‹ Mémoires de GoetheChapitre 96 sur 189 · LIVRE X · texte numérisé non relu

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ouvmges remarquables qu'il avait déjà fait paraître. Si l'on songe à tout ce qu'il a fait depuis eu faveur de ce mouvement intellectuel et moral, on comprendra quelles étaient alors les tendances de son génie et quelle fermentation desprit se cachait sous son calme apparent. Dès les premiers temps de notre liaison, il m'avait confié son intention de concourir au prix proposé par l'Académie de Berlin, pour le meilleur ouvrage sur l'origine des langues. Son travail étant presque terminé, il me communiqua son manuscrit, que je lus facilement, car il avait une trèsbelle écriture. Jamais encore ma pensée ne s"était arrêtée sur de semblables sujets; le milieu des choses m'avait occupé trop vivement, pour qu'il m'eût été possible de songer à leur commencement ou à leur fin. Au reste, la question par elle-même me paraissait oiseuse, il me senjblait que, puisque Dieu a créé les hommes, le don de îj» parole devait être inné chez eux, aussi bien que la faculté de marcher la tête levée ; et qu'il devait leur être aussi facile de s'apercevoir que, par la langue, les lèvres et le gosier, ils pouvaient exprimer leurs pensées, que de sentir qu'il leur suffisait de leurs deux pieds, pour se transporter d'un lieu à un autre. Je me disais : Si l'homme est d'origine divine, la langue l'est aussi, s'il n'est qu'un produit fortuit de la nature, la langue est fortuite et naturelle comme lui ; en un mot, il ne m'était pas plus possible de séparer l'homme de la langue que de séparer l'âme du corps. Silberschlag, qui, malgré son réalisme un peu cru, avait de l'idéalisme dans l'imagination, s'était décidé pour l'origine divine ; c'est-à-dire, qu'il a fait jouer à Dieu le rôle de maître d'école de nos premiers parents; tandis que le traité de Herder tendait à prouver que l'homme pouvait et devait, par sa seule qualité d'homme, arriver à un langage combiné, sans autre secours que celui de ses propres forces. J'avais lu son manuscrit avec beaucoup d'intérêt, mais je n'étais pas assez érudit pour motiver un vugement; je me bornai donc à lui témoigner

mon adrairation^ avec quelques remarques fondées sur mes sensations. Le tout fut très-mal reçu; avec lui j'avais beau approuver ou blâmer, j'étais toujours sur d'être réprimandé. Pendant son long et douloureux traitement, son esprit ne perdit rien de sa vivacité naturelle, mais elle ne se manifestait plus que par des railleries amères. S'étant aperçu que j'étalais pompeusement chez moi des livres que je ne lisais jamais, il m'en demanda quelques-uns en vers ironiques, et dans lesquels il jouait sur mon nom d'une manière peu digne de lui. Une autre fois je lui vantais la beaut;é de quelques tableaux de la galerie de Dresde, et il me railla sans pitié sur mon peu de connaissance en peinture. Il est vrai qu'alors je n'avais encore aucune idée de l'élévation et de la noblesse de l'école italienne; et Domico Feti était pour moi un grand artiste, parce qu'il représentait avec goût, les paraboles du Nouveau Testament. Mais l'hébraïque Herder, doué de l'instinct le plus savant et le plus délicat de l'art, ne voyait que de plates parodies dans les tableaux de ce maître, qui ravalait les plus sublimes mystères au niveau des scènes de la vie vulgaire. Je pourrais citer une foule de leçons de ce genre, qui toutes, me furent très-utiles. Elles blessaient, il est vrai, ma vanité au vif, mais je savais apprécier ce qui pouvait m'éclairer sur le danger des opinions et des penchants que j'avais nourris dans ma première jeunesse; amsi ne se passait-il pas un jour sans que je profitasse de quelque chose dans la société de Herder. En m'initiant à la poésie des Hébreux, dont il s'occupait déjà avec ardeur, et en m'engageant à recueillir les poëmes populaires de l'Alsace, il me fit comprendre que la poésie, loin d'être la propriété exclusive de quelques hommes de talent, est le patrimoine universel du monde et des peuples. Je dévorais tout ce qu'il voulait m'enseigner, et je continuais en même temps à étudier les sciences naturelles, car on a toujours assez dei^ir porir tout, quand on sait bien l'employer. Pendant le peu de temps que je vécus ainsi avec Herder, je découvris en lui

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le genne de tout ce qu'il a fait de reniarqii:il)]eparlasuite> et j'appris à m'approprier enfin mes connaissances acquises; à les compléter et à les rattacher à un but élevé. Si Herder avait été plus méthodique, il aurait pu donner à mes facultés une direction aussi précieuse que stable, nusis il était plus disposé à examiner, à exciter qu'à diriger et à guider. C'est ainsi qu'en me faisant connaître iesœuxus de Kamann, il riait de m.es vains efforts pour compreuff;!' ses feuilles sibylliqi:es, au lieu de m'expliquer la marche et 1rs tendances de cet esprit singulier, dont je ne fus p:is moins vivement préoccupé, sans savoir où cela pourrait me conduire un jour.

Lobstein avait prolongé son traitement bien au delà de l'époque fixée et répété souvent les mêmes remfdeS; ce qui pouvait faire craindre que la guérison promise n'eût pas lieu; et cette crainte devint bientôt une certitude. Si jusque-là j'avais admiré le courage et la patience de Herder, je ne pus m'empêcherde vénérer la mélancolique résignation avec laquelle il supportait la cionviction de conserver toute sa vie une infirmité qui détruisait presque tout le clu.rme de sa physionomie. Cette résignation ftait d'autant plus admirable, qu'il ne s'était décidé à se faire opérer que, parce que, avec l'i^rmité dont il était affligé, il n'avait pas voulu s'unira une jeune personne qu'il aimait et qui le payait de retour. Son séjour à Strasbourg étant devenu inutile, il se hâta de partir; et comme ce séjour lui avait été aussi désagréable que dispendieux, j'empruntai pour lui une somme d'argent qu'il devait rendre à une époque déterminée. Il la laissa passer.sans envoyer ni lettre n" argent, ce qui me mit dans un très-grand embarras. Au bout de quelques mois, je reçus enfin les fonds nécessaires pour satisfaire notre créancier mutuel ; mais au lieu de remerciements ou d'excuses, il accompagna cet envoi de vers burlesques, remplis d'une ironie amère , propre à donner très-mauvaise opini. n de lui à tov.t autre qu'à moi. Il n'est jamais-perniis de parler des défauts d'initrui qr.o

lorsqu'on a la conviction que par là, on arrivera à un résultat d'une utilité générale. Cette vérité me donne le droit de faire ici une observation de circonstance. Lu reconnaissance et l'ingratitude sont des faits qui, dans le monde moral, se présentent à chaque instant, et sur lesquels les hommes ne s'entendent que très-difficilement. Pour ma part, j'établis une grande distinction entre la non-reconnaissance, la répugnance à se montrer reconnaissant et l'ingratitude. La non- reconnaissance est innée chez riiomme, car elle découle de son heureuse facihté à oublier le bien et le mal, ce qui rend seul possible la continuation de son existence. Pour exister seulement passablement, il a besoin du concours de tant d'objets, que s'il lui f.ïllait rendre au soleil et à la terre, à Dieu et à la nature, aux ancêtres et aux parents, aux amis et aux camarades, le culte de reconnaissance qui leur est dû, il ne lui resterait ni le temps ni la force nécessaire pour recevoir de nouveaux bienfaits, c'esl-à-dire, pour continuer à exister. La répugnance à se montrer reconnaissant est rare, et ne se manifeste que chez des personnes remarquables, qui, avec de grandes dispositions et la conscience de leur valeur, sont parties des classes les plus pauvres, et qui, par conséquent, ont été à chaque pas, forcées d'accepter des secours presque toujours empoisonnés par la grossièreté du bienfaiteur. Si on se laisse dominer par ces vérités, on arrive bientôt à ne plus voir dans un bienfaiteur qu'un étranger auquel, à la rigueuj', on ne craindrait pas de nuire si notre intérêt l'exigeait; et c'est là, que commence l'ingratitude. Dans un récit biographique, on a le droit de parler de soi, je dirai donc que, de mon naturel, je suis aussi peu reconnaissant que qui que ce soit, et que la vive sensation d'un malentendu momentané, pourrait très-facilenient m'entrahier jusqu'à l'ingratitude. Pour remédier à ce danger, je me suis accoutumé à me rappeler, à l'occasion de tout ce que je possi-de, si je le dois à un don, à un échange ou à un achat Grâce à cette habitude, tout ce qui nous en-

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tonre s'anime, les dons revivent dans notre pensée^ leurs ininges nous préparent d'agréables souvenirs^ et l'ingratitude devient impossible.

Avant de détourner mes regards de mes relations avet Ilerder. qui ont été pour moi si riches en conséquences heureuses, il faut que j'en dise encore quelques mots. La facilité avec laquelle je lui avais communiqué d'abord tout ce qui m'intéressait, s'était changée en une réserve défiante, car il se plaisait à détruire une à une, toutes mes ariciennes affections et le plaisir quelles m'avaient causé. Ma prédilection pour les Métamorphoses d'Ovide, par exemple, fut pour lui un sujet de blâme sévère. J'avais beau défendre mon favori, en m'appuyant sur l'opinion de quelques hommes de mérite et sur l'expérience de mes propres sensations, car rien ne m'était plus agréable que d'cM-er dans les délicieuses et fantastiques contrées des Dieux et d'être témoin des mouvements tumultueux où les jettent, leurs pissions, Herder soutenait que toute cette poésie était dépourvue de vérité; qu'on n'y trouvait ni le cachet de la Grèce, ni le cachet de l'Italie, qu'elle n'appartenait ni au monde primitif ni au monde civilisé, et qu'elle n'était qu'une imitation maniérée de tout ce qui avait déjà été dit, f.iit et vu. Enfin, il fit si bien qu'il me dégoûta d'Ovide, car il n'est point de penchant qui puisse résister au biàme perpétuel d'une personne qui possède toute notre con fiance. Cet exemple me poussa à lui cacher soigneusement l'intérêt que je prenais à des individualitfS qui s'étaient gravées dans mon imagination comme autant de grandes ligures poétiques; l'une était GœIz de Bcrlichingen e. l'autre le docteur Faust. La biographie du noble Chevalie. qui, au milieu d'une époque de sauvage anarchie, ose vouloir remédier à tant de maux sans autre ressource que son indomptable courage et son sublime désintéressement avait fait tressaillir les fibres les plus secrètes de mon cœur; tandis que l'écho des fables significatives- sur !e corn )te de Faust et qu'on re;-)vcsentait sur tous les théâtres

de marionnettes, ne cessaient de retentir au fond de ma pensée sur tous les tons possibles. Je crois que je lui ai communiqué quelques-uns de mes travaux poétiques, et je ne me souviens pas d'avoir reçu de lui le moindre encouragement à ce sujet, ce qui ne l'empêcha pas d'exercer sur moi un pouvoir magique, qui s'étendait sur tout ce qui émanait de lui ; c'était au point que je n'aurais jamais pu déchirer le moindre morceau de papier sur lequel je reconnaissais son écriture. Ce pouvoir attractif agissait aussi fortement sur les autres que sur moi ; Jung en fut tellement dominé, qu'il se détachait de moi, à mesure qu'il s'attachait à Herder, ce qui ne nous empêcha pas de rester bons camarades.

Quittons maintenant la chambre d'un ami malade, pour parler d'un petit voyage que je fis dans les environs de Strasbourg, avec deux de mes commensaux, Engel Bach et Weyland, qui étaient Alsaciens. Nous commençâmes par nous rendre à Saverne, charmante petite ville avec un grand et superbe palais épiscopal. La magnificence des appartements et de la salle à manger, où, ce jour-là, le cardinal-archevêque et sa cour dimiient en public, me pénétra d'un profond respect. Malheureusement la \uâ du prélat fit évanouir ce sentiment, car il était si petit et si rabougri , que sa personne offrait un contraste ridicule avec la splendeur et le grandiose de son entourage. En sortant du palais, nous visitâmes les jardins et le parc qui me parurent admirables. Le lendemain mutin nous nous remîmes en route sur la merveilleuse chaussée qui commence au sortir de la ville, et qui monte et descend d'épouvantables rochers par des pentes si douces et si adroitement combinées, que les chevaux peuvent presque toujours aller au trot. La longueur et la solidité de cette route , ses trottoirs pour les piétons, ses ruisseaux pavés pour l'écoulement des eaux, tout enfin la rend digne de servir d'entrée à un puissant royaume. C'est par cette route, connue sous le nom de montée de Saverne, qu'on arrive à Pt'aiz*

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