‹ Mémoires de Henri de Campion, nouvelle éd (volume 2)Chapitre 12 sur 231 · Charles IV; celui qui fut mêlé aux troubles de la Fronde · texte numérisé non relu

Charles IV; celui qui fut mêlé aux troubles de la Fronde

4. La déclaration de guerre est du 19 mai. On trouve dBns\eRecueilde pièces concernant l'histoire de Louis XIII, etc., la Lettre du Roi au duc de Montbazon, concernant les justes causa que Sa Majesté a eues de déclarer la guerre au roi d'Espagne, écrite à Monceaux le 9 juin 163 j.

$. Gaspard de Coligny, duc et maréchal de Chââllon. 6. urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France.

d'une armée qui paroissoit fort puissante, mais qui n'étant presque toute composée que de nouvelles levées, ne devoit pas donner heu d'espérer des succès bien avantageux.

Cependant, le maréchal de la Force n'ayant pas perdu de vue son dessein d'entrer en Lorraine , après avoir muni Montbelliart de ce qui étoit nécessaire, prit sa marche de ce côté-là, menant avec lui pour maréchaux de camp ie marquis de la Force, son fils', et le colonel Hébron^, écossois. J'étois arrivé au régiment depuis quelques jours , et Yy avois été reçu par le sieur de la Coudrelle , qui le commandoit en l'absence du marquis de Manicamp?, alors à Colmar en Alsace, dont il étoit gouverneur, et de Bellefonds4, lieutenant-colonel, qui servoitdans l'armée de Flandre en qualité de maréchal de camp. Le corps où j'entrois étoit composé des meilleurs officiers qu'on eût jamais pu voir, et dont la plupart sont parvenus depuis aux premiers grades militaires; en sorte que si je ne me suis pas bien instruit dans le métier que j'entre* prenois, ce n'a pas été manque d'avoir été k ; Donne école.

1. Armand Nompar de Caumont, marquis de la Force. Il fut egalementmarechal.de France en 1652.

2. Jean Hebron, entré au service de France le 6 mars 163^, tué le 8 juillet 1636 au siège de Saveme, où il faisoit les fonctions de maréchal de camp.

3. Achille de Longueval, comte de Manicamp, quatrième mestre de camp du régiment de Normandie de 161 7 à

4. Charles Gigauh de Bellefonds; capiulne en 161 6, il avoit été nommé lieutenant-colonel en 1627. Il étoit le troisième depuis la formation du régiment.

Année i6}5. j7

L'armée ayant pris en fort bon ordre la route de Lorraine, comme je viens de le dire, le marquis de la Force, qui étoit de jour, conduisit l'avant-çarde, composée de huit cents chevaux et de trois ou quatre mille hommes de pié, vers Me- Usai s situé une lieue plus près des montagnes que Lure, autre petite ville ^ue nous occupions. Camne ii fut dans une plaine qui avoit sur la droite un grand bois, il découvrit, après avoir pcKBSsé quelques coureurs, toute Parmée du duc de Lorraine en bataille au bout de la plaine, qui alloit en haussant; de sorte que quoi(}u'il n'y eût que le nombre que j'ai dit, elle paraissoit beaucoup plus forte. Le Marquis fit halte, et consulta avec ceux qui étoient auprès de lui sur ce qu'il y avoit à faire. La plupart furent d'avis qu'il se retirât vers l'arrière-garde, qui étoit encore fort éloignée, et que, se couvrant de Lure, il se tînt en état d'éviter le combat, s'il ne jugeoit pas à pr(^)os de le risquer contre des forces infiniment supérieures aux siennes. Mais il leur représenta que reculer, selon qu'ils le proposoient, c'étoit 6ter le cœur aux nôtres, le donner aux ennemis, et les engager à les chareer et à reconnoître que, comme il n'y avoit que l'avant-garde d'arrivée, ils pouvoient l'attaquer et la défaire; qu'il falloit donc faire bonne contenance, et mander, sans perdre de temps, au Maréchal de s'avancer en diligence avec le reste de l'armée, et que peutêtre les ennemis croiroient qu'elle étoit là toute entière, et remettroient le combat au lendemain,

I. Aujoard'hui Mélisay, chef-lieu de canton dans Parrondisscment de Lure , département de la Haute-Saône.

38 MÉMOIRES DE CaMPION.

d'autant qu'il étoit près de quatre heures du soir.

Nous avions ce jour-là l'arrière-garde avec le régiment de Picardie. Un canon qui s'étoit embourbé nous avoit retardés d'une heure; nous étions à une ^ande lieue de l'avant-garde ^ et l'armée risquoit d'être défaite si les ennemis eussent attaqué , comme le vouloit Jean de Werth, lieutenant-général commandant sous le duc de Lorraine; mais nos bagases, qui marchoient entre l'avant et l'arrière-garde, élevèrent une grande poussière à cause de la sécheresse et de la chaleur; alors le duc de Lorraine, persuadé que toute l'armée arrivoit, différa la bataille jusqu'au jour suivant.

Le Maréchal, informé de l'état où nous étions, laissa le canon venir comme il pourroit, et fit marcher les troupes avec tant ae promptitude qu'ayant joint en assez peu de temps notre avant-^arde, il nous mit tous en bataille sur une même hsne, et nous fit avancer sur la droite, vers le bois dont j'ai parlé , qui avoit sur sa gauche un village dont il étoit séparé par une petite plaine. Le général mit à la droite du bois la cavalerie de l'arrière-garde, etau-dedans, tout à l'entrée, l'infanterie et le canon. Il posta dans la plaine, entre le bois et le village, la cavalerie de l'avantgarde, avec une partie de son infanterie, laissant le reste dans le lieu même où nous étions, avec ordre de faire en diligence une tranchée depuis le village jusqu'au bois, et à nous, qui occupions ce dernier, de nous y retrancher en formant un abattis des arbres clair-semés qui s'y trouvoient. Tout cela se fit à la vue des en-

Année 16^5. I9

nemisy dont on n'étoit éloigné au plus que d'une portée de mousquet, sans aucun aéfilé entre le$ deux années.

Pendant que ces ordres se donnoient et s'exécutoient, il y eut de part et d'autre plusieurs escarmouches, sur-tout vers le soir, que les ennemis détachèrent environ deux mille chevaux pour venir nous tàter de plus près. Le Maréchal, armé de toutes pièces, à l'exception de son bras droit, s'étant mis à la tète de notre régiment, envoya ordre à la cavalerie, qui étoit sur notre droite, de ne faire aucun mouvement, et nous prescrivit de ne point tirer que le canon n'eftt commencé, de sorte que les ennemis approchèrent jusqu'à la portée du pistolet, et voyant que nous n'étions pas encore retranchés, ils se pré* parèrent à nous attaquer; mais le canon corh mença à jouer si à propos, et notre décharge suivit si promptement, qu'il en resta sur la place un nombre assez considérable; ce qui mit en d^ordre leurs escadrons, qui furent poussés par notre cavalerie jusqu'à leur camp.

La nuit étant venue, nous l'employâmes à nous retrancher, et l'on posta cent mousquetaires de chaque régiment dans l'espace qui séparoit les deux armées. Je fus du nombre des officiers destinés à les commander, et ne dissimulerai pas que je n'eus aucune envie de dormir; car les ennemis nous ayant opposé du monde, il en résulta une escarmouche continuelle pendant toute la nuit, sans néanmoins qu'aucun des deux partis s'éloignât du terrain qu'il occupoit , ni qu'il y eût beaucoup de perte de part ni d'autre. A la pointe du jour,'chacun se retira à son armée, et comme

40 MÉMOIRES DE CaMPION.

nos retranchements se trouvèrent alors en assez bon état pour arrêter la cavalerie ennemie, la nôtre, assurée d'une retraite, ne craignit plus de se compromettre , et sortit pour aller escarmoucher, à quoi les ennemis ne se refusèrent pas , sur-tout les Croates, qui aiment beaucoup cet exercice. Nos gens y ayant aussi pris eoût, je crois qu'il n'y eut pas moins de vingt mille coups de pistolets tirés, sans qu'il y eût peut-être trente hommes tués.

Le duc de Lorraine, nous voyant parfaitement retranchés dans un poste avantageux, et connoissant trop la bonté de notre infanterie pour espérer de la forcer sans ruiner la sienne, jucea à propos de temporiser jusqu'à ce que nous décampassions. Le maréchal de la Force eut la même pensée; ainsi la faim seule pouvoit produire une action, y ayant apparence, étant si proches les uns des autres, que le premier qui quitteroit son poste perdroit une partie de son armée. Nous tirions nos vivres de Lure, où il y en avoit si peu , que nos soldats n'avoient par jour qu'un pain de munition entre quatre; mais le risque visible de la retraite leur faisoit su]>poiter patiemment cette disette. Les ennemis étoient encore plus mal à leur aise que nous, n'ayant derrière eux que des montagnes désertes sans aucune ville à portée de les aider, et en tête notre armée, qu'il falloit vaincre pour aller chercher des vivres de ce côté-là; aussi fiirentils réduits à une telle extrémité, qu'après avoir souffert pendant trois jours toutes les incommodités de la faim, ils résolurent enfin de se r^rer la nuit du quatrième ; et pour le faire avec plus de

Année 1635. 41

sûreté, dès le commencement de Pobscurité, leurs bagages défilèrent, ainsi que leurs malades et leurs blessés, entre deux montagnes, du c6té de l'Alsace , après avoir mis quantité de bois à leurs feux, afin que leur diminution ne fit pas soupçonner leur retraite. Vers minuit, leur avantgarde marcha, suivie du reste de leurs troupes, et à la pointe du jour l'arrière-garde, qui avoit déjà fait une demi-lieue, arriva à l'entrée des montagnes dont j'ai parlé, dans un vallon formant l'ouverture du défilé, au milieu de laquelle se trouvoit une butte couverte de bois très-propre à en fermer le débouché. Le duc de Lorraine, jugeant que si notre armée le pressoit dans ce défilé, qui avoit plus d'une lieue d'Allemagne de long, il auroit peine à sauver son canon et son bagage, laissa dans le bois, sur la butte, le régiment d'infanterie de Merci, composé de mille hommes et commandé par le lieutenant-colonel, avec ordre de défendre aussi loi^emps qu'il pourroitle passage du vallon, et de se retirer ensuite à la faveur des bois et des montagnes. C'étoit les sacrifier pour le salut du reste oe l'armée, y ayant peu d'apparence qu'ils se pussent sauver.

Nous n'eûmes aucun soupçon de la retraite des ennemis qu'après minuit, que nous remarquâmes qu'on ne voyoit plus personne aller et venir autour des feux; ce qu'on jugea, assez important pour en avertir le maréchal de la Force , qui ordonna à nos gardes de pousser celles de r ennemi; et on ne trouva plus que quelques Croates qui, sans résistance, se retirèrent au galop vers leur arrière-garde, qui étoit déjà un

42 MÉMOIRES DE CaMPION.

peu éloignée du camp, où l'on avoit abandonné divers objets difficiles à transporter. Dès que le maréchal de la Force fut certain du départ du duc de Lorraine, il fit marcher l'aYant-garae,.forte de ^ept cents chevaux des régimens de Picardie, de Normandie et de plusieurs autres, qui s'avancèrent jusqu'au poste du régiment de Merci, sans découvrir les ennemis; mais en arrivant à cette hauteur, on apperçut l'arrière-garde qui ne marchoit pas en trop bon ordre. Notre cavalerie, s'étant avancée, essuja de la butte une décharge qui lui fit d'abord tenir bride en main, jusqu'à ce que nous eûmes ordre d'attaquer de tous cotés le bois, dont les avenues étoient assez difficiles. Les ennemis, après nous avoir tué beaucoup de monde par leur feu, se défendirent vigoureusement à coups de piques et de hallebardes; mais ils furent si brusquement attaqués, qu'après un demi-quart d'heure de résistance, on les tailla tous en pièces. Plusieurs des nôtres crièrent au lieutenant-colonel ennemi de se rendre, et qu'il auroit quartier; mais lui, sans répondre, se)eta tète baissée sur un sergent de Picardie, ouï l'étendit mort sur la place d'un coup de hallebarde. Le major, blessé en plusieurs endroits y demeura parmi les morts, d'où on le retira pour lui donner des secours, qui ne l'empêchèrent pas de mourir au bout de quelques heures. Je crois qu'il ne se sauva pas de ce régiment cent hommes, que des officiers et des soldats prirent en pitié et firent prisonniers. Le maréchal de la Force, les voyant, demanda ce qu'on en vouloit faire , comme ne les jugeant bons qu'à tuer, ce que je trouvai contraire à sa modération ordi*-

Année 163 5. 4j

naire; mais il finit par leur donner la vie , et ils en furent quittes pour la peur.

Pendant le combat de la butte , notre cavalerie, qui étoit passée outre, poussa celle de l'arrièregarde des ennemis , et la mit dans un tel désordre , qu'elle se réfugia à toute bride au-delà d'un village, où quelqu'infanterie qui y étoit arrivée auparavant avoit mis le feu pour couvrir sa retraite ; mais la nôtre, emportée par l'ardeur qui l'animoit, traversa les flammes, et auroit achevé de la mettre en déroute, si le duc de Lorraine, prévoyant ce qui alloit arriver s'il n'y mettoit promptement obstacle , fit mettre pié à terre à ses sardes, qui bordèrent une haie près de laquelle il fallott que passât notre cavalerie. En même temps qu'elle essuya une décharge, le

grince fit donner deux escadrons qu'il avoit sous i main, dont elle s'étonna au pomt que le colonel Hébron , qui la commandoit , et le cardinal de la Valette', verni làconune volontaire, quoiquMls fissent leur possible pour la retenir, ne purent l'empêcher de repasser au grand trot le village brûlé, et furent contraints de suivre euxmêmes, après avoir perdu plusieurs officiers et gentilshommes, et couru grand hasard d'y demeurer morts ou prisonniers. Notre cavalerie ainsi repoussée, les ennemis rejoignirent leur canon et leurs bagages, qui, pendant l'action, avoient passé un mauvais pas , et monté un coteau qui terminoit le défilé, au-delà duquel ils se

I . Loais de Nogarct d'Épcrnon, archevêque de Toulouse et cardinal, puis général d'armée. Il étoit second fils de Jean Louis de Nogaret de La Valette , duc d'Épemon.

44 MÉMOIRES DE CaMPION.

mirent en bataille dans une plaine , sans craindre que nous les suivissions plus loin , et convaincus que le manque de pain nous obligeroit à regagner promptement la petite ville de Lure, et qu'ainsi nous les laisserions achever paisiblement leur retraite.

Nous arrivâmes avec l'infanterie auprès du village brûlé, au moment que notre cavalerie venoit de le repasser. Elle se remit en ord|ia auprès de nous , et le maréchal de la Force , voyant qu'il n'y avoit plus rien de bon à tenter contre les ennemis, nous ramena au camp d'où nous étions partis, et le jour suivant alla assiéger Montjoie « , assez bon château dans le Porentrui , au-delà de Montbelliart, afin de mettre cette ville plus au large. Nous employâmes cinq jours à le prendre, après quoi nous tournâmes du côté de la ville de Porentrui , où il y a un évêché , à cinq lieues de Bâle, et l'ayant prise en deux jours, le Maréchal, qui connoissoit le besoin que nous avions de nous rafraîchir, nous mena en Lorraine, dans le dessein de recommencer la camspagne aussi-tôt que nous aurions pris un peu de repos, et de profiter des beaux jours du mois ae juin-, où nous étions encore, pour faire quelque chose de mieux que ce que nous avions exécuté.

Comme il s'agissoitde répartir les troupes dans des lieux commodes pour subsister et se remettre

I . Ou Froberg , dans le Sundgaw, en Alsace , entre Porentruy, Montbéliard et Bedfort. Ce n'est plus au'un village du canton de Saint-Hippolyte , dans rarrondissement de Montbéliard (Doubs).

de leurs fatigues, le baron de la Croix < , capitaine de notre régiment, étant amoureux de madame de Saint-Blin, très-belle chanoinesse de Remiremont, où l'on ne reçoit que des filles de grande condition issues des maisons qu'on appelle en ce pays-là d'ancienne chevalerie , persuada à ses camarades de demander pour quartier Remiremont *, sur la frontière d'Alsace. Cette ville est feîble, mais agréable, et on y vit à bon prix. Les chanoinesses y jouissent ae prébendes assez riches, en attendant des partis pour se marier : elles sont sous la direction d'une abbesse qui a fait des vœux, qui est d'un âge convenable et d'une vertu hors de doute. Cette passion de la Croix pensa nous coûter cher; car sitAt que le duc de Lorraine sut notre armée dispersée dans des quartiers assez éloignés les uns des autres, il rassembla promptement la sienne , et, marchant en diligence, vint invçstir Remiremont, qu'il croyoit prendre en un jour, pour aller dé-là enlever les autres Quartiers établis derrière, dans les meilleures villes de Lorraine. Le maréchal de la Force et les officiers-généraux étoient à

1. François Bérard, baron de La Croix; il fiit en 1643 le septième lieutenant-colonel. Son père Claude BèrardjCheraHcr, pois baron de La Croix, avoitété lieutenant-colonel en 1 6 1 5 . Il se distingua au siège de Turin en 1 640 ; il eut deux chevaux tués sous iuidans la seconde journée de Fribourgen'1644, etfuttué Id-ffième, peu après, au siège de Lichtenau.

2. Chef-lieu d'une sénéchaussée et d'un bailliage royal en Lorraine. Son chapitre de dames chanoinesses , dont la fonâatikm remonte à Tannée 620, suivoit une règle approuvée par Umb le Débonnaire et publiée. en 816 au concile d'Aixla-ChapeNe. Remiremont est aujourd'hui le chef- lieu de Tu des arrondissements du département des Vosges.

Lunéville, à quatre lieues de Nanci. Le sieur de la Coudrelle, commandant à Remiremont, eut ^ nouvelle de la marche de Parmée ennemie ta veille de son arrivée devant la place. L^on employa ce peu de temps à élever une espèce de petit fort sur un coteau quasi attenant la mu^ raille de la ville, et duquel on la découvroit si bien, qu'elle étoit assez dangereuse à occuper. Après qu'on eut mis ce poste en état de n'être pas emporté d'emblée, on y fit entrer, pour le défendre, Grammont, lieutenant, et a'Orgemont S enseigne, avec cinquante soldats, ce qui parut suffisant pour son peu d'étendue.

A leur arrivée, les ennemis commencèrent par pointer leur canon contre ce fortin, où ils n'eurent pas grande peine à faire brèche*, ils donnèrent l'assaut dans l'espérance de se rendre maîtres de ce poste sans qu'il leur en coûtât beaucoup; mais, repouçsés vigoureusement avec perte de leurs meilleurs soldats, ils se retirèrent à l'entrée de la nuit, remettant la partie au lendemain, qu'ayant augmenté la brèche et donné un second assaut dans lequel Grammont fut tué ^ d'Orgemont eut ordre de se retirer dans le fossé de la ville, où il rentra ensuite avec le reste de ses soldats, et les ennemis occupèrent le fort quand on l'eut abandonné. Sitôt que le duc de Lorraine en fut maître, il attaqua là ville, qui, n'ayant que de mauvaises murailles sans tours ni

I. Nous Tavons trouvé capitaine en 1642 dans les Essais historiques sur Us rigimens d*ittfanterie , cavalerie et dragons, par de Roussel. Paris, Guillyn 1767. La Gazette le cite dans la journée du 14 septembre 1640, devant Turin, et dans celle du 1 j novembre 1642 devant Tortone.

Année 163 5. 47

lerre derrière, et la plupart en ruines, il ne fut pas difficile d'y faire brèche. Pendant ce tempslà , J'étoîs fort malade d'une fièvre continue qui m'avoit mis si bas que j'avois peine à me remuer. La garnison consistoit en six cents excellens soldats , dont la Coudrelle et les capitaines mirent une partie en garde dans les places et les principales rues , pour contenir les habitans ouvertement dévoués à leur prince. On défendit aux hommes, sur peine de la vie, de sortir de leurs maisons^ et on commanda en même temps aux femmes d'apporter les matériaux nécessaires pour réparer ta brèche.

Quoique tout eût été disposé pour une vigoureuse défense, le quatrième jour du siège la brèche se trouva si grande, que les ennemis ne crurent pas que la garnison eût la pensée de résister plus long-temps; de sorte qu'après avoir disposé leurs troupes pour l'assaut, ils l'envoyèrent sommer de se rendre à discrétion; mais outre que la Coudrelle n'étoit pas homme à se décourager, les officiers se montrèrent décidés à le bien seconder, à ne pas déférer aux propositions du duc de Lorraine, à se bien défendre s'il les faisoit attaquer, et s'ils le repoussoient , de ne recevoir d'autre composition que la plus honorable que puissent obtenir des gens de guerre. Cette détermination prise , ils firent dire au Duc qu'ils périroient plutôt sur la brèche que d'accepter ses conditions. Alors ce Prince ordonna, vers dix heures du matin , de tenter réellement l'assaut.

J'étois dans un vrai désespoir que ma maladie me rendît inutile, tandis que mes camarades

48 Mémoires de Campion.

alloient trouver l'occasion de signaler leur courage. J'en avois témoigné ma peine à ceux qui m'étoient venus voir, et l'un d'eux étant accouru pour m'apprendre l'état des choses, je jugeai la mort inévitable de façon ou d'autre, puisque quand même je devrois échapper à la fièvre ou aux hasards du combat , on viendroit apparemment m'égorger dans mon lit pendant le tumulte, et que, tout considéré il me seroit plus honorable de mourir sur la brèche. Je me levai, toutfoible que j'étois, et m'y fis conduire par deux soldats. Tous les officiers me reçurent avec les marques d'une véritable considération, et la Coudrelle surtout, en raison de la parenté, témoigna une extrême satisfaction de mon procédé. Un instant après mon arrivée, leschanoinesses, cause innocente que nous fassions à Remiremont, survinrent au nombre d'environ cinquante, la plupart très-belles, et se jetant aux pieds de la Coudrelle, la dame de Valeroi, qui étoit une des anciennes, portant la parole en leur nom, lui dit : qu'elles le supplient d'avoir pitié d'elles, et que de sa réponse dépend l'honneur de toutes , en ce que s'il s'obstine à souffrir l'assaut, plutôt ue d'accepter les conditions proposées parle duc e Lorraine, ce Prince lui-même ne pourra répondre de la brutalité de ses soldats, au moment où ils pénétreront dans la place. La Coudrelle , ne voulant point passer pour discourtois, se précipite lui-même ventre à terre devant la doyenne, et réplique : qu'il a aussi son honneur à garder,, et qu'il espère y procéder de manière qu'en le sauvant, le leur ne courra aucun hasard; il les prie en même temps de se retirer sans délai >

Année 1635. 49

parce que les ennemis commencent à marcher vers la brèche, et elles s'éloignent sans avoir pa obtenir autre chose que beaucoup de gracieusetés de la part des omciers.

Il ne s'est peut-être jamais donné d'assaut commencé plus hardiment, continué avec plus d'opiniâtreté et soutenu avec autant de constance et de résolution, Quoique la brèche fût trèslarge. Quantité d'officiers et de soldats des ennemis y furent tués et blessés. Nous perdîmes nou^mèmes Feranda, lieutenant, deux sergens et trente soldats; deux lieutenans, deux enseignes et c|uarante soldats furent mis hors de combat; mais nous repoussâmes enfin les assaillans. Après ce combat meurtrier et la retraite des ennemis , les chanoinesses, cjui avoient été dans les alarmes au'on peut imaginer, demandèrent permission d'envoyer quelques-unes des leurs au Duc, pour en obtenir qu'elles pussent sortir de la ville. Il y consentit, et les chargea de dire aux officiers du régiment de Normandie que l'estime qu'il faisoit de leur valeur l'eneageoit à leur accorder une composition honorable, quoiqu'il n'ignorât pas l'extrémité où ils étoient réduits, et qu'ils pouvoient envoyer un capitaine pour traiter. Ces Dames nous ayant fait leur rapport, les officiers, après avoir conféré ensemble sur le meilleur parti à prendre, nommèrent Ventaux », l'un des plus anciens et des plus au £adt de ces sortes d'anaires, pour aller trouver le

I . La Gazette le nomme Ventan dans la relation du siège de Salces dont il sera parlé plus loin. Est-ce le même que Vcnto de Penne, qui fut en 1637 aide-de-camp sous le cardinal de La Valette ?

50 MÉMOIRES DE CaMPION.

Duc, aussitôt qu'un des siens seroit venu en otage dans la ville. Cet échange fait, il demanda d'abord nos drapeaux, ou du moins le blanc I, prétendant qu'il nous faisoit grâce de nous laisser les autres; mais Ventaux ayant répondu que, nonosbtant le mauvais état de la place, nous étions résolus à mourir tous, plutôt que de n'en pas sortir avec ce que nous y avions apporté, le Prince, qui n'avoit aucun intérêt d'en venir à l'extrémité avec nous, consentit que nous sortissions avec drapeaux, armes et bagages, tambour battant, mèche allumée par les deux bouts et balle en bouche K Nous abandonnâmes la ville dès le soir même, sur les dix heures, pour nous retirer à Epinal, où étoient déjà en garnison le régiment de Menillet et un autre dont j'ai oublié le nom, laissant les habitants occupés à préparer des feux de joie pour célébrer le retour de leur Duc, duquel nous n'eûmes que sujet de nous louer, par l'exactitude avec laquelle il, fit observer ce qu'il nous avoit promis. Nous ne fûmes à Remiremont que quatre

Page 1