‹ Mémoires de GoetheChapitre 86 sur 189 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

qu'avec les meilleures intentions du monde, mon" père m'avait jeté dans la vie excentrique que j'avais menée pendant mon séjour à l'Université. Pour me garantir contre les dangers de la passion du jeu, il m'avait sévèrement défendu de toucher aux cartes. Madame Bœhme était parvenue à me faire comprendre qu'il ne fallait pas prendre cette défense à la lettre, parce qu'elle ne concernait que les excès, et non l'usage modéré dont la bonne société fait un devoir; mais je n'étais déjà plus assez jeune pour devenir un joueur habile, je perdais toujours, et ce qui était pis encore, je faisais perdre mes partenaires. Immédiatement après la mort de madame de Bœhme, je refusai les invitations aux soirées où il fallait jouer sous peine d'être à charge à soi et aux autres. Bientôt on ne m'invita plus et je fus forcé de me créer un autre genre d'amusement. La vie solitaire que l'état de ma santé me forçait de mener pendant les premiers temps de mon retour à Francfort, réveilla mes penchants artistiques, je me remis à dessiner et même à graver. Mes dessins, comme toujours , manquaient de précision et de proportion ; c'était le nébuleux et le fantastique qui dominaient. Sur de pareils dessins les gravures ne pouvaient être qu'au-dessous du médiocre ; ce qu'il y avait de pis, c'est que mon assiduité à graver, m'attira un violent mal de gorge, parce que je ne prenais pas assez de précautions pour me garantir des émanations malfaisantes de l'eau-forte et du cuivre ; je cessai de graver et mon mal se passa. Si nous pouvions, sans devenir des malades imaginaires, faire attention à tout ce qui nous est nuisible, nous nous épargnerions bien des souffrances. Malheureusement il en esi de notre nature physique comme de notre nature morale, nous ne reconnaissons nos erreurs, nos défauts que lorsque nous nous en sommes affranchis ; et comm.e les erreurs, les défauts qui nous restent ne ressemblent point à ceux dont nous nous sommes débarrassés, il noirs est impossible de les voir tels qu'ils sont, tant que noua

sommes sous leur influence. Comme je devaîs bientôt partir pour une autre université, je me mis à relire mes poésies. Je les trouvai froides, sèches, superficielles, à Texception de la Lubie d'un amant et des Complices, dont ie refis l'exposition, d'après les deux premiei's actes de Mina, dans lesquels Lessing nous a donné le modèle le plus parfait de l'exposition d'un drame.

Je suis sans doute , déjà entré dans trop de détails sur cette époque de ma vie, je ne puis cependant m'empêcher de dire quelques mots encore sur l'ardeur avec laquelle je cherchais à me former des idées positives et précises sur les choses intellectuelles et indéfinies, h' Histoire de rÉ(jlise et des Hérétiques par Arnold, que je venais de lire, me charmait d'autant plus, que l'auteur était à la fois historien consciencieux et chrétien pieux, et qu'il faisait aimer plusieurs hérétiques dont avant lui on avait fait des monstres. Poussé par l'esprit de contradiction et par l'amour du paradoxe, dont nous avons ^tous notre bonne part, je me mis à étudier les doctrines de tous les hérétiques; et comme j'avais entendu dire qu'au bout du compte, chacun a sa religion à lui, je finis par m'en bâtir une qui ne manquait pas de bizarrerie, car si elle avait le platonisme pour base, la cabalistique et le mysticisme y entraient pour beaucoup. Je me représentai donc sans peine une divinité éternellement productive ; mais comme la production n'est saisissable à la pensée que par la diversité, elle s'est immédiatement manifestée par une seconde divinité, que nous reconnaissons sous le nom de Fils. Tous deux continuèrent l'acte de la reproduction et se reflétèrent dans une troisième personne existant par elle-même et ne formant avec les deux autres qu'un même tout éternel et vivant. Par là, le cercle des divinités, se trouve fermé, car ainsi réunis, il ne leur aurait plus été possible de produire un nouvel être parfaitement semblable à eux. L'impulsion cependant avait été donnée au principe producteur, et ils créèrent un quatrième être qui portait en lui un germe de contradic-

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