LIVRE IX
ments, il nous paraîtrait grave, digne, mais sans attraits. Un monument simple et harmonique peut faire naître des impressions nobles, mais la véritable jouissance, cest-àdire, la vue d'une chose qui plaît, ne nous arrive que par la perfection et l'harmonie des détails, et c'est sous ce rapport que la cathédrale de Strasbourg ne laisse rien à désirer, car les ornements de chacune de ses parties lui sont tellement appropriés, qu'ils ont l'air de surgir d'euxmêmes. Les petites choses comme les grandes sont à leur place, et l'immensité nous apparaît sous la forme la plus agréable, comme l'ensemble nous offre l'image de la stabilité et de la durée, dans une construction chargée d'ornements fragiles et percée de mille jours divers. Je ne mentionnerai, comme détails, que les portes perspectivement enclavées dans l'épaisseur des murs et dont les piliers et les cintres pointus sont ornés à l'infini, la fenêtre dont la forme ronde a donné lieu à une merveilleuse rosace, ainsi que le profil de ses rudentures et les sveltes obélisques de ses divisions perpendiculaires. Qu'on se représente les piliers reculant par degrés et accompagnés de petits baldaquins à colonnes légères sur lesquels s'abritent les saiuts, qu'on se figure chaque nervure, chaque chapitaux terminé par quelque fleur ou figure d'hommes ou d'animaux rendus dans le style lapidaire, et l'on n'aura encore qu'une faible idée de cette admirable façade.
J'avais depuis mon enfance entendu blâmer l'architecture gothique, et comme je n'avais encore jamais vu aucun édifice remarquable de ce style, il m'a fallu un long et consciencieux examen pour apprécier la cathédrale de Strasbourg. En songeant que ce chef-d^œuvre d'archite<'ture avait été construit sur un sol allemand, avec l'argeni allemand, sous la protection d'autorités allemandes, sous un souverain allemand et par un architecte allemand, ii me prit fantaisie de substituer, en ce qui concerne l'architecture, le mot allemand à celui de gothique. Je comnumiquai cette pensée patriotique à mes amis; leur approbation
m'autorisa à la proclamer dans une petite brochure que Herder inséra plus tard, dans son magnifique ouvrage, intitulé : Sur le Génie et sur l'Art allemand.
Qu'on me permette d'expliquer le vieil allemand qui sert d'épigraphe à cette partie : « Ce que jeunesse désire ^ vieillesse l'a en abondance. » On pourrait me citer une foule d'expériences qui démentent ce proverbe, mais ce n'est que dans le cas où l'on ne prend pas le mot désir dans sa véritable acception. Nos désirs sont le pressentiment de nos facultés, les précurseurs de ce que nous pouvons devenir ; notre imagination nous représente comme existant dans Tavenir, ce que nous voulons, ce que nous pouvons ; et c'est ainsi que le besoin de posséder en réalité ce dont nous jouissons déjà idéalement, fait de chaque pas donî nous avançons dans la vie, l'accomplissement d'une partie de nos désirs. Si le sort nous favorise, nous y arrivons en droite ligne ; s'il nous est contraire, nous y arrivons par de longs détours, mais enfin nous y arrivons. C'est ainsi que les uns parviennent à la fortune, aux honneurs, à de vastes et hautes connaissances; d'autres encore, et ce sont là les mieux- partagés, n'ont de désirs réellement prononcés, que ceux d'agir de tous cotés et d'étendre leur activité sur tous les objets ; la restriction de la nature humaine et les obstacles fortuits, forcent le jeune homme qui se trouve dans ce cas, à abandonner ce qu'il a commencé, à laisser tomber ce qu'il vient de saisir, mais qu'il ne s'inquiète point, il trouvera plus tard le moyen d'utiliser ce qu'il croyait perdu, et il apprendra à reconnaître que parmi les choses qui l'attiraient, toutes ne pouvaient pas lui être utiles; et c'est alors seulement que se développe le sentiment subhme qui nous dit que l'ensemble de l'humanité est la seule individualité parfaite, et que l'individu isolé ne peut être content et heureux, qu'autant qu'il aura le courage de l'être, par le contentement et le bonheur de tous. Cette observation est d'autant plus à sa place, qu'en songeant au penchant qui m'attirait vers ces anciens édifices et au temps que je leur