‹ Mémoires de GoetheChapitre 83 sur 189 · LIVRE YIII · texte numérisé non relu

LIVRE YIII

desquels j'espérais dissiper les ennuis de ma longuo convalescence. Qnand Tamitié n'a pas encore été cini istée par le temps, la confiance ne se développe que par d(grés. On commence d'abord par se livrer ensemble à ses aniuïcments, à ses travaux de prédilection, par là, les symf»athies se mettent à l'unisson, et les confidences mutuelles se succèdent rapidement. Les passions présentes et passées, les aventures amoureuses ou galantes, font d'abord seules, les frais de ces confidences, mais dès que l'amitié a atteint son apogée, elles roulent eur les pensées, les vœux, les désirs cachés dans les plus secrets replis de l'âme, et qui concernent l'impérissable, l'éternel !

La religion chrétienne se partageait alors, entre co que son histoire lui fournit de positif et un déisme épuré, mais qui ne décidait point ce qu'il fallait accepter ou rejeter dans les traditions historiques; aussi chacun tranchait-il cette grave question, selon son caractère et ses principes. Les hommes vifs et spirituels se conduisiient en véritables papillons qui, sans se souvenir de leur état de chenilles, méprisent l'enveloppe dans laquelle ils sont arrivés à cette perfection organique dont ils sont si tiers. D'autres plus modestes et moins oublieux, auraient pu être comparés à des plantes dont les fleurs n'atteignent jamais un haut degré de beauté, mais qui, en restant toujours attachées à leurs souches principales, arrivent par cet enchaî- 'nementde famille, à mûrir des fruits précieux. Langer appartenait à cette catégorie. Quoique savant et juste appréciateur de tout ce qui a été écrit avant nous, la Bible étiit à se.s yeux un document digne de respect et de confiance, *e seul véritable arbre généalogique de tout ce qu'il y a de moral et d'intellectuel en nous. Des rapports indirects avec la Divinité ne pouvaient le satisfaire ; il lui fallait un médiateur direct, dont il croyait trouver l'a nalogie dans toutes les choses terrestres et célestes. Faire partager de pareilles opinions à un jeune homme, qu'une vlouloureuse maladie éloignait des jouissances [lositives,

n'était pas chose difficile; il eut même besoin de toute sa sagesse et de son pouvoir sur mon esprit pour m'empêcher de tomber dans une exaltation religieuse, dont il était l'adversaire décidé. Ce qu'il fit pour moi dans cette circonstance, m'a été utile pendant tout le cours de ma vie, aussi lui en ai-je toujours conservé un souvenir reconnaissant. Je ne devais pas quitter l'école péripatéticienne de mon cher Langer, sans être témoin d'une scène tumultueuse qui mit toute la ville en émoi. Quelques jeunes gens s'étaient pris de querelle avec des soldats, on en était même venu aux mains ; et malgré plusieurs étudiants accourus au secours des jeunes gens, la mêlée ne s "était pas terminée à leur avantage. Des magistrats et d'autres personnages haut placés vantèrent le courage des militaires et applaudirent avec emphase à leur victoire, ce qui excita jusqu'à l'exaspération, les sentiments d'honneur et de vengeance de la jeunesse studieuse. Quelques jours après la rixe, on se racontait publiquement, que dans la soirée on devait briser certaines vitres ; à la chute du jour on vint me dire que cela se faisait en- effet; je me rendis sur les lieux et j'assistai à une scène bien étrange. Les deux côtés de la rue étaient garnis de spectateurs qui regardaient avec calme et dans une immobilité parfaite, quelques douzaines de jeunes gens qui se promenaient dans le milieu de la rue avec une tranquillité apparente, mais dès qu'ils passaient devant certaines fenêtres, ils y lançaient des pierres, allaient jusqu'au bout de la rue, revenaient et repassaient en renouvelant ce bizarre exploit, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de vitres à briser. Alors acteurs et spectateurs se dispersèrent paisiblement; ce singulier événement n'eut aucune suite et tomba b'entôt dans un oubli complet.

Juivi du bruyant écho de ce haut fait universit^iire, je quittai Leipzig, vers la fin de septembre 1768. Plus j'approchais de ma ville natale, plus je me rappelais les projets et les espérances avec lesquels j'en étais parti, et

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