‹ Mémoires de GoetheChapitre 79 sur 189 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

découlait de la même source, c'est-à-dire, d'un admirable bon sens et d'un caractère tranquille et gai; c'était un philosophe pratique, un sage sans le savoir.

Ce que je trouvai à la galerie, surpassa beaucoup l'idée que je m'en étais faite. Les salles sont magnifiques, propres et silencieuses. En y entrant on éprouve un sentiment religieux d'autant plus semblable à celui qu'inspirent les églises, que dans ces salles, on se trouve entouré d'objets qui non-seulement font l'ornement des lieux saints mais qu'on y adore. J'écoutai avec plaisir les démonstrations de on guide; mais je le priai de souffrir que je restasse dans la galerie extérieure, car je m'y trouvais comme chez moi. Je connaissais la plupart des tableaux par les gravures et les copies qu'on en avait faites, et je savais à quels maîtres on les devcrtt. Les toiles sur lesquelles le pinceau avait surpassé la nature, me causaient un tel ravissement, que mon guide crut voir en moi un grand connaisseur.

En revenant dîner chez mon cordonnier, il me semblait revoir un tableau dOstade; la pose des objets, les effets de la lumière et des ombres, les teintes brunes de l'ensemble, toute la magie de la peinture qui venait de me charmer, était là devant moi en réalité, et vivant de la vie d'os et de chair. C'était pour la première fois que la faculté de voir la réalité avec les yeux de l'artiste dont je venais d'admirer les œuvres, se manifestait si distinctement en moi; elle m'a valu bien des moments heureux, mais c'est elle aussi qui m'a sans cesse poussé vers la pratique d'un art pour lequel la nature m'avait refusé le talent exécutif.

Bientôt ce ne fut plus un simple gardien, mais le conseiller Piiedel, inspecteur de la galerie, qui m'en fit les iionneurs, car mon enthousiasme à la vue des chefs-d'œuvre, que je ne pouvais m'empêcher d'exprimer hautement, avait attiré son attention. Alors déjà, j'admirais en lui, la sage activité qui le caractérise encore aujourd'hui, et la gracieuse prévenance, dont quelques années plus tard, il me donna des preuves nouvelles. L'image de cet excellent

homme s'est tellement identifiée dans ma mémoire avec les chefs-d'œuvre de la galerie de Dresde^ que je n'ai jamais pu l'en séparer; et son souvenir m'a accompagné en Italie^, où sa présence m'eût été bien utile, pour apprécier à leur juste valeur, les nombreuses collections artistiques, si communes en ce beau pays. Il est impossible do contempler silencieusement de beaux tableaux, même quand on se trouve à côté de personnes inconnues, mais qui partagent votre admiration. Cette sympathie artistique, ne tarda pas à me lier avec un jeune homme qui habitait Dresde et qui semblait appartenir à quelque légation. Un jour il me pria de me rendre, dans la soirée, à une auberge qu'il me désigna, en m'assurant que je l'y trouverais avec une joyeuse société, qui passait là, très-souvent, des heures agréables et peu dispendieuses, puisque chacun ne payait que son écot. J'arrivai à l'heure indiquée, je ne trouvai personne, mais le garçon me dit que le monsieur qui m'avait donné rendez-vous, s'était trouvé retenu, qu'il ne tarderait pas à arriver avec ses amis, qu'il me priait de no me formaliser de rien et d'être parfaitement tranquille. Cet avis me rappela les toiles d'araignée de mon père et je me recueillis pour assister de pied ferme à ce qui allait m'arriver. Ces messieurs ne se firent pas attendre longtemps, je reconnus bientôt qu'il s'agissait de mystitier un nouveau venu, et je me tins sur mes gardes afin de ne pas lui servir de pendant. Nous bûmes beaucoup à la santé du mystifié qui ne se doutait de rien ; lorsqu'on eut porté celle de sa bien-aimée, il jeta les verres par la fenêtre, afin qu'ils no pussent plus servir à aucun autre toast. Au milieu de ce tapage, je m'éloignai doucement. Le garçon, qui me fit payer une très-modeste part de la dépense générale, me pria de revenir une autre fois, m'assurant que ces scènes tumultueuses étaient de très-rares exceptions; je n'y retournai cepondant plus jamais. Je ne pouvais, au reste, consacrer que quelques jours à Dresde et à sa galerie, et je n'avais pas encore vu les antiqiiitJ'S qui, à cette époque, étaient en-

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