LIVRE VIII
biirg, nous le vénérions^ parce que, sans être beaucoup plus âgé que nous, il nous surpassait sous tous les rapports, et s'était acquis le titre du meilleur et du plus distingué de tous les étudiants de l'Université. Zacharie, qui ne s'arrêta que quelques jours à Leipzig, nous fit par l'intervention de son frère, qui était notre commensal, l'honneur de partager nos repas, que nous rendîmes aussi splendides que possible, car il ne nous cachait pas son penchant pour la bonne chère.
Lorsque Lessing passa par Leipzig, une lubie vaniteuse s'empara de nous au point que nous nous promîmes de ne pas faire un pas pour chercher à le voir ; c'est que nous nous croyions trop de mérite pour nous borner à le regarder, et nous ne pouvions raisonnablement nous flatter qu'il daignerait entrer en conversation avec nous. Je me repentis plus tard de cette présomptueuse folie si commune à la jeunesse, car je n'ai jamais retrouvé l'occasion de pouvoir contempler les traits d'un homme que j'estimais si haut.
Dès qu'on s'occupe des arts et des antiquités, il est indispensable de consulter les œuvres de Winckelmanu. Je me mis à les étudier avec passion, et cherchant à m'expliquer par quelle circonstance, telle ou telle page énigmatique lui avait été inspirée, je n'avais de repos que lorsque j'étais parvenu à trouver le mot de l'énigme, sur l'exactitude duquel je n'étais pas fort scrupuleux; au reste, ces passages obscurs me firent faire des recherches fructueuses, et ce ne fut pas la dernière fois, qu'à l'aide d'écrits sibylliques, j'atteignis un nouveau degré de connaissance.
On était encore à cette belle époque de la littérature, où les grands écrivains étaient traités avec tous les égards qu'ils méritent, quoique certains indices présageassent déjà qu'on touchait à la fin de cette époque. Le public entourait Winckelmann d'une vénération religieuse, toutes les feuilles périodiques s'accordaient à préconiser sa gloire.
les voyageurs les plus distingués revenaient d'auprès de lui^ éclairés et enchantés; et ses vues nouvelles sur les antiquités et les objets d'art^ se répandaient sur toutes les sciences et sur la vie elle-même. Nous savions qua son retour d'Italie il devait passer par Leipzig, et loger chez Oeser, que Pattente d'un tel honneur, avait jeté dans une exaltation difficile à décrire. Tous ses élèves étaient à peu près dans le même état, et nous attendions avec une impatience fiévreuse, le jour et l'heure où nous devions enfin avoir le bonheur de voir cet homme extraordinaire. Tout à coup, et semblable au tonnerre qui éclate au milieu d'un ciel serein, la nouvelle de la mort de Winckelmann, vint nous frapper de stupeur; ce malheur inattendu produisit un effet immense, on n'entendait de tous côtés que lamentations et gémissements. La mort prématurée de \Yinckelmann augmenta le prix qu'on attachait à son existence, et il est probable que les résultats de son activité scientifique eussent été moins brillants s'il avait pu la prolonger jusqu'à un âge avancé.
En me désespérant de cette mort , j'étais loin de prévoir que je serais bientôt réduit à craindre pour ma propre existence. J'avais apporté de chez moi des dispositions à l'hypocondrie, que ma vie sédentaire et monotone, avait développées d'une manière peu rassurante pour ma santé. La douleur que je ressentais à la poitrine depuis que dans les environs d'Auersta?dt, j'avais aidé à tirer notre voiture du mauvais chemin où elle s'était embourbée, ne m'avait jamais complètement quitté, et cette sourde douleur presque permanente, netait pas faite pour me rendre plus gai. Une diète déplacée à laquelle j'avais cru devoir me soumettre, affaiblit les organes de la digestion; la lourde bière de Merseburg, obstrua mon cerveau, et le café, lorsque je le prenais avec du lait, ce que j'avais l'habitude de faire, donnait une teinte sombre h mes idées et semblait paralyser mes entrailles. Soutenu cependant par les forces de la jeunesse, je passais de la plus