‹ Mémoires de GoetheChapitre 91 sur 189 · LIVRE IX. 2i · texte numérisé non relu

LIVRE IX. 2i

Il ne faut pas un granor esprit d'observation pour reconnaître qu'on ne se croit jamais aussi exempt de défauts, que lorsqu'on s'arroge le droit de critiquer ceux des autres, et qu'on s'imagine être un personnage, quand on étend ce droit sur les princes et les hommes d'Etat. Les personnes qui connaissent la situation de la France do cette époque, se feront facilement une juste idée de tout ce qu'on pouvait dire du roi, de la cour et des favoris, dans cette Alsace demi-française. Je m'amusai à faire un recueil de tous ces propos. Le peu que j'en ai conservé m'a prouvé depuis, que les bruits les plus confus, les plus fabuleux même, fmissent par gagner de l'importance, puisque, plus tard, quand ce qui alors était secret est devenu de l'histoire, ils servent à apprécier à leur juste valeur, la pénétration et le jugement du public de l'époque.

Les embellissements projetés dans la ville de Strasbourg, nous fournissaient également de nombreux sujets de critique. Un architecte de Paris, nommé Blondel, avait fait le plan de ces embellissements, qui n'avaient encore l'air que de disparates bizarres, car ils ne s'exécutaient qu'à mesure que la vétusté des anciennes maisons, mettait leurs propriétaires dans la nécessité de les reconstruire. L'exil des jésuites qui étaient venus s'établir à Strasbourg, immédiatement après l'incorporation de cette ville au royaume de France, était un grand sujet de joie pour la partie protestante de la population. Conformément à l'esprit de leur ordre, dont le but est de rétablir la religion telle qu'elle était avant la réformation, les Jésuites n'avaient pu manquer d'opprimer les protestants qui, par ce même motif, s'applaudissaient de leur exil.

Toutes les villes ont leurs tragédies locales, dont le souvenir répand la terreur de génération en génération. Le héros de la tragédie strasbourgeoise. est le malheureux Pi-œtor Klingling, qui après avoir .«\gtemps exercé un pouvoir absolu sur la ville et la province, et épuisé tout ce que la fortune, le rang et le pouvoir peuvent donner

tk joLiissancps, tomba en disgrâce et fut jeté dans un cachot,, où il mourut empoisonné, à ce que prétendent certaines chroniques. En cherchant à me rappeler ce qui me vo'Je encore à dire sur les premiers temps de mon séjour à Strasbourg, ma mémoire me retrace la cathédrale qui, îilors, m'intéressait par-dessus tout. Plus je contemplais la façade, plus je sentais que là, le grandiose s'unissait au beau. Pour qu'une masse colossale ne cause ni effroi dans iR contemplation de l'ensemble, ni confusion dans l'examen des détails, il faut que le tout s'harmonise par des teintes d'une apparence brunâtre, et que le beau se marie au grand. La cathédrale de Strasbourg est dans toutes ces conditions, aussi mérite-t-elle une description sérieuse, bornons-nous à la façade. Elle représente un carré long debout ; contemplée pendant le crépuscule ou au clair de la lune, les détails disparaissent et l'on ne voit qu'un mur dont la hauteur est agréablement proportionnée à la largeur ; vue au grand jour, on y reconnaît le mur d'un grand édifice qui non-seulement ferme une partie de l'intérieur de cet édifice, mais dont les ouvertures annoncent des dispositions intérieures, qu'il est facile de diviser aussitôt en neuf parties. La grande partie centrale, attire tout d'abord nos regards , puis nous les arrêtons sur deux portes latérales. Au-dessus delà grande porte, s'ouvre une fenêtre en forme de roue qui répand une lumière mystérieuse dans l'intt'rieur de l'éghse, sur les deux côtés on voit deux grandes ouvertiu'es en forme de carré long qui, par leur contraste frappant avec la porte du milieu, prouvent qu'elles appartiennent à la construction fondamentale de deux tours très-élevées. Plus haut, trois ouvertures conduisent aux cloches et autres objets nécessaires au culte, plus haut encore, le tout est fermé par la balustrade d'une galerie. Les neuf ouvertures sont divisées en trois compartiments, par quatre piliers dont les dimensions sveltes donnent à l'ensemble quelque chose de léger et de gracieux. Si nous pouvions dépouiller ce mur immense de tous ses orne-

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