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sable esthético-moral que les acteurs vont venir leur jeter au visage. L'un de ces sacs, dit-il^ est rempli de bienfaits qui ne content rien ; dans l'autre, il y a force sentiments élevés, mais sans signitîcation pratique. Puij il s'éloigne à regret et revient plusieurs fois sur ses pas, pour recommander aux spectateurs de fermer les yeux quand commencera la pluie de sable, et pour les prier de suivre ses conseils à lui, qui a toujours été leur ami dévoué.
Horn, mon ancien camarade de Francfort, que j'avais retrouvé à Leipzig, nous donna dans la soirée, une représentation fort spirituelle de ce prologue. Personne de nous ne songea plus à cette plaisanterie, excepté Horn, à qui il prit fantaisie de faire de mon prologue, une satire plus immédiate de Mpclon. 11 nous en fit la lecture, mais ses additions nous déplurent parce qu'elles n'étaient pas en harmonie avec l'esprit du reste. Piqué de notre blâme, Horn communiqua cette satire à d'autres qui la trouvèrent fort jolie, et l'on en fit de nombreuses copif s auxquelles le succès du Médon de Clodius, donna une très-grande publicité. Walhem-eusement on ne tarda pas à deviner que cette satire partait de l'espèce de club, que nous avions formé entre nous. Toute la bonne société de Leipzig nous condamna sans miséricorde ; l'affaire fit tant de bruit, qu'elle arriva jusqu'à Dresde où elle en fit autant, et bientôt nous nous trouvâmes à l'Université dans la position du hibou envers les autres oiseaux. Cette atteinte portée à notre réputation faillit devenir très-funeste à notre ami Behrisch. Depuis quelque temps déjà, le père du jeune comte Lindenau n'était pas très-content de lui, il ne négligeait cependant jamais d'assister aux leçons que les divers maîtres d'agrément venaient donner à son élève, le conduisait régulièrement aux cours qu'il devait suivre et no le laissait point sortir seul pendant le jour. W est vrai que lorsqu'il le menait à la promenade, il le dirigeait toujours du côté où il savait nous rencontrer, et dès neuf heures du «oir, il le confiait au valet de chambre pour venir nous i .•-
joindre chez notre marchand de vin. Je dois convenir éga» Icnienl qu'il avait des relations assez intimes avec certaines Jeunes filles qui valaient mieux que leur réputation, mais qui achevèrent de nous faire perdre la nôtre , car Behrisch nous avait fait faire connaissance avec ces filles où nous allions souvent, même quand le jeune comte était avec nous. Toutes ces particularités avaient sans doute été rapportées au comte de Lindenau, sous un point de vue plus grave, car un beau jour il congédia poliment le trop joyeux gouverneur de son fils. Cette disgrâce, dont nous fume/ d'abord très-afiligés, devint l'occasion de la fortune de Behrisch, car bientôt après la protection de quelques amis puissants lui procura le poste de gouverneur du prince héréditaire de Nassau, et ce fut à la cour de ce prince qu'il finit par occuper une position aussi honortible que solide. La perte d'un tel ami fut très-fàcheuse pour moi ; il avait su me rendre sociable et poli ; après son départ, je retombai dans mes manières âpres et intraitables. Cette disposition augmenta de jour en jour, car plus j'étais mécontent des autres, plus je sentais qu'on devait l'être de moi. Prenant mal tout ce dont j'aurais dû faire mon profit, mes meilleurs amis finirent par s'éloigner de moi en me déclarant que je manquais d'expérience. J'avais déjà plusieurs fois prié Behrisch de me dire ce que . c'était que l'expérience, mais il n'était pas dans sa nature de répondre raisonnablement à cette question. La véritable expérience, me disait-il, consiste à faire l'expérience, comment les expérimentés ont acquis de l'expérience par l'expérience des expériences. Et quand je voulais lui faire expliquer ce galimatias, il m'assurait gravement qu'il renfermait un grand secret, qu'on ne pouvait comprendre que par l'expérience. Bientôt après le départ de Behrisch, je fis la connaissance d'un officier qui avait servi pendant la guerre de Sept ans, et dont tout le monde vantait la sn gef^se et l'expérience. Je lui confiai avec ma franchise ordi ïi.'iire mes doutes sur l'expérience. Il eut la bonté de me
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raconter plusieurs traits de sa vie, qui me prouvèrent que cette expérience tant vantée n'est autre chose que la conviction, qu'il est impossible de réaliser nos meilleures résolutions, nos plus nobles pensées, nos plus louables désirs ; et que c'est manquer d'expérience que de ne pas avoir cette conviction. D'autres fois il me parlait de la cour de Dresde et de l'électeur Auguste II, de ses nombreux enfants et maîtresses, de ses immenses prodigalités, de ses fêtes fabuleuses, et des calamités qui, par l'invasion de Frédéric le Grand, en Saxe, avaient mis fin à toutes ces magnificences. Le récit de tant de bonheur et de folles joies me surprit, celui des malheurs qui les avaient troublées m'affligea; alors le digne officier m'apprit qu'un homme d'expérience ne devait jamais ni s'affliger ni s'étonner de rien, et je me promis de conserver encore quelque temps mon inexpérience, ce qu'il approuva trèsfort. Un jour je lui répétai l'extravagante définition de l'expérience par Behrisch.
— Ces paroles, me dit-il, ont l'air si folles et si railleuses, qu'il parait impossible d'y trouver un sens. Je crois cependant que votre ami a voulu vous dire, que l'expérience n'était autre chose que la connaissance de ce qu'on aurait \oulu ignorer toujours. Au reste, c'est ainsi que le monde eh le temps nous instruisent.