LIVRE IX
leçon, je voulais passer au salon où j'espérais la trouver • Lucinde qui était près de moi me retint.
— Attendez un peU; me dit-elle, ma sœur, il faut bieji que je vous l'avoue, est en ce moment avec une tireuse de cartes, qui doit lui dire ce que fait et pense un ami absent, auquel elle a donné son cœur et sur lequel elle a fondé toutes ses espérances. Mon cœur à moi, ajouta-t-ellc, est libre^, mais il faudra que je m'accoutume à le voir dédaigné.
Je commençai par lui répondre quelques politesses d'usage, puis je l'engageai à consulter la tireuse de cartes, on assurant que moi aussi j'aurais recours à son art, dont je serais d'autant plus charmé de faire l'expérience, que je n'y ajoutais aucune foi. Elle blâma mon incrédulité ; me dit que les cartes ne mentaient jamais quand on ne les consultait pas pour s'en moquer, et finit par me conduire auprès de sa sœur, après s'être assui'ée, toutefois, que la sorcière avait terminé sa tâche. Emilie était charmante, car la vieille venait de lui annoncer que ses vœux seraient accomplis. Lucinde se fit faire les cartes à son tour, mais elles étaient tellement mauvaises que la sorcière n'osa les lui exj)liquer, elle insista. La vieille lui dit alors qu'elle aimait, et qu'elle n'était point payée de retour parce qu'une autre personne se trouvait entre elle et l'objet de ses a^cctious. La jeune fille éclata en sanglots et s'enfuit, Emilie m'engagea vivement à la suivre et à la consoler. Je ne savais que faire, car comment aurais-je pu la consoler sans lui donner des espérances qu'il n'était pas en mon pouvoir de réaliser? Je la plaignais, mais j'iùmais sa sœur. Je la priai de m'accompagner, elle y consentit en me déclarant, toutefois, que sa vue ne servirait qu'à irriter sa sœur. Nous trouvâmes la porte de la chambre fermée, et malgré nos instances, nous ne pûmes nous faire ouvrir ni ol)tenir un mot de réponse; force nous fut de retourner au salon. Je récompensai généreuseme'nt la vieille du mal qu'elle venait de faire. D'après les ordres dÉmilie, elle avait déii
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tiisposo les cartes à mon intention, mais je partis en in'écriant que je ne voulais pas être témoin de Tépreuvo. Je n'eus pas le courage d'aller prendre ma leçon le lendemain. Un jeune garçon par lequel ces dames m'avaient souvent envoyé des messages et qui leur apportait des tleurs et des fruits de ma part, vint le soir me remettre un billet d'Emilie, qui me priait de ne pas manquer la leçon du jour suivant. J arrivai à l'heure accoutumée, je dansai avec Emilie un menuet, dont le maître fut si satisfait, qu'il déclara n'avoir jamais vu un couple plus gracieux et plus habile. Dès que je fus seul avec Emilie, elle m'ap prit que sa sœur était malade et alitée.
— Que cela ne vous chagrine point, ajouta-t-elle, su maladie n'est qu'imaginaire, et c'est par ces accès qu'elle soulage, à son insu, les souffrances de son âme, car elle se console, en inventant toutes sortes de genres de mort romanesques qui la feront regretter amèrement par tous ceux dont elle croit avoir à se plaindre. Hier au soir, par exemple, elle m'a déclaré que cette fois elle était sûre de mourir, et qu'au dernier moment, il fallait lui amener l'ingrat qui causait sa mort, parce qu'elle voulait rendn^ lame en l'accablant de reproches. /^
— Je ne suis point coupable, m'écriai-je, je ne lui ai jantiis donné aucun témoignage d'amour, vous le savez mieux que personne.
— Je vous comprends, dit Emilie, et nous finirions par ;tre tous très-malheureux si je n'avais pas le courage de prendre un parti décisif. Mon père a déjà déclaré plus d'une l'ois que, pour un jeune homme qui ne veut pas faire proivssion de la danse, vous en savez plus qu'il ne vous en faut, liC mettez donc plus jamais les pieds dans cette maison.
— Et c'est vous qui me donnez un pareil conseil?
— Oui, j'y suis forcée. Après votre départ j'ai fait tirer les cartes pour vous ; elles m'ont confirmé ce que je soupçonnais depuis longtemps, c'est-à-dire que votre position ci' inliniiiicnt au-dessus de la noire. Dans ces mêmes car?.v\.
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ma païuTe sœur était toujours loin de vous, tandis que vous cherchiez à vous approcher d'une autre dame, qu'un jeune homme vous empêchait d'atteindre ; je me suis reconnue dans cette dame. Un ami alisent en ce moment, possède mon cœur et je kù ai promis ma main. Je l'aime encore, mais qui peut me répondre que je resterai toujours indifférente à vos soins; et quelle serait alors votre position entre deux sœurs que vous auriez rendues également malheureuses, l'une par votre indiflférence, l'autre par" votre amour, puisque cet amour ne saurait être que passager. Adieu, ajouta-t-elle en me tendant la main. J'hésitais, elle me conduisit vers la porte.
— Pour vous prouver, reprit-elle, que nous ne devons plus jamais nous revoir, recevez ce qu'en toute autre circonstance je vous aurais refusé.
Et, jetant ses bras autour de mon cou, elle me donna un long et tendre baiser. Au même instant la porte s'ouvrit, et Lucinde se précipita vers nous en s'écriant :
— Moi aussi je veux lui faire mes adieux.
Emilie me repoussa, Lucinde m'enlaça de ses bras, me pressa sur son cœur et cacha mon visnge sous les longues boucles noires de sa chevelure, puis elle se détacha de moi et me regarda d'un air grave et sérieux. J'allais prendre sa main et lui dire quelque chose d'aimable, mais elle se mit à parcourir la chambre à gTands pas et finit par se jeter dans un coin du canapé. Emilie alla se placer prés d'elle et chercha à l'apaiser. Alors commença une scène dont le souvenir m'est encore pénible et qui, quoique peu dramatique par elle-même, pourrait cependant produire un gr.;uid efiet sur le théâtre, si elle était rendue par une actrice vive et sensible.
— Ce n'est pas pour la première fois, s'écria Lucinde en repoussant sa s:eur, que tu m'enlèves un cœur disposé Il se donner à moi. Ton fiancé aussi m'a aimée d'aliord. puis tu me l'as ravi comme tu me rav.i ce jeune honuue, bans pour cela renoncer à l'autre; tu t'entends à re*,enir
un grand nombre d'hommes à la fois. Je suis tranche et sincère, on me connaît bien vite et on me néghge; toi, tu es sournoise et dissimulée et on s'attache à toi parce qu'on croit que tu caches des qualités merveilleuses ! Eb bien, tu ne caches rien, rien qu'un cœur égoïste et froid. Et s'animant toujours davantage, elle finit par reprocher à sa yoeur des choses que je n'avais pas besoin d'entendre. Emilie me fit signe de m'éloigner, Lucinde s'en aperçut, car la jalousie et le soupçon ont des milliers d'yeux et d'oreilles pour tout voir, pour tout entendre. S'élançant d'un bond vers moi, elle me regarda en silence comme si elle réfléchissait à ce qu'elle devait faire.
— Je sais que je vous ai perdu, dit-elle enfin, mais toi, ma sœur, tu ne l'auras pas !
Et passant ses mains dans mes cheveux, elle approcha mon visage du sien et imprima sur mes lèvres plusieurs baisers brûlants, puis elle s'écria d'une voix saccadée :
— Malheur ! trois fois malheur ! et pour toujours malheur ! sur celle qui, pour la première fois après moi, appuiera seslèvTCS sur celles que je viens de frapper de cette malédiction !
Et s'adressant à sa sœur.
— Ose maintenant entretenir des relations avec lui î... Le ciel m'exaucera, j'en suis sûre !
Puis elle se tourna vers moi en me criant de partir le plus vite possible. Je descendis l'escalier en hâte et fermement résolu de ne plus reparaître dans cette maison.
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«05IMA1RE.
Eîiipgîocîi et la roiJTelle poésie allemande. — Je fais la connaissance de HertK'i'. — Mes rapports avec lui. — Caractère de cet hoaiuie remarquable. — Le Vicaire de Wakefield.— Une excursion en Alsace. — Une famille de minisire prolestant dans les environs de Strasbourg. — Manière bizarre dont je m'introduis dans cette famille. — Elle devient pour moi la réalisation du Vicaire de Wakefield. — Frédérique. — Mes amours avec cette jeune personne.
Depuis que les poètes allemands avaient cessé de former une corporation, il n'y avait aucune place déterminée pour eux dans la société, et le hasard setil, décidait du sort que devait leur procurer leur talent.- Un pativre jeune homme qui avait la conscience de ses facultés poétiques, était forcé de les gaspiller pour se procurer des moyens d'existence, s'il ne voulait pas descendre au rôle de parasite et de bouffon. Les muses ne se plaisaient à favoriser que les hommes haut placés, sans doute parce qu'elles avaient leur large part de la gloire dont ces hommes parvenaient à s'entourer. Ce fut ainsi que des gentilshomme.façonnés à la vie du grand monde , tel que Hagedorn,. des bourgeois magnifiques, tel que Brockes, des savants consommés, tel que Haller,des hommes d'Etat et des administrateurs, tels que Rabner, Uz et Weisse, prirent place parmi les premiers de V-i nation. Le temps était venu où 'e génie devait créer au poëte, une position indépendante et digne. Klopstock réunit toutes les qualités nécessaires pour ouvrir les portes de cette époque nouvelle. Prédisposé par une éducation solide et grave à faire un très grand cas de lui-même et de ses productions, il dirigea ses
travaux vers l'objet le plus élevé que puisse concevoir la pensée humaine; et le Messie^ dont le nom renferme à lui seul toutes les perfections imaginables, fut glorifié par lai. Oui, c'est le Rédempteur qui, à travers les destinées /es plus vulgaires et les souffrances les plus cruelles de la terre, marche vers le plus éclatant triomphe céleste, que Klopstock a choisi pour héros de son poëme. La paix qui devait nécessairement régner dans l'âme du poëte pendant qu'il travaillait à cette œu\Te sublime, se communique à tous ses lecteurs qui, par cette raison, n'oseraient laisser parler en eux, les exigences auxquelles l'art toujours progressant, ne renonce qu'à regret. La dignité de l'objet traité, augmente chez le poëte le sentiment de la dignité de sa personnalité. L'espoir que lui-même ferait un jour p^.rtie de ces légions d'anges qu'il décrit si bien et que Îllomme-Dieu l'y distinguerait et le remercierait face à face, des peines qu'il s'était données pour le célébrer su) cette terre, était un sentiment si pur et si naïf, que personne ne songeait à l'en blâmer; aussi ne tarda-t-il pas à arriver à la conviction qu'il y avait quelque chose de sacré en lui, ce qui lui imposa le devoir de mettre toutes ses actions en harmonie avec cette' position exceptionnelle. Le lien par et calme qui l'unissait à Metta, la sainteté de leur mariage, si chaste et si court, l'aversion de l'époux survivant pour une seconde union, tout cela était de nature à ce qu'il pût se le rappeler, avec honneur, dans l'assemblée générale des bienheureux. A ce respect religieux de lui-même, il faut ajouter les allures posées, le langage laconique, les manières réservées qu'il acquit pendant son séjour à la tour de Danemark : et l'on comprendra l'air ministériel, presque diplomatique qui le caractérisa pendant le reste de sa vie, et qui contrastait singulièrement avec son naturel simple et sa sensibilité exquise. On n'a cessé de parler de l'influence qu'il exerçait sur la jeunesse, mais on a oublié de dire qu'il a fait bien des efforts généreux pour aider aux jeunes intelligences poétiques à se produire et