‹ Mémoires de GoetheChapitre 78 sur 189 · LIVRE VIH · texte numérisé non relu

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Tout y était simple, propre et élégant, vertus qu'il ne cessait de nous recommander dans nos travaux. Peu fait pour (es entreprises importantes qui demandent une grande perfection, il était toujours prêt à fournir aux libraires, les vignettes dont ils avaient besoin pour les romans, les drames et les poésies. Au moment où je suivais ses cours, il travaillait au rideau du nouveau théâtre qu'on venait de construire à Leipzig. Dans ces sortes de peintures, les Muses descendent ordinairement des nuages, Oeser les plaça sur la terre, dans le péristyle du temple de la Gloire, entre les statues de Sophocle et d'Aristophane, autour desquels se groupaient tous les poètes dramatiques modernes. Un homme vêtu d'une jaquette légère et dont on ne voyait que le dos, s'avançait fort cavalièrement à travers tous ces groupes, vers l'intérieur du temple : c'était Shakespeare, qui, sans prédécesseurs et sans successeurs, s'inquiétant fort peu des anciens et des modernes, s'achemine seul vers l'immortalité. Cet exemple suffirait au besoin pour prouver qu'il avait un penchant pour l'allégorie énigmatique ; je ne puis cependant m'empècher de citer un tableau qu'il avait fait pour la grande salle de concert. C'était une belle femme idéale, tenant à la main des mouchettes qu'elle approchait d'une bougie allumée , et rien ne le rendait plus heureux que lorsque ses amis venaient lui dire qu'on s'était querellé pour décider si cette muse singulière se disposait à éteindre la lumière ou à la ranimer en la mouchant. Il savait que nous ne nous destinions pa& à devenir des artistes, et que, par conséquent, il fallait nous mettre en état déjuger les œuvres d'art et non à en produire. La critique étant toujours plus facile que l'art, je me laissai aller à ce genre d'enseignement. L'attention avec laquelle je lisais la vie des peintres, par Argentville, qu'on venait de traduire en allemand, le disposa tellement €n ma faveur, qu'il me permit de visiter à mon aise la grande et curieuse collection de gravures de l'Académie. La vue de ces gravures produisit sur moi un tout autre eifet que celui auquel il

s'était attendu, car elle réveilla mon génie poétique. Ne pouvant m'empêcher de faire un poëme sur chaque gravure, je m'affermis dans l'habitude d'enchaîner tous les arts les uns aux autres. Si pendant mon séjour à l'Université, je ne faisais rien pour atteindre le but que mon père m "avait marqué, ni celui que je m'étais proposé moimême, j'y pris des idées fondamentales sur les choses prédestinées à me procurer les plus grands plaisirs qu'il m'eût été donné de goûter dans le cours de ma vie. Aussi les localités où j'ai trouvé le germe de ces idées, c'est-à-dire, les salles de l'Académie de Leipzig et surtout le logement d'Oeser, sont-ils toujours restés présents et chers à ma mémoire. Les plaisirs de l'esprit viennent du regard et de la pensée. Ceux qui viennent du regard demandent des objets dignes de le captiver, qu'on ne peut pas toujours se procurer, et la faculté d'apprécier ces objets que tout le monde n'a pas eu l'occasion de développer; la pensée porte le sujet en elle-même et elle est en même temps l'instrument de l'appréciation de ce sujet. Rien ne pouvait donc nous être plus agréable, à nous autres jeunes gens, que l'apparition duLaocoon, par lequel Lessing nous éleva tout à (!0up au-dessus du domaine resserré du regard, pour nous lancer dans les vastes régions de la pensée. Le ut pictura poesis, toujours si mal inierpréte, se trouva tout d*iin coup éclairci. La différence entre l'art plastique et l'art de parler ou d'écrire, fut nettement tranchée ; et quoique leur? bases restassent confondues, leurs sommets se maintinrent à une grande distance l'un de l'autre. On comprit que l'art plastique doit se tenir dans ies limites du beau, parce qu'il ne parle qu'aux sens, que le beau seul peut satisfaire ; la poésie n'est pas forcée de respecter ces limites, car elle parle à l'imagination qui peut trouver des charmes dans la laideur. Rejetant tous les anciens procédés critiques , comme on rejette un vieil habit, nous n'avions plus que dédain et pitié pour ce seizième siècle tant vanté, où les peintiirT et les poètes représentaient la vie aHublée du cos

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tume bigarré et surchargé des grelots d'un fou à gages, la Mort sous la forme d'un squelette hideux, et tous les maux de la vie, par l'image grotesque du diable. Nous étions enchantés, surtout, d'apprendre que les anciens avaient fait de la Mort le frère du Sommeil, et qu'ils les représentaient tous deux parfaitement semblables, ainsi que cela convient à des ménechmes. Le tiomphe du beau me paraissait assuré; et puisque lelaid ne pouvait disparaître de ce monde, nous ne lui accordions dans l'art, que la place la moins élevée, c'est-à-dire, celle du burlesque et du ridicule. En élaborant ces idées nouvelles, je me sentis dominé par le besoin irrésistible de voir une grande réunion d'importantes productions artistiques, et je pris la résolution de me rendre immédiatement à Dresde. L'argent ne me manquait pas, mais mon esprit chimérique me créa des difficultés presque insurmontables. Il est des faiblesses qui tiennent à notre nature, d'autres nous ont été suggérées par l'éducation, et il serait impossible de décider les'cpielles sont les plus difficiles à surmonter. Mon père avait rapporté de ses voyages une grande haine pour les auberges; c'était au point que malgré son peu de penchant pourle langage imaginé, il m'avait répété bien des fois, qu'il croyait voira la porte de chaque auberge une grande toile d'araignée, si artistement tendue, queles insectes y entraient presque^ malgré eux, mais queles guêpes elles-mêmes, n'en sortaient point sans y laisser une partie de leurs ailes. Cette image était restée si présente à ma pensée, qu'il m'eût été impossible d'aller loger dans une auberge, surtout dans une ville inconnue, ifes camarades m'eussent facilement procuré un logement chez quelques-uns de leurs amis à Dresde, mais je voulais qu'ils ignorassent mon passage dans cette ville, atni d'y être parfaitement libre. Je satisfis ce caprice bizarre, par un moyen peut-être plus bizarre encore. Mon voisin de chambre, l'étudiant en théologie, avait à Dresde, un parent cordonnier, avec lequel il entretenait une correspondance suivie dont il m'avait sou-

vent fait part. Charmé de la gaieté franche et originale qui régnait dans les lettres de cet artisan^ je lui avais souvent fait adresser des félicitations sur son heureux caractère; d'après ces antécédents^ rien ne me parut plus nDturel que d'aller loger chez lui. Mon voisin me donna une lettre avec laquelle je m'embarquai aussitôt pour Dresde dans la voiture jaune *. Lorsque j'arrivai chez le cordonnier, je le trouvai assis sur son tabouret et travaillant gaiement. Il m'accueillit avec beaucoup de cordialité même avant que je lui eusse remis ma lettre, lorsqu'il en eut pris connaissance, il me dit en souriant que j'étais un singulier chrétien. Je lui demandai ce qu'il entendait par là.

— Ne prenez pas le mot singulier en mauvaise part, me dit-il ; selon moi, il désigne un homme qui n'est pas toujours conséquent, et vous ne l'êtes pas, mon jeune monsieur, puisque sous un rapport; vous marchez sur les traces de Jésus-Christ, et que sous un autre vous vous en écartez.

Je l'engageai à s'expliquer plus clairement.

— Vous venez de me prouver que vous aimez à apporter de bonnes nouvelles à l'humble et au pauvre, cette imitation du Seigneur est fort louable; mais vous oubliez qu'il s'asseyait volontiers à uno table bien servie et qu'il ne dédaignait même pas qu'on lui parfumât les pieds; vous ne trouverez rien de tout cela chez moi.

Ce début me mit de bonne humeur et nous continuâmes à nous plaisanter mutuellement. La cordonnière survint et fut très-embarrassée en apprenant qu'elle allait avoir h loger et à nourrir un hôte tel que moi. Je lui remis m^ bourse en la priant d'y puiser sans se gêner; le mari protesta, mais la femme trouva mes manières d'agir très-convenables; nos petites conventions furent bientôt arrêtées, et la soirée se passa fort agréablement pour nous trois. Le cordonnier resta toujours le même, car chez lui tout

* Non par lequel on désignait, alors, les diligences de la Saxe,

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