‹ Mémoires de GoetheChapitre 90 sur 189 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

vie passée, lui avaient inspiré une aveugle confiance dans l'intervention immédiate de Dieu^ dès que cette inte^^•ention lui devenait nécessaire. C'était au point qu'il n'avait jamais aucun souci, et qu'il faisait tranquillement ses étuf-es^ quoiqu'il ne possédât jamais assez d'argent à la fois, pour subvenir aux dépenses d'un trimestre. Dans sa première jeunesse, il avait été sur le point de devenir charbonnier, il préféra se faire garçon tailleur. Tout en travaillant à son métier, il était parvenu à se donner une certaine instruction, ce qui l'afltorisa à solliciter une place de maître d'école. Cette tentative lui réussit si mal, qu'il fut obligé de revenir à l'aiguille, mais il ne tarda pas à la quitter de nouveau, pour une place d'instituteur particulier. Cet être singulier devait son éducation morale et intellectuelle, à cette classe d'hommes qui se pousse de son chef et parvient à un degré d'instruction, à laquelle on ne saurait refuser son admiration, parce qu'elle s'est développée au milieu d'individus qui, grâce à leurs relations bornées, conservent une conscience nette et un esprit serein. Ce genre d'instruction conduit toujours à une' douce sociabilité religieuse; Jung se trouvait dans ce cas. Sa manière d'être n'avait rien d'inconnu pour moi, car je l'avais déjà remarquée chez plusieurs de mes amis ; j'aimais les dispositions de son esprit et je n'attaquais jamais sa foi à l'intervention miraculeuse de la Providence dont il se trouvait si heureux. Lerse, également mon commensal, était un jeune homme loyal, et qui savait proportionner ses désirs à sa situation. Je n'ai jamais connu d'étudiant dont les ressources fussent {'lus bornées que les siennes, et cependant il était le mieux vêtu de nous tous, grâce au soin extrême qu'il prenait de ses vêtements ; très-exercé dans l'art de l'escrime, nous l'adoptâmes pour maître dans cet art, et son caractère impartial et conciliant nous le faisait prendre pour juge de tous nos démêlés.

L'état de ma santé était assez satisfaisant pour ne pas

m'arrèter dans mes travaux, mars j'avais conservé une irritabilité nerveuse aussi déréglée que gênante. Tout t^sp.'ce de bruit m'était odieux, la vue d'êtres malades ou blessés me faisait horreur ; et lorsque je me trouvais à une certaine élévation, j'étais pris de vertiges s violents, qu'il m'était impossible de regarder ce qui étai'i au-dessous de moi. Pour me débarrasser de ces inconvénients, je suivais chaque soir les tambours qui, en battant la retraite, faisaient un bruit à fendre les oreilles; elles en furent d'abord très-incommodées, mais bientôt elles perdirent leur sensibilité maladive. Quant aux vertiges, je les doraptai en montant sur la tour de la cathédrale et en m'arrètant sur une petite terrasse où j'étais, pour ainsi dire suspendu en l'air comme dans une mongolfiere. Les premières fois je soutfrais horriblement, peu à peu l'impression douloureuse se changea en plaisir, car j'étais devenu capable de regarder et par conséquent, d'apprécier la vue magnifique qui, de toutes parts, s'étendait devant moi. Je me suis applaudi de cette victoire, remportée sur moi-même, toutes les fois que par la suite mes études géologiques me conduisaient sur le bord des précipices ; ou lorsque pour voir de près des œuvres d'art placées à une grande élévation et examiner les édifices commencés, il me fallait monter sur des échafaudages, que je parcourais avec l'assurance d'un charpentier. L'étude de l'anatomie me débarrass;! de mon aversion pour les personnes malades, infirmes ou blessées. A.près m'être roidi ainsi contre les faiblesses de mes organes, je m'appliquai à dompter les erreurs de mon imagination, qui prêtait aux ténèbres, aux cimetières, aux chapelles, aux églises désertes, aux lieux isolés et pca éclairés, le pouvoir de m'effrayer. Je réussis si bien, que lorsque dans un âge plus avancé, j'ai désiré parfois faire renaître le charme mystérieux des tressaillements de terreurs superstitieuses que j'avais si souvent éprouvées dans jeunesse, il m'a été impossible de le ressusciter.

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