‹ Mémoires de GoetheChapitre 99 sur 189 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

miste, qui ne voyait partout que des expériences scientifiques. Nous l'abandonnâmes à sa solitude pour nous diriger vers la verrerie de Friedriclisthal^ afin d'admirer un des plus merveilleux résultats de l'intelligence humaine. J'apportai cependant beaucoup moins d'attention à cette verrerie qu'à son entourage. Le bruit des eaux et des soufflets qu'elles faisaient mouvoir^ le sifflement des torrents d'air que ces soufflets lançaient à travers uri océan de feu liquide, les rayons de lumière rougeâtre qui par les ouvertures des fourneaux, jetaient leurs reflets bizarres sur la vallée où il fr.isait déjà nuit lorsque nous y arrivâmes, tout cela m'impressionna au point, qu'au lieu d'aller me coucher à l'auberge où nous étions descendus, je montai vers un petit château de chasse inhabité. Assis sur les marches d'une grande porte vitrée, j'avais à mes pieds la vallée que remplissaient les ombres de la nuit, et autour de moi des montagnes, dont la clarté des étoiles me permettait de distinguer les contours. Il me semblait que jamais je ne m'étais trouvé dans une solitude aussi profonde et aussi imposante. Tout à coup, le son lointain d'un cor de chasse, semblable à un souffle embaumé, vivifia l'atmosphère; et l'image d'un être charmant, que les incidents de ce petit voyage avaient jeté sur l'arrièreplan de mon imagination, y reprit sa place accoutumée. Dominé par l'impatience je me rendis à l'auberge pour hâter les préparatifs de notre départ, car il commençait à faire jour. La route qui nous restait à ftiire pour retourner à Strasbourg, ne me fut plus ni aussi agréable ni aussi utile. La jolie petite ville de Deux-Ponts, les contrées sauvages qui séparent les eaux, dont une partie tombe dans la Saare et l'autre dans le Rhin, la vallée aux ours avec ses torrents et ses noires forêts, les ruines romaines des environs de Niederbrunn, les restes de la Wassenburg, jetés sur un immense rocher d'où l'on découvre une partie de l'Alsace, la magnifique forêt de Haguenau; tout cela ne pouvait m'arrètcr r» :o le tomp? r.'/'essaire pour le visiter

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en pa=s;tiit, tant j'avais hâte d'arriver à Sesenheim, où je devais revoir une femme qui possédait mon cœur et qui était aussi digne de mon amour que de mon estime.

Avant de conduire mes lecteurs "dans la demeure champêtre de cette jeune personne, je dois mentionner une circonstance qui fortifia mon penchant pour elle. Herder qui possédait presque tous les ouvrages nouveaux, nous avait fait la lecture d'une traduction allemande du Vicaire de Wakefield. Un ministre protestant à la campagne, est peut-être le plus beau sujet d'idylle moderne qu'il soit possible de trouver. Semblable à Melchisédech, il nous apparaît sous la double forme de prêtre et de roi ; il est en même temps époux, père et cultivateur; et sur ce fond terrestre^ si pur et si naïf, se dessinent des devoirs de la nature la plus élevée. C'est lui qui introduit l'homme dans la vie spirituelle et qui dirige son éducation morale et religieuse ;. il sanctifie les actes les plus importants de la vie humaine, console les infortunés et montre à tous les enfants de la terre, une vie meilleure après celle d'ici-bas. Qu'on se figure un être placé dans cette double position et assez fort pour ne jamais manquer à aucun de ses devoirs, et l'on aura le poi-trait du Viraire de Wakefield. Je suppose que tous mes lecteurs connaissent cet ouvrage, je me bornerai donc à leur dire que j'étais loin de m'attendre à m.e voir transporté dans le monde que Goldsmith dépeint avec un si rare talent. Mon commensal Weyland égayait sa vie laborieuse par de nombreuses excursions à la campagne, oïl il avait des amis intimes. Parmi ces amis, le pasteur de Sesenheim, village situé à six lieues de Strasbourg, occupait le premier rang ; il ne cessait de me parler de son hospitalité gracieuse et bienveillante, de la cordialité sensée de sa femme, et des grâces charmantes de ses :leu\ filles. Il n'en fallait pas davantage pour m'inspirer le ('ésir de connaître cette famille, et je m'y fis conduire par Weyland, après lui avoii' fait promettre qu'il ne dirait de moi ni bien ni mal. Je joussai même la bizarrerie jus-

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