LIVRE Vlll. 49 î
accablante tristesse, à la plus folle gaieté. La fausse interprétation des principes de Jean-Jacques Rousseau^ sur l'éducation physique^, m'avait fait adopter une foule d'usages très-pernicieux, tels que, les lits durs, les couvertures légères, les bains froids, même au milieu de l'hiver, etc. ; et j'augmentais par là, les moteurs d'actions <rontradictoires qui troublaient mon organisation au point que ce désordre ne pouvait se terminer que par une révolution complète. Une nuit je fus pris d'un terrible vomissement de sang; on appela le docteur Reichel, médecin et ami de la famille Breitkopf. Malgré ses soins bienveillants, je restai plusieurs jours entre la vie et la mort. Lorsque je fus hors de danger, le docteur s'aperçut qu'il s'était formé au côté gauche du cou, une tumeur qui, sans menacer précisément mes jours, me présageait de longues souttVances. Malgré cet inconvénient, je me sentais heureux; débarrassé de mes souffrances morales, j'étais devenu tout un autre homme. Il est probable que l'intérêt qu'on me témoignait et que je méritais si peu, avait puissamment contribué à ce changement. Je dis que je ne méritais pas cet intérêt, car parmi les hommes distingués qui m'en donnaient des preuves si touchantes, il n'y en avait pas un que je n'eusse blessé par mes bizarreries. Ma maladie leur avait fait tout oublier, ils vinrent me voir; et dès que je pus quitter ma chambre, ils me procurèrent toutes les distractions possibles ; aussi me rétablis-je assez promptement, en apparence du moins. Parmi mes amis les plus dévoués, je citerai mon commensal Hermann, qui, plus tard, devint Burgermeister de Leipzig. Je devais sa connaissance à Schlosser, mais ce fut par ses aimables qualités personnelles qu'il gagna mon atîection, connue son application à l'étude et ses rapides progrès, lui valurent mon estime. Je ne connaissais Grœning que depuis peu, et ce ne fut que dans côtte triste circonstance, que je reconnus com])icn il m'était attaché. Il ne négligeait rien pour adoucir l'état où je me trouvais, et pour ni'arracher
aux accès d'hypocondrie^ dans lesquels je retombais souvent. Son souvenir m'est resté cher^ et j'ai appris plus tard, avec bonheur, que ses hautes qualités lui avaient valu, à Brème, sa ville natale, les postes les plus éminents. De son côté, l'ami Horn, me donna les preuves les plus touchantes de son dévouement, et les familles Breitkopf et Stock, me traitèrent comme un proche parent. Langer, depuis bibliothécaire à Wolfenbûttel, et alors gouverneur du jeune comte Lindenau, en remplacement de Behrisch, me donna, par ses fréquentes visites, une preuve d'amitié d'autant plus grande, qu'elles l'exposaient à un danger réel, car le père de son élève lui avait sévèrement défendu de lier connaissance avec moi. Curieux de voir un sujet aussi dangereux, il trouva moyen de me rencontrer chez des amis communs, et nous ne tardâmes pas à nous lier intimement. Plus prudent que Behrisch, il ne venait me chercher que lorsque son élève était couché ; nous sortions ensemble, et après nous être amusés pendant quelque» heures, je le conduisais jusqu'à la porte de sa bien-aimée, car cet homme d'un extérieur si sévère, d'un caractère sérieux et d'une haute instruction, n'avait pu échapper aux fdets qu'une femme charmante lui avait tendus. Langer me fut surtout utile par la sagesse avec laquelle il modéra mon désir de savoir, rendu plus ardent par l'irritabilité de mon état maladif.
Depuis quelque temps déjà, j'avais négligé la littérature allemande et mes travaux poétiques. Pendant ma maladie, je revins aux auteurs anciens qui fermaient toujours l'horizon de mes désirs intellectuels, semblables à des montagnes dont les masses et les contours se dessinent distinctement dans un lointain bleuâtre, mais dont les détails intérieurs et les particularités caractéristiques, nous sont encore entièrement inconnus. Pour sortir, du moins en partie, de ce vague douteux, je donnai à Langer plusieurs paniers remplis d'ouvrages de poètes et de critiques allemands, en échange d'un assez grand nombre d'auteurs grecs, à l'aide