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à se classer dans la vie réelle. Un autre poëte allemand, s'est plus que lui encore, immortalisé par l'appui efficace que trouvaient près de lui tous les jeunes littérateurs privés de fortune, et, qui, grâce à cet appui, arrivaient au succès que méritaient leurs talents. Tout le monde aura sans doute deviné que je parle de Gleim. Une double activité, celle de travailler et de faire travailler les autres, était tellement conforme à sa nature, qu'il lui eût été tout aussi impossible de vivre sans respirer, que sans composer des poésies, et sans venir en aide aux talents nécessiteux. La haute opinion que Klopstock et Gleim étaient autorisés à concevoir d'eux, avait produit de grands et beaux résultats, mais elle eut l'inconvénient de leur faire attacher trop d'import:nceàtout ce qui les concernait personnellement. D'un autre côté la conscience de la haute valeur de leur approbation, les engageait à n'épargner ni l'encre ni le papier pour témoigner cette approbation à tous ceux qui réclamaient leurs conseils, d'où il résulta des correspondances dont la nullité étonne à juste titre. Le public actuel regrette beaucoup que ces lettres aient été imprimées, mais c'est à tort ; car elles prouvent que les gens du monde, riches et d'une haute naissance, jouissent seuls du privilège de remplir leur vie privée d'une manière digne d'intéresser le public, et que les hommes les plus remarquables ^ par leurs talents et leur science deviennent plus insignifiants dans leur intérieur, à mesure qu'ils s'éloignent du seul monde où nous pouvons trouver les matériaux nécessaires à notre perfectionnement.
L'activité de ces deux grands hommes avait atteint son plus glorieux période, lorsque le désir de nous utiliser à notre tour, s'empara de nous autres jeunes gens. J'étais sur !e point de me laisser aller à cet échange d'éloges complaisants et sans restriction, qu'il était de mode alors de se procHguer sur ses productions mutuelles; aussi ne puis-je assez me féliciter du hasard qui me fit faire la connaissance de Herder. Cette rencontre inattendue qui fut
suivie de relations intimes et durables, mit mon orgueil, ma vanité et ma complaisance pour moi-même à une épreuve d'autant plus rude et plus sensible, que je n'y avais pas été préparé par l'esprit de l'époque. Herder qui voyageait avec le prince de Holstein-Eutin atteint d'une sombre mélancolie, venait d'arriver à Strasbourg. Dès que nous en fûmes instruits, nous éprouvâmes le plus vif désir de faire sa connaissance ; je devais jouir de ce bonheur le premier et d'une manière fort inattendue. J'étais allé à l'hôtel du Saint-Esprit, pour rendre visite à un des illustres voyageurs, dont cet hôtel était alors encombré. Au bas de l'escalier, je rencontrai un étranger, qui, ainsi que moi, se disposait à monter. Son costume annonçait un ecclésiastique. Ses cheveux poudrés étaient relevés en grosses boucles ; il portait un habit noir et un long manteau de soie de la môme couleur, et dont les pans relevés étaient enfoncés dans ses poches. Cette élégance un peu affectée, et Taflabilité gracieuse répandue sur toute sa personne, que j'avais entendu décrire tant de fois, ne me permirent pas de douter que je me trouvais devant le célèbre Herder, et je lui adressai la parole de manière à lui prouver que je le connaissais. Il me demanda mon nom, je m'empressai de le lui dire, quoique je susse fort bien qu'il ne pouvait avoir aucune importance pour lui. La franchise confiante avec laquelle je l'avais abordé, lui avait plu, sans doute, car il me traita avec bienveillance ; et, pendant que no is montions l'escalier ensemble, une conversation animée s'engagea entre nous. Au moment de nous séparer, je lui demandai la permission d'aller le voir chez lui, et il me l'accorda fort gracieusement. Je m'empressai de profiler de cette permission, et mes visites devinrent très-fréquentes, car je me sentais fortement attiré vers lui. Ses manières, sans être précisément gracieuses, avaient quelque chose de doux, d'avenant, et sa physionomie répondait à ses manières. Il avait le visage rond, et son beau front élevé était plein d'expression 3 son nez était un peu écrasé eites
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'èvres relevées, mais l'ensemble de sa bouche annonçait une aimable individualité. Sous ses noirs sourcils brillaient deux yeux d'un noir de charbon, et qui ne manquaient jamais l'effet qu'ils voulaient produire, quoique l'un d'eux fût toujours rouge et enflammé. Les questions bienveillantes qu'il aimait à m'adresser, l'avaient initié à tout ce qui me concernait. J'étais naturellement communicatif, et il m'eût été impossible d'avoir un secret pour lui, car l'influence qu'il exerçait sur moi, devenait toujovu's plus irrésistible. Bientôt cependant je devais sentir l'effet de ses facultés répulsives, qui m'impressionnèrent bien désagréablement. Il venait de se séparer du prince pour s'arrêter à Strasbourg et se faire guérir de son mal d'yeux. Combien jem'applaudis alors des efforts que j'avais faits pour surmonter cette sensibilité outrée qui, en nous mettant hors d'état de voir souffrir les autres, nous empêche de les soulager. Assistant à l'opération et aux douloureux pansements qui la suivirent, j'eus le bonheur d"être utile à un homme si haut placé dans mon estime. Son courage et sa patience, me pénétrèrent d'admiration, car, dans ces cruels moments, il semblait 'souffrir beaucoup moins que nous; mais le reste du temps, il nous tourmentait cruellement par les brusques changements de son humeur. Je dis nous, parce que je trouvais toujours près de lui un chirurgien russe nommé Peglow, qui était venu à Strasbourg pour se perfectionner dans la chirurgie, sous la direction de Lobstein ; nous nous partagions en amis^ les soins qu'exigeait notre cher malade.
Quand Herder le voulait, il nous charmait par ses manières séduisantes et sa conversation spirituelle, mais il lui était tout aussi facile de nous bU-sser et de nous afiliger. Ce pouvoir qui attire et repousse tour à tour, est commun à tous les hommes, quoique à des degrés différents. La plupart cachent les facultés répulsives, il n'en est point qui sachent les dominer entièrement. Quant à Herder, j'ai toujours attribué l'irûnip. ■m^^ro. ^t l'esprit contrariant qui
le dominaient si souvent, à son état maladif, état dont, en général, on n'approfondit pas assez les résultats moraux. On ne porterait pas tant de faux jugements sur certains caractères, si on n'admettait pas que tous les hommes sont toujours en parfaite santé et que, par conséquent, ils doivent penser et agir comme tels. Pendant tout le temps que dura le traitement de Herder, je le visitais chaque matin et chaque soir, parfois même, je passais des journées entières près de lui. Peu à peu je m'habituai à ses perpétuelles gronderies, car j'avais appris en même temps à apprécier ses nobles qualités dans toute leur étendue. Il avait cinq ans de plus que moi, différence très-sensible à l'âge où nous étions alors; et, comme je l'acceptais pour ce qu'il était en effet, ainsi qu'il l'avait déjà prouvé par ses écrits, je me trouvais tellement au-dessous de lui, qu'il me dominait sans restriction. Jusque-là, les personnes supérieures avec lesquelles je m'étais trouvé en contact, avaient cherche » me former avec une douceur et une indulgence, qui m'avaient gâté peut-être ; tandis qu'il m'a toujours été impossible, quoi que j'aie pu faire, d'obtenir l'approbation complète de Herder. La lutte constante entre les sentiments d'admiration et d'amitié qu'il m'inspirait, et le déplaisir qu'il me causait sans cesse, me jeta avec moi-même dans une contradiction fort désagréable et que je n'avais point encore éprouvée. Sa conversation était si instructive, que chaque jour il éclairait mon intelligence, par quelque nouveau trait de lumière. Mon séjour à l'université de Leipzig, la vie que j'avais menée à mon retour à Francfort, et, surtout, les études chimiques, alchimiques et mystiques auxquelles je m "étais livré avec mademoiselle de Klettemberg, m'avaient plongé dans des régions ténébreuses, où rien de ce qui se passait dans le monde littériiire n"avait pu pénétrer. Herder m'initia tout d'un coup au mouvement qui s'y opérait, et auquel il avait puissamment joutribué par ses fragments sur la nouvelle littérature allemande, par ses forêts critiQ"es, et par plusieurs autres