LIVRE IX
ai consacré; je devrais me faire un crime de l'oubli où je les ai laissés, pour me livrer à un art d'une puissance plus immédiatement développante.
Plusieurs jeunes gens des plus remarquables consacrèrent leurs talents, leurs forces intellectuelles, leur temps et leur fortune, à la juste appréciation des monuments du passé, que moi aussi, sans doute, j'aurais trouvés dignes dune étude spéciale. J'appréciais, surtout, le digne SulpiceBoissercé, qui s'occupa sans relâche, à reproduire par de magnifiques gravures, le dôme de Cologne, comme un modèle de ces conceptions hardies qui, dans le sens babylonien, tendaient vers le ciel et se trouvaient tellement audessus des ressources matérielles de la terre, que leur exécution ne pouvait manquer de s'arrêter souvent et de rester enfin inachevée. Userait à désirer que tous ceux qui, par leur fortune, leur mérite ou leur position sociale intluenceut l'opinion publique, encourageassent des entreprises dans le genre de celle de Boissercé, afin que nous puissions contempler dans toute leur étendue gigantesque, les intentions de nos ancêtres et la puissance colossale de leur vouloir. Si pour ces sortes de résultats qui prouvent qu'en effet on a dans la vieillesse en abondance ce qu'on a désir' dans la jeunesse, on peut s'en remettre au tei]",ps, il est des choses qui, semblables à certains fruits mûrs, lemandent à être cueillis et savourés à l'instant.
Que mes lecteurs me permettent d'arriver par un biiisque détour à la danse, cet art joyeux qui, chaque jour se déployait devant moi, non-seulement à Strasbourg, mais par toute l'Alsace. Mon père nous avait d'abord donné, à ma sœur et à moi, des leçons de danse que, vu son caractère grave et sévère, on trouverait sans doute fort singulières, si je ne me hâtais pas d'ajouter qu'il les bornait au menuet. Il est vrai que les danses que j'avais vues au théâtre français, m'avaient tellement impressionné, que. parfois je priais mon père de jouer un air plus gai, pour leq')-:'! j'improvisa's aiissi^M les pas et les poses; quant à
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la mesure, elle était inhérente à tous mes mouvements. Ces exercices bizarres, auxquels ma sœur prenait part par amour pourmoi, amusaient beaucoup notre père, qui, souvent même se plaisait à faire danser des singes d'une façon semblable. Ma mésaventure avec Gretclien et ses cousins, m'avait fait perdre le goût de ces grotesques ballets, et je n'avais plus éprouvé ni à Leipzig ni à Francfort, le besoin de remuer mes membres en cadence, mais à Strasbourg je le sentis renaître tout à coup : c'est qu'en été on y voyait danser sur toutes les places publiques ; et les personnes riches donnaient des bals champêtres cVms leurs maisons de campagne, en attendant les bals masqués de l'hiver. Dans un pareil monde, un jeune homme qui ne sait pas danser, est inutile et, par conséquent, déplacé. Pénétré de cette vérité, un de mes amis me conduisit chez sonmai're de danse qui passait pour fort habile et qui l'était en etiét. C'était un de ces Français dont la politesse, quoique sèche, paraît bienveillante, parce qu'elle est gracieuse; ses leçons me furent d'autant plus profitables, qu'il s'y faisait seconder par ses deux filles, qui pouvaient avoir une vingtaine d'années, et qui depuis longtemps étaient façonnées à la danse. Toutes deux étaient fort jolies, et je faisais tous mes efforts pour ne pas leur paraître ridicule, ce qui me fit faire des progrès très-rapides. Comme elles menaient une vie fort retirée, elles me priaient souvent de rester un peu avec elles après la leçon, ce que je faisais avec beaucoup de plaisir, caria plus jeune, qui s'appelait Emilie, me plaisait infiniment ; toutes deux, au reste, avaient des mauièrej décentes et distinguées. Lucinde, c'était le nom de l'aînée, plus belle, peut-être que sa sœur, me donnait constamment des preuves d'une attention particulière. Pour elle, jamais la leçon n'était assez longue, tandis qu'Emilie se faisait appeler plus d'une fois avant de se décider à venir relayer sa sœur pour 'danser avec moi; sans manquer précisément d'égards, elle était silencieuse et presque froide. J'appris le motif de cette conduite, lorsqii."un jour après la