la promesse symbolique qu'au moment où toutes les garanties terrestres vont s'évanouir, une garantie céleste va lui ouvrir une éternité de joie et de bonheur. Et pour que l'homme mourant soit entièrement sanctifié, on oint ses pieds qui, dans le cas d'une guérison imprévue, ne fouleront plus qu'à regret, cette terre qui, d'abord, les attirait avec tant de puissance. C'est ainsi qu'une suite non interrompue d'actions imposantes et saintes, unit le berceau au cercueil, quelque éloignés ou rapprochés qu'ils puissent se trouver l'un de l'autre. Les antiques tracUtions des lointaines contrées où toutes ces

LIYUE YIl. i73

merveilles sacrées ont pris naissance^, nous apprennent que ceitiirs hommes reçoivent d'en haut des faveurs et des bénédictions spéciales, qui ne sont point un don de la nature, puisque l'homme qui les possède peut seul 1rs transmettre à un autre homme. Par là, le plus grand des biens qu'il soit possible de posséder sur cette terre, s'y perpétue par un héritage spirituel. En un mot, l'ordination du prêtre, lui donne tout ce dont il a besoin pour célébrer dignement des actes par lesquels la multitude est sanctifiée, sans autre participation de sa part, que ia foi et la confiance ; et ce prêtre s'élève d'autant plus majestueusement au-dessus des autres hommes, que ce n'est pas sa personne, niais le caractère dont il est revêtu qu'on vénère et qu'on respecte, et que ce n'est pas devant son geste, devant sa parole qu'on se prosterne; mais devant les bénédictions que ce geste, cette parole font descendre du ciel.

Que cet ensemble admirable est morcelé dans le protestantisme ! La plupart des symboles ont été déclarés apocryphes ou insignifiants. Le moyen de vénérer le reste d'un tout, dont la plupart des parties ont été méprisées ou dédaignées ! J'avais retiré peu de fruit de ma première instruction religieuse, car elle m'avait été donnée par un vieillard respectable mais trop attaché aux vieilles formules. J "avais les meilleures intentions du monde, il les paralysa, le jour même où je devais me confesser pour la première fois. On mavaic répété sans cesse que si le protestantisme valait beaucoup mieux que le catholicisme, c'était parce c|ue, dans ce culte, la confession était un résumé général de nos infirmités morales, et non un aveu particulier de chacun de nos péchés. J'aurais pourtant fait cet aveu avec beaucoup de joie, car j'avais de singuliers scrupules; puisque cela ne pouvait p;!s être, j'écrivis une confession assez détaillée pour qu'elle put me tranquilliser, je ne m'en servis pourtant pas. L'espace étroit dans lequel on m'avait enfermé avec le vieux pasteur, les phrases banales cpi'il m'adressait d'une

voix faible et nasillarde, tout cela me refroidit au point, que je me bornai à lirr^, une des formules de confession contenues dans le livre que je tenais à la main. Le lendemain je me présentai à la table du Seigneur avec mon père et ma mère, et je me conduisis pendant quelques jours comme on doit le faire après une aussi sainte action, lîientôt j'eus ma part des terreurs qui résultent de la liberté qu'ont les protestants d'interpréter les dogmes religieux. Je savais que lorsqu'on reçoit le sacrement de la communion, sans s'en être rendu digne, on mange et l'on boit sa condamnation ; toutes les terribles histoires sur ce sujet, me revinrent à Timagination, et dès mon arrivée à Leipzig, je m'abstins de communier, non par impiété, mais par scrupule ; aussi fus-je d'abord très-sensible aux reproches que Gellert me faisait à ce sujet. Bientôt cependant, je me guéris de mes craintes, et même de ma vénération pour Gellert. La bonne société de Leipzig, comme celle de toutes les villes, ne se sentait pas la force de laisser vivre au milieu d'elle, un être noble et pur, sans chercher à le faire descendre de son piédestal. Les actions les plus insignifiantes de Gellert, furent commentées, critiquées, dénaturées, en un mot on s'acharna tellement contre cet excellent homme, que dans la crainte de le respecter trop ou pas assez, mes camarades et moi, nous nous éloignâmes comp élément de lui, ce qui ne nous empêcha pas de le saluer toutes les fois que nous le rencontrions monté sur le beau cheval blanc, dont l'électeur de Saxe lui avait fait cadeau, afin qu'il pîit se livrer à un exercice indispensable à sa santé.

Je venais de faire le premier pas vers cette époque de ma vie où je devais me trouver réduit à douter, à déses pérer môme, des individus qui m'avaient d'abord paru si respectables. Frédéric le Grand se trouvait de ce nombre, car il avait autant d'ennemis à Leipzig, que je lui en avais trouvé naguère dans la maison de mon grand-p're. On convenait que ce roi sortait de la ligne des souve vains ordi-

Page 1