LIVRE VII. i7o
nairoS; mais on lui contostait le titre de Grand ; on soutenait qu'il n'était arrivé à son but, que parce qu'il n'avait épargné ni le sang ni l'argent, qu'il n'avait d'abord commis que des fautes, et qu'il ne s'était montré réellement habile, que dans la manière de les réparer. Et on appuyait ces opinions sur des faits empruntés à Thistoire de la guerre de Sept ans, auxquels je n'avais rien à répondre. Si les habitants de Leipzig; m'enlevèrent le plaisir d'admirer un grand prince, un nouvel ami que je fis à cette époque, diminua l"estime que j'avais pour eux. Cet ami , nommé Behrisch, était l'homme le plus bizarre qu'il fût possible de voir. Il remplissait auprès du jeune comte de LindenaU;, les fonctions de gouverneur ; ses excellentes études et son âge s'accordaient avec ce poste, car il avait depuis longtemps passé la trentaine. Sa taille était svelte et bien prise, son nez fort ^rand et tous ses traits très-prononcés. Il portait un toupet qu'on aurait pu appeler une perruque, se costumait avec recherche, et ne sortait jamais sans épée au côté ni chapeau sous le bras. Ses actions les plus insignifiantes, étaient d'une convenance qu'on aurait pu appeler deTafFectittion, si tout en lui n'avait pas été naturellement affecté ; il faisait sérieusement les choses les plus folles, et poussait une niaiserie jusque dans ses dernières conséquences. Par exemple, il s'habillait toujours en gris, et comme un costume se compose de plusieurs pièces dili'o rentes, il offrait un véritable échantillon de toutes les nuances de gris ; quand il parvenait à y ajouter une nuance nouvelle, ce que nous avions déclaré impossible, i! nous sermonnait pendant longtemps sur notre peu de foi en so:; imagination et en son talent. Pour ce qui concerne la poésie, il possédait ce qu'on est convenu d'appeler du goût, ses jugements cependant étaient presque toujours des critiques, ce qui acheva de détruire l'estime que j'avais conçue pour les auteurs contemporains. Il se montra toutefois, très-indulgent pour mes pjésies, mais à condition que je ne les ferais pas inî^rinisr; en échange, il me
promit de les copier lui-même, et den former un beau volume dont il me ferait cadeau. Plusieurs semaines se passèrent avant qu'il eût réuni le papier, les plumes et l'encre convenables, puis il se mit à l'œuvre. Les titres étaient en lettres gothiques, les vers en écriture saxonne, et chaque pièce était terminée par une vignette analogue au sujet et dessinée à la plume. A mesure que ce travail s'avançait, il m'adressait les félicitations les plus comiquement pathétiques, sur le bonheur que j'avais d'être immortalisé par un pareil chef-d'œuvre de calligraphie. Il me préférait à tous mes camarades, et je lui savais gré des avantages que je retirais de mes relations avec lui. Par ses vastes connaissances, il m'éclairait sans le chercher ; son calme railleur modérait mon impatience inquiète, et ses facéties m'amusaient, car si elles étaient toujoui^ baroques, elles ne tombaient jamais ni dans le trivial ni dans le grossier. Contre les habitants de Leipzig surtout, sa malice était inépuisable, et il excellait à peindre les plus remarquables d'entre eux, sous le point de vue le plus comique et le plus grotesque. En nous livrant à ces innocentes folies, pas un de nous ne songeait que le hasard ne tarderait pas à nous préparer des événements très-graves et peu favorables à notre réputation. Lorsque mes camarades et moi nous eûmes pris le parti de nous séparer de Gellert, nous nous mîmes à suivre les cours du professeur Clodius, dont au reste, les procédés étaient tout à fait semblables à ceux de Gellert; il blâmait toutes nos compositions et les corrigeait à l'encr'^ rouge, de façon qu'en reprenant son manuscrit, on se trouvait en face d'une innombrable société de fautes, sans le plus léger conseil sur les moyens de les éviter une autre fois. J'étais cependant moins maltraité que les autres. Un jour mon père me demanda un petit poëme à l'occasion du mariage d'un de mes oncles qui était avocat. Ne connaissant que fort peu sa position et celle de sa fortune, je pris le parti de chercher des ornements dans un cercle étranger. A cet eflct j'assemblai l'Olympe tout entier et je lui fis tenir con-