‹ Mémoires de GoetheChapitre 87 sur 189 · LIVRE Vîll · texte numérisé non relu

LIVRE Vîll

lion, car il était en même temps absolu comme ses créateurs, quoique contenu en eux et limité par eux. Cet être, c'était Lucifer; la puissance créatrice lui rut abandonnée, et c'était de lui que devaient désormais découler toutes les existences. A peine avait-il été créé qu'il donna une preuve de son activité en créant à son tour les anges, êtres absolus comme lui, contenus en lui et limités par lui, c'est-à-dire, placés envers lui dans la même position que celle où il se trouvait envers ses créateurs. Ébloui de sa gloire, il oublia son origine jusqu'à se l'attribuer à lui-même ; c'est de cette première ingratitude que découle tout ce qui parait opposé aux intentions de la Divinité. Plus Lucifer se concentra dans son pouvoir, plus il se sentit mal à l'aise, lui et les esprits qu'il priva ainsi de la douce satisfaction de s'élever vers leur origine divine. Ce fut ainsi qu'arriva la catastrophe qu'on appelle la révolte des anges ; une partie de ces purs esprits se refoule sur Lucifer, tandis qu"e l'autre revient à son véritable point de départ. De cette concentration de la création, qui était sortie de Lucifer, surgit tout ce que nous appelons matière ; mais cette matière qui nous parait lourde, solide et ténébreuse, n'en est pas moins aussi absolue, aussi puissante, aussi éternelle que la Divinité, puisqu'elle en découle par une filiation directe. Par la défection de Lucifer, la création avait acquis tout ce que la concentration peut donner, mais il lui manquait tout ce qui ne peut s'opérer que par l'expansion ; aussi se trouva-t-elle exposée à se détruire elle-même avec son père, Lucifer. Les Élohim restèrent d'abord spectateurs inactifs de cet état de choses, car ils étaient libres d'attendre les Éons, où l'infini devenu inoccupé leur laisserait de la place pour des créations nouvelles, ou de venir au secours de la création existante; ili prirent ce dernier parti, et leur volonté suffit pour donner à tout ce qui était, le pouvoir de l'expansion. Le véritable pouls de la vie commençait à battre dans les artères de la création, et Lucifer lui-même ne pouvait se sous-

traire à celte puissance. C'est là l'époque où surgit ce que nous appelons la lumière, où se fit ce que nous appelons le monde. Le pouvoir vivifiant des Elohim, avait beau animer ce monde, il lui manquait un être qui pût rétablir les rapports primitifs de la création avec la Divinité, et l'homme fut créé. S'il était en tout semblable à la Divinité, il se trouvait en même temps dans le cas de Lucifer, c'est-àdire, qu'il était à la fois absolu et limité. Cette contradiction qui devait le suivre à travers toutes les phases de son existence, pouvait facilement faire prévoir qu'il serait îo plus parfait et le plus imparfait, le plus heureux et le plus malheureux des êtres vivants; aussi l'homme à peine créé, ne tarda-t-il pas à imiter l'exemple de Lucifer, et cette seconde chute fut aussi éminente que la première; au reste, la création entière n'est et ne fut autre chose qu'une séparation du point de départ et un retour perpétuel vers lui. Il est facile de voir dans tout ceci, que la rédemption n'a pas seulement été arrêtée depuis toute l'éternité, mais qu'elle est éternellement nécessaire et qu'elle se renouvelera pendant toute la durée des existences. D'après ces données, rien ne me paraissait plus naturel que de voir la Divmité prendre la forme humaine, qui n'a été créée que pour servir d'enveloppe à une substance divine ; en prenant cette forme, elle devait nécessairement part.iger, pour un temps donné, les destinées humaines, afin d'en purifier les jouissances et d'en adoucir les douleurs. L'histoire de toutes les religions, de toutes les philosophies nous apprend que cette grande vérité si indispensable à l'homme, lui a été enseignée à toutes les époques, tantôt par des fables singulières, tantôt par des images bornées. Mais qu'importe la manière par laquelle cet enseignement nous a été transmis, pourvu qu'il nous fasse reconnaître que, si notre situation tend à nous abaisser, elle ne nous en fournit pas moins l'occasion et nous impose même le devoir de nous élever afin de répondre aux intentions de la Divinité à notre égard.

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