LIVRE IX
soin non satisfait, demande en silence ce qui doit arriver et qiii^ soit en bien soit en mal, aura le caractère de la localité. En descendant de la tour, je m'arrêtai un moment drvant le vénérable éditîce qui se présentait devant moi comme quelque chose de monstrueux propre à m'effrayer, si je n'avais pas été saisi en même temps par ce qu'il a de régulier et de fini. Sans m'occuper de cette opposition, je laissai ce merveilleux monument agir paisiblement sur moi par le seul effet de sa présence.
Après avoir pris possession d'un fort joli logement, dans une belle rue au midi du marché au poisson, j'allai remettre mes lettres de recommandation. Une des personnes auxquelles ces lettres étaient adressées, usa de son influence pour me faire recevoir à une table d'hôte aussi agréable qu'amusante et que deux vieilles filles tenaient depuis longtemps de la manière la plus honorable. Cette table d'hôte se composait d'une dizaine de personnes de différents âges. Parmi les hommes âgés, se trouvait un chevalier de Saint-Louis, et un docteur nommé Salzmann; les jeunes gens étaient tous étudiants. Le docteur Salzmann était le doyen de cette table d'hôte qu'il fréquentait depuis de longues années. Il avait près de soixante ans, il était riche et célibataire; et comme une longue habitude l'attachait à cette table d'hôte, il s'en était fait le président, afin de veiller à ce qu'il ne s'y passât rien de répréhensible. Je le consultai sur ce que j'avais de mieux à taire pour être reçu le plus tôt possible ; il me donna tous les renseignements que je pouvais désirer, et me recommanda à un répétiteur fort habile. Tout en travaillant sérieusement pour passer mes examens avec honneur, je me livrais à l'étude des sciences naturelles, de l'anatomie et de la médecine vers lesquelles je me sentais attiré par la conversation de mes compagnons de table, presque tous étudiants en médecine. Dès la première année de mon séjour à Strasbourg, l'archiduchesse d'Autriche, Marie-Antoinette, devait passer par cette ville pour se
rendre à Paris^, ce qui procura aux étudiants d'assez longues vacances; nous en profitâmes pour aller visiter les apprêts des fêtes par lesquelles on rappelle au peuple qu'il y a de hauts et puissants personnages en ce monde. Sur une des îles du Rhin, entre les deux ponts, on avait élevé un bâtiment dans lequel la jeune princesse devait être remis» aux ambassadeurs de son époux. Ce bâtiment se composait d'une très-grande salle, de deux autres moins vastes et de plusieurs chambres latérales. Plus solidement construit, le tout eût été un charmant pavillon deté dans nn parc princier. J'y allais aussi souvent que possible, car je ne pouvais me lasser d'admirer les tapisseries qui garnissaient les deux salles et les chambres latérales. C'était pour la première fois que je voyais ces célèbres tapisseries tissées d'après les cartons de Raphaël, et je pus enfin me faire une juste idée de la perfection dans le dessin. Il n'en fut pas de même de la grande salle; en jetant les yeux sur les splendides hautes lisse qui la décoraient, j'oubliai la beauté du travail, tant le choix des sujets m'indignait. C'était l'imitation de quelques tableaux faits par de très-bons maîtres français, mais ces tableaux représentaient l'histoire de Jason, de Médée et de Creuse. A droite du trône, on voyait la malheureuse fiancée, en proie à toutes ies angoisses d'une mort cruelle, à gauche, Jason saisi d'horreur à la vue de ses enfants égorgés, tandis que la furie s'envole dans les airs sur un char enflammé. De pareils sujets me parurent si peu en harmonie avec les circonstances, que je ne pus m'empècher do m'écrier tout haut :
— Eh quoi! c'est au moment même où la jeune princesse va fouler le sol du pays de son futur époux, qu'on va lui mettre sous les yeux, l'image des noces les plus atroces qu'il soit possible de s'imaginer. Les architectes, les décorateurs, les tapissiers français, ignorent-ils donc que les tableaux ont un sens, qu'ils impressionnent l'esprit et éveillent des pressentiments dans l'âme ? Ne dirait-
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on pas qu'on a évoqué le plus affreux des fantômes^ pour aller au-devant de la plus belle^, de la plus joyeuse des fiancées.
Je ne sais ce que j'aurais cflt encore, si mes camarades ne m'avaient pas fait quitter la salle. Dès que nous nous \rouvâmes seuls, ils me dirent que j'avais eu compléteaient tort, que les tableaux étaient des ornements, et que jamais personne n'aura la bizarre fantaisie d'y voir des allusions. Je me souviens encore de la bonté remarquable, de l'air distingué, éveillé et imposant en même temps de la jeune princesse. En apprenant qu'on avait pris des mesures sévères pour qu'aucun être infirme ou estropié ne pût se trouver sur son passage, je fis de cette disposition le sujet d'un petit poëme français, dans lequel j'opposais le voyage de la future reine à celui du Christ, qui ne faisait pas un pas sans appeler à lui les infirmes et les estropiés. Mes amis s'amusèrent de cette opposition, mais le chevalier de Saint-Louis critiqua mes vers sans pitié et me prouva si bien qu'ils étaient remplis de fautes de langue et de versification, que je me promis de ne plus jamais faire de vers français et j'ai tenu parole. Lorsque nous reçûmes la nouvelle des désastres affreux qui avaient désolé Paris, à l'occasion du mariage de Marie-Antoinette avec le Dauphin, les tapisseries dont on avait entouré son trône à Strasbourg, ne furent plus à mes yeux que les pronostics de cette catastrophe.
Les habitants de Strasbourg sont des promeneurs passionnés et ils ont raison de l'être, car les environs de la ville et la ville elle-même offrent les promenades les plus variées, et les plus agréables. Toutes sont très-fréquentées, et la diversité des costumes féminins leur donne quelque chose de pittoresque. Les filles de la bourgeoisie nattaient encore leurs cheveux et les relevaient avec de grandes épingles, et leurs costumes étroits et courts, n'admettaient ni queues ni paniers ; ce qu'il 5 avait de plus étonnant dans ce costume national, c'était
qu'avec lui les rangs pas nettement tranchés, car beaucoup de nobles l'imposaient encore à leurs tilles^ mais en général;, toutes les femmes de la haute société, s'habillaient à la française. Mon ami Salzmann, qui était fort bien '<'Çi; (liiis cette société, m'y présenta, à ma grande satisfaction, car j'y trouvai tous les amusements que peut désirer un jeune homme. En été, j'étais fort souvent invité à passer des journées entières dans de charmantes maisons de campagne, avec une société bien choisie ; en hiver, il fallait avoir recours au jeu de cartes, mais Saizmann devint mon maître, et je ne tardai pas à jouet passablement. Ce n'était pas, au reste, le premier sacrifice que je faisais au monde, en échange des plaisirs qu'il me procurait. Mon perruquier m'avait déclaré que, vu la manière dont mes cheveux avaient été taillés, il était impossible de me coiffer d'une manière présentable, et qu'il fallait que je portasse un tour de faux cheveux jusqu'à ce que les miens fussent repoussés. Je m'y résignai, ( t pour ne pas trahir cette supercherie, j'évitai tout exercice violent, ce qui me fit prendre des allures calmes, et borna mes plaisirs à ceux de la conversation.
Noti'e table d'hôte s'était considérablement augmentée, mais grâce à l'excellente méthode du docteur Salzmann, tout s'y passait toujours dans un ordre parfait. Parmi nos nouveaux commensaux, se trouvait un jeune homme qui, dès le premier abord, m'intéressa beaucoup ; il s'appelait Jung, c'est le même qui, plus tard, s'est tait avan tagenseraent connaître, sous le nom de Stilling. Sa per sonne, malgré son costume suranné, avait quelqu chose d'agréable, sa physionomie était expressive et sa voix naturellement douce, devenait sonore et forte dès qu'il s'animait, ce qui lui arrivait souvent. Sa raison était solide et saine, mais comme il s'appuyait sur le sentiment, il se laissait influencer par les penchants et le? passions, et s'enthousiasmait pour tout ce qui était juste^ vrai et bon. Les événements simples, mais variés de sa