LIVRE VIII. {Q
l'idée que j'y revenais dans la position d'un naufragé, m humiliait péniblement. N'ayant, toutefois, rien de fi,Tave à me reprocher, je finis par me tranquilliser. L'irritabilité naturelle de mon caractère, augmentée parle mauvais état de ma santé, fit de ma rentrée dans ma famille, une scène violente et passionnée. Puis j'avais sans doute l'air plii; malade que je ne le croyais, car qui est-ce qui ne s'accoutume pas à sa figure; aussi mes parents évitèrent-ils toute espèce d'explication, et ils ne s'occupèrent pendant longtemps qu'à calmer ma surexcitation morale et à guérir mes maux physiques. Ma sœur redevint ma compagne fidèle, et nous nous confiâmes mutuellement, nos petits et nos grands chagrins. En concentrant sur elle tous ses penchants didactiques, mon père l'avait privée de toute espèce de distraction, car ses journées étaient entièrement occupées à se perfectionner dans les langues française, itilienne et anglaise, à s'exercer sur le clavecin, et a former son écriture. Au reste, elle était encore telle que je l'avais quittée, c'est-à-dire, un être indéfinissable, un mélange bizarre de sévérité et de tendresse, d'entêtement et de déférence, qualités qui se manifestaient, tantôt unies, malgré leur opposition, tantôt diverses par sa propre volonté. C'était ainsi qu'elle avait dirigé toute sa sévérité contre notre père, au point que j'en fus sérieusement effrayé. Ne pouvant lui pardonner de l'avoir enchaînée à la maison pendant les trois années de mon absence, elle niait toutes les bonnes qualités qui le caractérisaient pour ne voir en lui qu'un tyran. Dès qu'il ordonnait, elle obéissait avec promptitude et ponctualité, mais d'une manière s; malveillante et si disgracieuse, que ma mère s'en plaignit a moi dès notre premier entretien confidentiel. Ma pauvre sœur, cependant, avait autant et plus que tout autre besoin d'aftection ; j'en devins l'objet exclusif. Tous ses loisirs étaient consacrés à me soigner et à m'amuser ; et ses compagnes qu'elle dominait sans le savoir, la secondaient de leui mieux afin de lui être agréables. Quant à mon pèr(,', il
jouissait (Fune santé parfaite ; et comme il passait ses journées à faire travailler ma sœur, à rédiger sa relation de voyage en Italie, et à accorder son luth pendant beaucoup |;lus de temps qu'il n'en jouait, il se serait trouvé parfaitement heureux, si, au lieu d'un fils robuste et capable de se faire recevoir docteur en droit, il ne lui était pas revenu un être chétif, qui paraissait encore plus malade de l'âme que du corps. Ne pouvant cacher le dépit que lui causait mon état, il manifestait hautement l'impatient désir de me voir bientôt guéri ; et lorsqu'il m'échappait devant lui quelque expression trahissant mon hypocondrie, il devenait d'une amertume impitoyable. Dans une pareille situation, ma mère qui était d'un naturel vif et gai, passait de bien tristes moments. Le soin de son ménage ne pouvait l'occuper toujours, au reste, son esprit avait besoin de se distraire et de se récréer. La religion lui en oifrit le moyen le plus facile, car toutes ses amies étaient d'une piété éclairée et fervente. La plus remarquable de ces dames, était mademoiselle de Klettemberg, qui ne tarda pas à devenir mon amie ; sa conversation et, plus tard ses lettres, m'ont suggéré les aveux d'une belle âme, que j'ai insérés dans Wilhelm Meister, et qui la peignent aussi fidèlement au physique qu'au moral.
Ma tumeur au cou me faisait toujours beaucoup souffrir ; après l'avoir fait arriver à sa maturité, on rou\ rit, puis il fallut chaque jour brûler la plaie avec la pierre infernale. Mon médecin, homme habile, actif et savant, possédait l'art si précieux de consoler ses malades, mais ce qui, surtout, lui avait valu une très-grande clientèle, c'est qu'il tenait en réserve, un sel dont l'effet était infaillible ; il le fabriquait lui-même , aussi ne le donnait-il qu'aux malades dont il connaissait la discrétion, car il était très-sévèrement défendu aux médecins d'administrer des médicaments qui n'avaient pas été préparés par un apothicaire. Quand il se trouvait parmi ses malades dea personnes instruites et dignes de sa confiance, il lem* re*