SEL GEMME. — SALINES
Le sel gemme de Zipaquira est une source importante de revenus pour l'État de la Nouvelle-Grenade. L'exploitation pratiquée sous les Muyscas a été continuée et développée après la
1 . Ayaat visité plusieurs fois ces gisements, je ne suivrai pas Tordre chronologique, je grouperai, dans un chapitre unique, les observations recueillies à différentes époques.
conquête. Le village indien est devenu une ville de cinq à six mille habitants occupés aux travaux des mines et au commerce du sel.
En 1825, de graves désordres éclatèrent à Zipaquira par suite des tentatives faites par l'autorité pour faire cesser les fraudes, les détournements que commettait impunément la population, au plus grand détriment des intérêts du fisc. Un détachement envoyé pour maintenir Tordre fut désarmé, un soldat assassiné.
C'est alors que je fus envoyé à Zipaquira pour pacifier et au besoin pour sévir. J'avais été précédé par une compagnie d'artillerie; je profitai de cette mission pour compléter mes études sur les gisements de sel gemme.
Zipaquira est à sept ou huit lieues au nord de Bogota, d'où je partis le 14 juin, monté sur mon excellent gris-pommelé qui devait franchir la distance en trois heures environ. J'avais envoyé en avant un piéton indien porteur de mon baromètre, et, à 4 heures du soir, j'entrais dans Zipaquira^ quand mon attention fut attirée par un rassemblement & la porte d'un débit de cAicAa (boisson). Quel ne fut pas mon étonnement, et je puis dire ma douleur, en voyant
mon Indien piéton entouré d'une douzaine d'hommes ivres contre lesquels il luttait en les assommant à coups de baromètre. Au moment où j'intervenais, l'Indien frappa sur un des assaillants avec une telle violence que la cuvette de Tinstrument ayant été démontée, il en résulta une pluie de mercure qui mit en fuite toute la bande effrayée d'une si singulière aspersion. Un beau baromètre de Fortin, comparé au baromètre de l'Observatoire de Paris, était mis hors de service.
Je descendis de cheval chez l'administrateur des salines. Un bando (proclamation) que l'on publia pour faire savoir que ceux qui ne se retireraient pas chez eux seraient fusillés, calma l'effervescence populaire. Une enquête m'ayant appris que le soldat avait été massacré par des femmes, on ne fit aucune poursuite, il aurait fallu punir presque toutes les citoyennes ^a/tneras.
Le sel gemme, comme enveloppé dans l'argile noire, est sur un grès dont les strates plongent de 40 degrés avec une direction N. N.-O. La superposition est évidente dans le lit du Rio Negro. Dans l'argile noire on remarque des
rognons déprimés d'un calcaire gris foncé»
fétide y de la pyrite cubique, de la chaux sulfatée fibreuse, anhydre, du soufre en morceaux transparents.
L'amas de sel a une hauteur de 350 mètres, y compris l'épaisseur de Targile qui le recouvre de 20 mètres environ. L'exploitation a lieu à ciel ouvert, en gradins. A la partie inférieure, le sel est d'une grande pureté, de structure fibreuse, vers le haut, il est souillé par de l'argile. Cette masse saline n'est pas stratifiée.
Sur plan, le sel en roche est vendu 5 réaies l'arrobe ; mais la plus grande partie est d'abord purifiée, transformée en blocs pour être livrée à la consommation. A cet effet le sel gemme est mis à dissoudre dans les réservoirs, jusqu'à ce que l'eau soit saturée. L'eau salée est alors évaporée dans de petites marmites en terre cuite, à fond hémisphérique de 18 pouces au plus grand diamètre. Ces marmites, nommées cazuelaSf fabriquées par les indigènes, sont disposées en grand nombre sur la voûte très surbaissée de longs fourneaux chauffés au bois. On remplit d'abord les cazuelas d'eau saturée et, à mesure que le liquide diminue par l'évapora-
lion, on le remplace. Des Indiennes sont chargées de verser continuellement de l'eau salée dans les vases, au moyen d'une calebasse [ttituma) y faite de crescentia, fixée à l'extrémité d'une longue perche. L'opération est terminée quand les cazuelas sont remplies de sel solide, en partie calciné, car le fond des vases, exposé directement à l'action du feu, atteint l'incandescence. Après le refroidissement, on brise les cazuelas pour en retirer un bloc à peu près hémisphérique d'un sel d'une très grande dureté [sal cocida). Ce sel se vendait 6 réaies Tarrobe. En disposant d'un nombre suffisant d'ouvriers, l'évaporation a lieu en 2 jours (48 heures). Le refroidissement et le démontage exigent aussi
2 jours. Le montage d'un fourneau est fait en
3 jours; il se passe ordinairement 5 à 6 jours entre la fin et le commencement d'une opération.
Le procédé d'évaporation est celui des Muyscas. Lorsque je visitai Zipaquira, les Espagnols n'y avaient rien changé. Le sel cuit, sortant des cazuelas^ a une propriété fort appréciée des acheteurs, c'est que, en raison de sa forte cohésion, il résiste à l'action dissolvante de l'eau,
mieux que le sel en roche^ mieux encore que le sel en grains. Il est d'ailleurs plus facile à transporter à dos de mulet : 4 blocs font une charge pouvant être exposée à la pluie, à Teau des torrents qu'on traverse, sans éprouver d'avarie. Le nombre de cazuelas placées sur un fourneau a été pendant ma mission :
Maximum 3i9
Minimum 111
Moyenne 264
De chaque cazuela on retire, en moyenne, 3 arrobes 6 de sal cocida, ayant une valeur de 21 réaux 6/10,
Un montage de 264 cazuelas produisait donc 950 arrobes 4/10 de sel, valant sur place 712 piastres 6 réaux.
Outre la sal cocida ^ on retire du fourneau, après le démontage, du sel venant de la rupture des vases ; c'est la chirgua. Le sel mêlé aux cendres du foyer est la salitre. Ces produits sont livrés à bas prix. Comme combustible, on brûle des fagots que des Indiens (limadores) vont chercher dans les forêts voisines. La carga est payée 2 réaux; le poids ne doit pas dépasser 2 arrobes.
Pour une cuite opérée dans 263 cazuelas^ ayant produit (moyenne) 1 003 arrobes de sel, on consomma 985 cargaSy représentant une valeur de 246 piastres 2 réaux et pour 32 piastres 7 réaux de cazuelas, chaque cazuela étant payée \ réal aux Indiens potiers de terre. La maind'œuvre d'une cuite est de 44 piastres, 4 réaux.
On aurait donc, pour la production de 1 003 arrobes de sal cocida résultant d'une cuite, sans compter la valeur du sel gemme employé à saturer Teau évaporée, et les frais d'administration:
PiMtrat. Réaax.
Main-d'œuvre 44 4
Cazuelas 32 7
Combustible 246 2
Total 323 5
1 000 arrobes de sal cocida valeut . 752 2
A déduire : frais 323 3
BénéÛce. ... 328 3
Voici le relevé de la vente opérée à Zipaquira, pendant le mois de mai 1825 :
Arrobes.
Sal virgen (eu roche) .... 5 587
Sal cocida 17 399
Chirgua et salitre 172
Total. . . . 16 562
Piastres.
Réaux.
En admettant que ce chiffre soit la moitié de la valeur annuelle , ce qui est vraisemblable, il sortirait annuellement de Zipaquira :
Sal cocida 208788 arrobes
Sal virgen 67044 —
La production étant généralement inférieure à la demande, l'administration encaisserait par là 198 744 piastres.
Le bénéfice le plus élevé est dû, sans aucun doute, à la vente du sel gemme, dont l'extraction coûte fort peu.
Cest sur le sel en roche que portait la fraude que Fon voulait empêcher. Dans les perquisitions ordonnées par l'autorité, on trouva de fortes quantités de ce sel cachées dans la plupart des habitations.
Avant la conquête, les Muyscas, dépourvus d'instruments en fer, ne pouvaient pas attaquer le sel en roche : ils se bornaient & évaporer l'eau quand elle était saturée. C'étaient les sources salées qu'ils exploitaient, surtout celles de Nemocon.
Aujourd'hui encore, cette saline est la propriété des indigènes^
Le village de Nemocon est à 2 lieues et demie au nord-est de Zipaquira. L'argile noire renfermant du sel gemme contient de la pyrite, du gypse. Elle repose sur les strates de grès plus ou moins colorées, peu épaisses, inclinées de 45« au S. S.-O.
J'ai vu des rognons de calcaire noir coquillier dans cette argile salifère, ce que je n'avais pas remarqué à Zipaquira.
Le puits fournissant Teau salée contenant 0,24 de sel, est creusé dans l'argile. On y pénètre par un escalier ayant 3™,965 de diamètre et 3^,660 de profondeur. La capacité est de 45°'%16. Il n'était pas, à beaucoup près, aussi grand sous les Muyscas.
On procédait à la distribution de la façon suivante : un Indien avait droit à Teau captée en un jour et une nuit seulement. Chacun emportait Feau qui lui était assignée dans sa hutte, où il l'évaporait.
Le gouvernement administre actuellement la saline de Nemocon, tout en reconnaissant le droit de propriété des Indiens. Il leur paie pour cela la moitié du revenu.
En 1781, lorsque l'État se substitua aux indi-
gènes, il y eut un soulèvement; les indigènes incendièrent la maison de l'administration. Il fallut faire venir des troupes de Bogota pour apaiser la sédition. Bon nombre de Muyscas furent massacrés; on envoya quelques têtes au vice-roi.
A V hacienda de Suzate, près Nemocon, je reconnus trois belles couches de houille dans le grès à strates, presque verticales, de 1™,525 de puissance, intercalées dans le grès. Il y a des couches schisteuses avec empreintes végétales. Ce charbon est utilisé dans la saline.
A Zipaquira, la vue est bornée par une montagne assez élevée que je dus passer pour me rendre à Pacho, afin de reconnaître ce qu'il y avait au delà du terrain salifère. Arrivé sur le point culminant, on descend à Pacho. Au N. N.-O. de la ville on exploitait une couche de fer spathique de plus d'un mètre de puissance, dans un schiste semblable à celui de Villeta et supportant le grès et le calcaire. Dans l'une et l'autre de ces roches stratifiées j'ai recueilli de beaux échantillons de fossiles appar-
tenant au terrain néocomien, entre autres la trigonia alœformis.
Une source salée d'une abondance extrême surgit à environ 40 lieues de Zipaquira sur le versant oriental de la Cordillère, allant s'éteindre dans les ilanos de Gasanaro et de Mesa.
Une ligne partant de Zipaquira, suivant une direction N.-E., rencontrerait les trois gisements salifères les plus importants de la Nouvelle-Grenade : Zipaquira, Nemocon, Ghita.
C'est en traversant la Gordillère depuis Satira jusqu'aux environs de Pore que j'ai pu étudier la situation géologique des salines de Ghita.
On quitte la route de Gapitanejo conduisant à Pamplona, pour marcher à TE. N.-E. De Satira on descend dans la vallée du Ghicamocho pour remonter ensuite à Jérico.
Près de Gheva, le grès avec empreintes de dicotylédonées alterne avec le calcaire coquillier. A Ghita (altitude 2410 m.) les couches calcaires et arénacées sont singulièrement bouleversées. Parvenu sur le pdramo formant la ligne de partage des eaux allant aux Ilanos et
de celles qui se rendent dans le Chicamocho, à l'altitude de 3 681 mètres, le grès, très siliceux, prend un aspect lustré.
En descendant du pàramo, à la belle cascade de Rucubeche (altitude 1 923), on trouve un grès très schisteux, que Ton ne quitte plus et qui constitue la roche de Las Salinas de Ghita, grand village de 300 familles, placé au fond d'une gorge très resserrée, où coule le Rio Casanaro.
Il y a, par le commerce du sel, un mouvement, une animation qu'on observe rarement dans r Amérique espagnole. Salinas est à deux lieues de Pore, capitale des llanos.
Les eaux salées sourdent sur la rive gauche du torrent. Aussi sont-elles inabordables pendant les crues. Elles émergent d'un schiste noir, carburé, un grès à grains fins, rempli de parcelles de mica.
Près de Las Salinas, la roche prend un grand développement. Les strates, presque verticales, ont une direction N.-S. Une particularité est que les eaux sont chaudes. J'ai trouvé 44^^ pour leur température.
On connaît plusieurs sources salées, éma-
nant de schistes. Deux seulement Jes plus abondantes, sont utilisées.
L'eau, d après Fadministration, renfermerait 0,25 de substances salines.
L'évaporation se fait dans des cazuelas^ comme à Zipaquira; ces vases reviennent à 8 réaux, à cause de la rareté de l'argile propre à leur préparation. Le bois est très abondant. On le paie à raison de 1 réal la carga de 4 arrobes. On affirme que, pour obtenir 1 de sal cocida, on consomme 10 de combustible.
On obtient annuellement 10000 cargos de sel de 10 arrobes.
Gest un produit bien inférieur à celui de Zipaquira^ où on fait 209 000 arrobes de sal cocida et où on livre en outre au commerce 67000 arrobes de sai virgen.
Au reste, à Chita, la production est limitée par la demande ; car il est hors de doute que l'on pourrait fabriquer infiniment plus de sel.
Les salines de Chita ne sont pas, comme à Zipaquira, dans l'argile noire ; on n'y connaît pas de gtte de sel gemme.
L'eau, saturée de sel, sort d'un schiste faisant partie du Quadersandstein, si l'on en juge par
les fossiles observés, peut-être aussi du calcaire néocomien qu'on n'aperçoit pas dans la vallée, mais qui peut se trouver en relation avec le grès schisteux. De plus, les eaux salées sont chaudes et sourdent à une altitude beaucoup moins élevée : 1 460 mètres.
Des salines nous rejoignîmes la route de Pamplona en repassant par le pdramo. Près d'un petit lac, le baromètre donna pour hauteur 3 596 mètres. Son aspect est rendu des plus pittoresques par l'abondance des plants laineux d'Espeleteria dont il est entouré. L'eau paraissait noire par réflexion, bien qu'elle fût incolore et limpide. Le thermomètre y marquait 8^,3.
De Ghita nous descendîmes dans un torrent, (altitude : 2 566 mètres) pour monter ensuite à l'Alto de Cusugui (altitude : 3362 mètres).
Nous étions toujours sur le grès dans lequel on apercevait du quartz noir de la Lydienne : les strates sont contournées, comme brisées. La surface des couches de grès présente l'apparence d'empreintes de racines, de branches de la grosseur du bras. Je ne crois pas que ce soient des fossiles, mais une disposition particulière, un accident que j'avais eu déjà l'occasion d'ob-
server dans les environs de Capitanejo, là où la roche est peu inclinée.
De l'Alto de Cusugui, on descend dans Fétroite et fertile vallée de Uvita.
Avant d'arriver à Soata, on constate parfaitement la stratification concordante du calcaire coquillier avec le grès à fossiles.
A Soata nous étions sur la route qui conduit à Gapitanejo et, de 1&, à Pamplona et à la Sierra de Merida.
§ 2. — MINES d'ÉMERAUDE DE MUZO
Muzo est à Textrémité nord de Fesplanade de Bogota.
Lors de la conquête ses habitants étaient en hostilité constante avec le zaquo de Tunja. Ils furent vaincus après une vive résistance , quand les Espagnols eurent pour auxiliaires ces terribles chiens, la terreur des Indiens.
C'est de Zipaquira que je partis pour aller visiter les ruines de Muzo. En me rendant aux salines, j'avais passé le Rio Bogota en radeau, la crue ayant rendu le gué impraticable.
En traversant le village de Chia (tchia), jélus
frappé de Tabondance des pommiers et de la beauté de leurs produits. La pomme est peutêtre le seul fruit importé d'Europe qui atteigne une maturité convenable sur les plateaux froids des Andes.
Après avoir franchi le pdramo de Tausa j'entrai à Ubaté, grand village dans une plaine étendue et fertile, place d'un ancien lac.
Le jour suivant était un dimanche. Je dus assister à une messe que je trouvai fort divertissante, parce que, durant le service, des Indiens, couronnés de fleurs et se tenant par la main, dansaient au son du hautbois et du tambourin. C'est un usage païen que le clergé a cru devoir conserver ou plutôt tolérer.
Dans l'église je vis un crucifix d'une grande réputation : on le promena le soir, dans une grande procession aux flambeaux. La nuit, il y eut un fandango échevelé chez le curé.
A deux lieues au nord d'Ubaté se trouve le Pueblo de Taquené, placé à une assez grande distance d'un lac de 4 lieues carrées; sa profondeur ne dépasse pas 3 mètres.
A l'époque des sécheresses, les fièvres paludéennes sont fréquentes dans les environs du lac.
J'arrivai & Zimijaca (altitude : 2 883 mètres) en passant par Suza et la Boca del Monte, limite septentrionale du plateau de Bogota.
De ce point on descend vers la région chaude. On fil halte à Puripi (altitude : 1 304 mètres), puis nous arrivâmes au Rio Minero (altitude : 506 mètres), et au Paso de Guaso.
Après un parcours de 16 lieues au nord, le Minero se réunit au Rio Horto, qui se jette dans la Magdalena.
A partir de Puripi, nous avions marché sur un schiste noir, très feuilleté, à grains fins : une grauwacke.
Le Rio Minero est un torrent d'une grande rapidité. On le passe sur un pont formé par une sorte de hamac construit en lianes dont les extrémités sont attachées à de grands arbres. On éprouve une singulière sensation en marchantsurun systèmeen oscillations perpétuelles. Ce n'est pas sans danger que nos mules purent passer d'une rive & F autre. Ces pauvres bêtes résistaient et, une fois dans Feau, telle était Timpétuosité du courant qu'elles roulèrent plusieurs fois sur elles-mêmes, avant de pouvoir prendre pied.
En sortant du Rio, on monte par une rampe très inclinée jusqu'à Muzo. Nous souffrîmes infiniment de l'insolation , de la chaleur insupportable que nous ressentions dans le chemin pratiqué dans une roche noire, tellement chaude que c'est à peine si on pouvait la toucher.
Nous loge&mes chez l'alcade Ignacio Morales, administrateur des mines alors abandonnées et qu'on exploitait autrefois pour le roi d'Espagne.
Muzo était jadis une ville importante. On y comptait jusqu'à douze caballeros cruzadosy des chevaliers de l'ordre de Santa Isabel la Catholique.
Lors de ma visite, elle ne comptait plus que des ruines, dans lesquelles logeaient, çà et là, quelques misérables, atteints de la fièvre.
De son ancienne splendeur, Muzo n'a plus qu'une vierge très vénérée, vêtue d'un costume d'une grande richesse. Son buste est très beau. Elle portait une ample robe de velours bleu, ornée de franges d'or. Son front était ceint d'une couronne d'or et un collier de perles fines d'une grosseur remarquable entourait son cou.
Le sacristain qui nous la montrait attira notre attention sur la parfaite conservation de la senora.
« Voyez, disait-il, elle ne vieillit pas. Son teint est toujours animé, regardez ses beaux yeux noirs ; son vêtement est toujours neuf, quoiqu'elle le porte depuis plus d'un siècle ; les termites, auxquels rien ne résiste, puisqu'ils détruisent nos maisons, l'ont respectée ; c'est un miracle; et son corps, donc, vous allez voir, est incorruptible. »
Ayant fait le signe de la croix, il retroussa la robe. Ce que nous vîmes, ce furent deux charpentes, de trois décimètres d'équarrissage, que les insectes avaient épargnées, parce qu'elles étaient en bois de cédron, bases solides sur lesquelles reposait le buste de l'idole.
« C'est que c'est une vraie vierge, ajouta-t-il avec enthousiasme, bien autre chose que celle qu'on pourra vous montrer à Chiquinquira, une <c pas grand'chose », et, se tournant vers moi : pas plus vierge que vous, mon jeune officier, une intrigante, trouvée on ne sait où, ni comment. La nôtre est venue de Castille, et elle est pura^ inmaculada. »
Il y avait sans doute quelque chose de risible à entendre le brave homme vanter sa nuestra sehora^ son fétiche; mais quel est celui de nous.
même parmi les plus éclairés, qui n'ait pas son fétiche ?
Ceci me rappelle qu'en Alsace , étant en diligence, le curé de Haguenau sortit une superbe pièce de dentelle qu'une de ses riches paroissiennes envoyait au pèlerinage de Marienthal.
« Comme la bonne Vierge va être heureuse, lorsqu'elle recevra ces belles dentelles ! » disait le curé avec une joie enfantine.
On le voit, l'ecclésiastique de Haguenau était tout aussi simple que le pauvre sacristain de Muzo. Au reste, toute conviction est respectable par sa sincérité.
Les mines sont à deux heures au sud de Muzo.
Il fut impossible de pénétrer dans les travaux abandonnés. Une galerie plongeante, celle de San Antonio, était inondée. Elle est percée dans le schiste noir, très carburé, le schiste de Villeto, qui s'était montré à Puripi.
Les parois de la mine étaient recouvertes d'efflorescences de sulfate de chaux, de sulfate de magnésie, dus à l'altération des pyrites et de concrétions calcaires. Dans le schiste, on voyait du calcaire spathique blanc laiteux :
c'est le plus ordinairement la gangue des émeraudes.
A l'entrée du souterrain on i^emarquait des stalactites ferrugineuses ; une épaisse végétation arborescente, développée depuis Tabandon des mines ^ empêchait de faire une plus ample reconnaissance.
Après cette excursion, nous descendîmes dîner au-dessous de la mine de San Antonio.
J'étais assis sur un banc, en dehors de Thabitation et à côté de trois enfants auxquels j'inspirais naturellement une vive curiosité, quand passa devant nous, à quelques pas, rampant lentement, un énorme serpent, de trois mètres de longueur, dont le corps avait bien quinze centimètres de diamètre.
Pendant qu'il soulevait sa tête hideuse pour nous regarder, je l'ajustai, et j'allais lui envoyer ma charge de gros plomb, quand les enfants, abaissant ma carabine, se mirent à crier : « Pour l'amour de Dieu, ne le tuez pas ! c'est un ami, il détruit la vermine de la maison ; sans lui nous serions dévorés par les rats et par les fourmis I » '
Les enfants le connaissaient et ne s'en effrayaient nullement, quand ils le voyaient chez eux. C'était une couleuvre, caladora, blanc livide, œil rougeâtre. Je la laissai passer.
Les Indiens ne pratiquaient pas de galerie dans le schiste ; si ce n'est des espèces de tranchées sur des affleurements de filons que leurs épieux en bois pouvaient entamer. Us procédaient à l'exploitation en attaquant la montagne entière, en créant, pour ainsi dire, des déblais, dans lesquels ils cherchaient les émeraudes.
Les Espagnols adoptèrent et suivirent pendant longtemps ce mode de procéder qu'on n'applique généralement qu'aux alluvions aurifères.
On voit, dans les environs de Muzo, des derrumbos, des amas énormes de débris de roches accumulés au bas des escarpements. C'est par l'eau qu'on désagrégeait la roche schisteuse. A cet effet, on amenait, souvent d'une grande distance, un ruisseau aboutissant à un réservoir creusé au sommet de la montagne. L'eau, dirigée en fort courant sur le schiste, le ravinait, et des hommes aidaient à la destruction en grattant.
avec leurs épieux, la roche, peu adhérente, sur laquelle on opérait.
C'est dans les déblais accumulés au bas du schiste qu'on trouvait les émeraudes.
Les plus magnifiques, que les Espagnols enlevèrent au Cipa de Tunja, avaient été rencontrées dans les déblais produits par l'action de Teau, ou par la désagrégation naturelle de la roche schisteuse, très altérable par sa nature, à cause de son peu de cohésion.
Fort souvent on trouve de petites émeraudes dans la terre cultivée des environs, et il n'est pas rare d'en découvrir dans le gésier des poules élevées à Muzo.
Le produit en émeraudes fut considérable pendant la première période de l'administration espagnole. Tout en continuant à exploiter par l'action de l'eau, on ouvrit des travaux souterrains ; c'est alors que l'on constata que les émeraudes se rencontraient surtout dans les veines des amas de spath calcaire, d'ailleurs fort irréguliers. Cependant le schiste noir, très carburé, en contient aussi, et de Sénarmont a fait cette curieuse remarque que, dans la roche
— Al —
schisteuse y il existe des émeraudes microscopiques.
J'ai eu l'occasion de faire connaître ce que le gouyernement espagnol retirait de l'exploitation des mines de Muzo.
Plusieurs spécimens d'émeraudes d'un volume remarquable sont conservées dans le Musée de Madrid. Chaque émeraude était pesée ^ décrite et enregistrée; Morales, l'administrateur actuel, en a tenu un compte exact pendant plus de vingt-cinq ans.
Rien d'ailleurs d'aussi variable que les ren* déments.
Le gisement des émeraudes est réellement ce que les mineurs castillans et américains nomment topesy mol qu'on pourrait traduire par rencontre accidentelle, trouvaille. Pendant des mois le travail est improductif, puis, subitement, on tombe sur un ou plusieurs nids de la pierre précieuse ayant toutes les qualités désirables. Fréquemment aussi on retire des émeraudes morilloneSf en fragments irréguliers, remplies de gerçures, sans transparence, n'ayant aucune valeur. J'en ai à ma disposition plus d'un kilogramme.
La véritable émeraude est en cristaux implantés ordinairement dans une gangue de spath calcaire; elle est assez tendre pour être fragile. Il convient de la garder assez longtemps avant de la livrer au lapidaire : c'est comme si elle avait de l'eau intercalée, de l'eau « de carrière ».
La révolution qui survint dans la Nouvelle- Grenade empêcha de continuer la subvention accordée pour l'exploitation , devenue d'ailleurs bien peu productive. Le gouvernement républicain afferma les mines à un de nos amis, Joseph Paris, qui commença par s'y ruiner.
Pendant dix à douze ans, les recherches, poussées avec assez peu de vigueur, n'amenèrent aucun résultat, quand, un jour, on donna sur un tope d'une richesse exceptionnelle.
De la misère, Paris passa subitement à la fortune et, bien qu'il eût l'imprudence d'émettre tout d'une fois, dans le commerce, des émeraudes de la plus belle eau, il réalisa des sommes importantes. J'ai vu, entre ses mains, un cristal irréprochable, qu'il avait offert au Musée de Saint-Pétersbourg au prix de 20 000 francs. La vente n'en eut pas lieu. Paris suivit
alors le conseil que lui avait donné un habile joaillier : il débita la magnifique pierre en plusieurs morceaux, dont il retira 25000 francs.
J'ajouterai que Paris, après avoir gagné des millions, mourut pauvre, ce qui arrive généralement à ceux que les topes enrichissent. Tous les mineurs que j'ai connus étaient des joueurs incorrigibles. Il en a toujours été ainsi dans le Nouveau Monde, depuis la conquête. J'ai vu, au Choco, des propriétaires de lavaderos mettre, sur une seule carte, un enjeu de quelques kilogrammes de poudre d'or.
En quittant Muzo, nous descendîmes dans la vallée de Minero, que nous traversâmes, pour gravir ensuite l'Alto delPan (altitude: i 058 mètres). Nous gagnâmes, de là, l'Alto de Casurù (altitude : 1 223 mètres) avant d'arriver au village de Puripi, où l'on fit halte.
Sur notre chemin, nous vtmes trois serpents qu'on venait de tuer. Ils avaient deux mètres de longueur; c'étaient des caladores.
Les reptiles sont très nombreux dans cette région chaude et humide.
Nous avions toujours marché sur le schiste noir, prolongation du schiste de Villeta. La dis-
tance de cette localité aux ruines est de 12 lieues, en ligne droite, dirigée N. N.-E.
Une observation faite par hasard m'indiqua que les deux roches sont identiques. Je montais de la vallée de la Magdalena à Frascatativa, sur l'esplanade de Bogota, quand, près de Villeta, en traversant un ruisseau, j'aperçus, dans l'eau, une pierre d'un beau vert. Mettre pied à terre, ramasser le fragment qui avait attiré mon attention, fut l'affaire d'un instant. Je devins ainsi possesseur d'une belle émeraude, originaire^ sans aucun doute, du schiste que le torrent avait raviné.
Ce schiste est caractérisé par des gisements de cuivre et de fer spathique. Il continue bien au delà vers le nord. Partout il supporte le terrain arénacé et le calcaire néocomien.
De Puripi nous nous dirigeâmes sur Chiquinquira, en franchissant, pour la seconde fois, el Alto de la Boca del Monte.
On était sur le plateau de Bogota, à une altitude de 2600 mètres.
Chiquinquira possède un temple, presque une cathédrale, pour abritef une Vierge, objet de la
vénération du pays. C'est une Vierge pour tout faire. Les pèlerins arrivent de toutes parts pour l'adorer. Son image est ornée d'émeraudes d'une grande valeur.
C'est certainement la plus riche nuestra senora que l'on connaisse. Le sol de l'église était recouvert de petits cierges que font brûler les fidèles. Un clergé nombreux, très gai, très hospitalier, suffit à peine pour dire les messes à un peso^; c'est un revenu important. Les malades affluent, pour demander à la madone de les guérir. Rien de curieux comme ce foyer de superstition.
Avant de retourner à Bogota, je voulus visiter la province de Socorro, pour étudier attentivement les terrains stratifiés, particulièrement les couches riches en fossiles.
Je pris en conséquence la route de Puente Real, situé à 6 lieues au nord de Chiquinquira. C'est une localité bien peu importante (altitude 1680 m.) et j'arrivai à Bêlez, où je m'installai pour quelques jours (altitude: 2198 m.).
1. Peso ou piastre de 10 réaux = 5 francs. V. Annuaire du Bureau des Longitudes.
Pendant le trajet, j'observai d'abondants gisements d'un calcaire bleuâtre rempli de coquilles. On en voit des rognons dans le grès. Ces rognons aplatis augmentent de volume. On a alors de véritables couches calcaires. Bêlez est pavé en calcaire, et Ton peut dire, sans exagération, que le sol sur lequel on marche est une admirable collection de fossiles.
Bêlez est une ville fort animée. On y fabrique des confitures de goyaves; on y fait aussi le mascatOy préparé avec du maïs germé, sucré avec addition de jus de canne concentré à l'état sirupeux. C'est une pâte qui, délayée avec de l'eau, donne une boisson assez alcoolique pour déterminer l'ivresse. On expédie beaucoup de mascato à Bogota.
A 3 heures de marche au nord de Bêlez on nous signala un accident géologique fort curieux : el Hoyo del Aire^ le trou de l'air, ou plutôt le trou du vent. C'est un puits à peu près circulaire, dans des couches calcaires, il est très profond; les parois sont verticales. Au fond la végétation est arborescente : c'est presque yn jardin. En jelant une pierre, on vit s'élever une bande de perroquets qui s'échappèrent en décrivant
— saune hélice. On assure que ce puits naturel a 132 vares de profondeur*.
En me couchant à plat ventre, je pus ramper jusqu'au bord sans éprouver de vertige. Je laissai alors tomber un gros fragment de calcaire qui mit cinq secondes cinq dixièmes pour atteindre le fond. La profondeur, calculée d'après cette expérience, serait donc de 148 mètres. L'ouverture du puits est sur une pente peu inclinée, l'expérience sur la chute du calcaire a été faite sur la partie la plus basse du terrain.
On croit reconnaître, au fond de cette immense cavité, un commencement de galerie, ce qui a fait supposer qu'il existe une communication avec une vallée inférieure. Le fait est qu'il doit y avoir une issue par laquelle les eaux pluviales s'écoulent, le terrain d'en bas n'étant jamais submergé, même dans la saison pluvieuse.
Le nom A'Hoyo del Aire a été donné à ce puits parce que l'on assure que, de temps à autre, il en sort un vent impétueux. Nous y avons trouvé l'air absolument calme et, parmi les gens du
i. Lazare de Castille a 0™,835 ce qui donnerait 110 mètres.
pays qui nous accompagnaient, il ne ^'est trouvé personne qui ait été témoin de ce phénomène.
Dans les environs on connaît d'autres hoyosj mais aucun n'approche des dimensions de celui au bord duquel nous étions.
La disposition régulière, presque horizontale, des strates formant la paroi du puits naturel fait supposer que la cavité est le résultat d'un effondrement instantané. La végétation dont le fond est recouvert ne permet pas de constater s'il y a eu accumulation de déblais.
Le plus extraordinaire dans cette étrange et profonde dépression d'un terrain stratifié, c'est la netteté des parois. Pas une extrémité de couche formant saillie. Au reste les roches, dans les environs de Belez, sont très caverneuses.
Les indigents déposaient leurs morts dans de grands espaces souterrains, où l'on trouve encore aujourd'hui de nombreux vases en terre renfermant des squelettes.
Belez est à quatre lieues au nord de Socorro, capitale de la province de même nom. C'est une ville très peuplée, centre d'une industrie
importante: la fabrication de la toile de coton. Les femmes passent leur vie à filer à la quenouille et, dans presque toutes les maisons, on trouve un tissage.
Ces étoffes, grossières, mais très solides, sont en partie teintes en bleu avec l'indigo cultivé dans le pays. Ces tissus, écrus ou teints, sont expédiés à de grandes distances, jusqu'au Pérou.
Dans le Socorro on cultive aussi les cannes, pour en extraire du sucre servant à faire de l'eaude-vie anisée, boisson très appréciée.
La province de Socorro est traversée par le Rio Suarez, qui prend, en aval, le nom de Chicamocha; avant de se jeter dans la Magdalena il coule parallèlement, à très peu de distance du Rio Opon que remonta l'expédition de Quesada, pour pénétrer sur le territoire des Muyscas.
Janjis, Iron sont d'intéressantes populations, très industrieuses.
Partout on reconnaît le grès et le calcaire coquillier, dont l'alternance est quelquefois évidente, quelquefois douteuse. Ce qui est, je crois, certain, c'est que, tout en admettant l'intercalation du calcaire et du grès, cette der-
nière roche acquiert, en extension, surtout en épaisseur, particulièrement au nord du plateau de Bogota, à Ubate, une ampleur que ne présente pas le calcaire.
En admettant l'état prospère de la belle province de Socorro, on éprouve un sentiment pénible : c'est que c'est peut-être le pays des Andes où il y a le plus de goitreux : des goitres de dimensions formidables, et cela, dans toutes les classes de la société.
Il est à remarquer qu'avant la conquête, c'est au nord du plateau que les Muyscas se procuraient, en échangeant le sel des salines de Zipaquira, de Nemocon, etc., les objets de luxe qui leur manquaient, les émeraudes de Muzo, les vêtements de coton du Socorro, l'or de Jiron et de Bucaramanga.
Bogota. — Situation. — Climat. — Mœurs. — Âveutures. EzcunioDs dans les environs.
La capitale de la Nueva Granada est située à la limite orientale de la plaine, au pied de rochers d'où s'échappe le torrent de SanFrancfsco, un des nombreux affluents du Rio de Funzha, où se réunissent toutes les eaux de Bogota.
La ville est divisée en 195 quartiers ou manzanas, tracés avec une précision géométrique agréable à l'œil.
Les maisons, généralement d'un seul étage, en style mauresque, sont solidement construites en briques crues {adobes) et couvertes en tuiles. En 1823 rien n'était aussi rare que des fenêtres garnies de carreaux.
Les rues, bien alignées, sont arrosées par des ruisseaux où coulent, avec une grande vitesse, des eaux limpides, venant de la Sierra.
La population était évaluée, en 1823, à 30 000 habitants de race espagnole, d'Indiens muyscas, de métis.
La place principale {plaza mai/or) est très grande, sans aucune plantation ; pas un jardin. Tout présente cette triste aridité qui plaît tant aux Castillans.
Il faut sortir de la ville de Bogota pour rencontrer, sur les routes, de longues allées de daturas gigantesques, de salix Humboldtéay de passiflores.
Bogota renferme des édifices plus recommandables par leur solidité que par Télégance de leur architecture. On y compte 31 temples, 8 couvents d'hommes, 5 couvents de femmes, 2 collèges, des hôpitaux, un hôtel des monnaies, une bibliothèque publique, avec peu de livres et pas du~tout de lecteurs, l'observatoire édifié par Mutis en jy}83.
Le nombre des églises, les ecclésiastiques, les religieux que Ton rencontre partout, impriment un cachet monastique, que j'avais déjà remarqué
àPamplona et que je retrouvai plus tarda Quito.
La rue Royale {calle Reat)^ aboutissant à la plaza mayovj est le centre d'un commerce actif pendant quelques heures de la journée ; car, le soir, toute transaction cesse, la ville n'étant éclairée que lorsque la lune est au-^lessus de rhorizon.
Les boutiques où Ton débite de la chicha sont les seules qui restent ouvertes après le coucher du soleil. C'est là que les Indiens vont s'enivrer avec leur boisson favorite. La nuit^ le silence règne en dehors des habitations ; c'est à peine si l'on rencontre quelques personnes regagnant leur logis, en suivant un valet qui porte une lanterne.
La ville a 2 650 mètres ^ de hauteur absolue au-dessus du niveau de la mer, et 250 mètres env. au-dessus de la partie la plus basse de la plaine parcourue par le Rio Funzha.
Sur la montagne au pied de laquelle la ville est adossée, on trouve deux chapelles, l'une, au sud de la Quebrada de San Francisco, est dédiée h nuestra senora de Guadalupê, l'autre, au
i . 2 663 mètres d*aprè8 Y Annuaire du Bureau des longitudes.
nord, à nuestra senora de Monserrate. Ce sont deux pèlerinages très fréquentés, où le géologue reconnaît que les couches de grès sont fortement inclinées en sens contraire : celles de Monserrate, à Test, et celles de Guadeloupe & l'ouest.
Et, au-dessus, on exploite, comme pierre à chaux, un calcaire pétri de coquilles superposé au grès, en stratification concordante.
De ces pèlerinages, élevés de 660 mètres audessus de la plaza mayor^ le paysage est grandiose ; mais, ainsi que le remarque Humboldt, mélancolique et désert. La plaine, sur toute son étendue, apparaît comme parsemée d'Ilots dus à des couches de grès redressées.
La vue embrasse toute la contrée montagneuse et boisée qui s'étend jusqu'à la Cordillère de Quindiù dont les sommets, sur plusieurs points, atteignent les hautes altitudes.
A l'ouest, à une distance de 35 lieues, le pic neigeux du volcan de Tolima, ayant la forme d'un cône tronqué, semble se rattacher aux pâramos de Ruiz et Santa Isabel, aussi couverts de neiges éternelles. Je n'oublierai jamais la splendeur d'un coucher de soleil auquel j'assistai de
la chapelle de nuestra sehora de Guadalupe.
L'air était d'une limpidité absolue, le ciel d'un bleu foncé. Quand l'astre disparut avec lenteur derrière les immenses champs de glace, ce fut une éclipse. Le jour, après s'être graduellement affaibli, nous laissa subitement dans l'obscurité ; car il n'y a pas de crépuscule à l'équateur. Mais ce qui causa surtout mon étonnement, c'est une belle teinte rouge rosée qui apparut et se maintint pendant quelque temps au-dessus de la zone que le soleil venait de quitter. Cette teinte, ou plutôt cette vapeur s'étendait d'abord assez haut; puis elle cessa bientôt d'être visible, non pas en diminuant d'intensité, mais en se déplaçant et s'abaissant comme si, & Thorizon, l'astre radieux l'eût entraînée. Le glacier conserva durant quelques minutes une splendide coloration.
Depuis j'ai eu maintes fois l'occasion d'observer ce phénomène, notamment aux mines d'argent de Santa Ana, situées au nord du pdramo de Ruiz. Il était si constant, si prononcé, que j'écrivis à de Humboldt que la neige semblait devenir momentanément phosphorescente après le coucher du soleil.
Au-dessus des pèlerinages de Monserrate et de Guadalupe commence la végétation des régions froides des pdramos^ dont les feuilles, lisses et luisantes, rappellent celles du myrte et du laurier. C'est là que de Humboldt et Bomplan rencontrèrent le beau genre Aragoa.
En montant à la station la plus élevée de la montagne, le pdramo de Chiugaza, & l'altitude de 3905 mètres, j'entrai dans une petite forêt de fralles, joncs cotonneux {espeletia), où je vis une charmante gazelle très peu effrayée par ma présence, un condor, l'oiseau carnassier des cimes des Cordillères, que je pus observer d'autant plus près qu'il lui fallut du temps pour prendre son vol.
Bogota est douée d'un climat tempéré : c'est une conséquence de l'altitude. La température moyenne de 14*, 5 varie très peu dans le courant de l'année ; le jour, le thermomètre indique de 12 à 18^ Il est rare qu'il descende, même pendant la nuit, à 8 ou lO"". Pour donner une idée de Fégalité de température, il suffit de dire que la moyenne du mois le plus chaud est de 15%3, et celle du mois le plus froid 14^
Lorsque le ciel est pur, Tair peu agité, le climat du plateau est délicieux : c'est le printemps des pays tempérés de l'Europe . ToutefoiS; dans ces conditions, les nuits sont trop fraîches, non parce que la température baisse beaucoup, mais à cause du rayonnement nocturne auquel on est exposé. Par un temps couvert, pluvieux, surtout lorsqu'il vente fort, ou lorsqu'il y a des brouillards, Bogota est un séjour des plus désagréables, d'autant plus que, dans l'intérieur des habitations, rien n'est disposé pour le chauffage. Il existe même un préjugé contre les cheminées, depuis qu'un archevêque mourut subitement en s'approchant d'un foyer.
Les orages accompagnés de grêle ne sont pas trop fréquents ; cependant j'ai vu plusieurs fois le pavé et la ville couverts de grêlons.
La hauteur du mercure dans le baromètre est de 0°^,561. La pression atmosphérique est aussi peu variable que la température et le mouvement de la colonne mercurielle a lieu dans les vingt-quatre heures, avec une grande régularité, ainsi qu'il arrive dans les localités placées près de l'équateur.
Une année d'observations, faites à l'observatoire, a donné, en janvier :
Hauteur maxima 0,5623
-- minima 0,5586
Aussi, à Bogota, Teau bout à la température de moins de 100 degrés.
Malgré les faibles variations dans la température et dans l'atmosphère, de soudains changements dans la direction des vents, des nuages épais troublent subitement l'extrême sérénité de l'air ; des pluies persistantes, de violents orages, accompagnés de grêle, font que le climat des hauts plateaux des Cordillères est des plus inconstants. Ces altitudes de 3000 à 3 500 mètres sont peu inférieures à la région des nuages apportant l'humidité nécessaire à la végétation sur ces plaines élevées.
A Bogota, les vents d'ouest et sud-ouest amènent l'air tiède de la vallée de la Magdalena et généralement la pluie. Au contraire, les vents d'est et du sud, venant des steppes, occasionnent la sécheresse; l'air chaud abandonne sa vapeur aqueuse en franchissant un large massif de hautes montagnes.
Cependant, lorsque ce vent souffle avec force, il peut déterminer des pluies abondantes, mais de courte durée. On éprouve alors ces brusques alternatives de beau et de mauvais temps qui caractérisent la saison des pâramos.
Quand le ciel est couvert, on détermine assez exactement la hauteur des nuages, en prenant pour base verticale les roches de grès sur lesquelles sont b&tis les pèlerinages de Monserratc et de Guadalupe. Tant que ces chapelles restent visibles, Tamas nébuleux est à une élévation absolue supérieure à 3 300 mètres, ou à 1 050 mètres au-dessus de la ville. Cet amas descend graduellement vers la plaine ; il forme, vu à distance, une ligne horizontale et constamment j'ai dû traverser une bruine, avant de parvenir à sa limite inférieure, quoique cette fine pluie n'arrivât pas à la base de la montagne. Généralement c'était quand cette ligne limite touchait à une chapelle dédiée à Nuestra Senora de la Perla qu'il pleuvait dans la plaine placée à 230 mètres plus bas.
Ces faits, observés dans des conditions favorables, corroborent cette idée que, d'un nuage, il tombe de la pluie qui, si elle n'est pas abon-
dante, se volatilise pendant la chute; c'est ainsi qu'un amas nébuleux disparaît dans l'atmosphère, en entrant dans un nuage.
On peut se convaincre de la lenteur avec laquelle descendent vers la terre les très petites particules résultant de la condensation de la vapeur aqueuse. Il pleut, et l'on s'en aperçoit à peine; il faut qu'elles se réunissent pour que leur chute soit accélérée, la résistance de l'air étant alors plus facilement vaincue par une goutte que par d'infimes particules tenues en suspension, comme des poussières.
C'est aux extrémités de l'esplanade, là où commence la descente rapide conduisant à la vallée de la Magdalena, que l'on est témoin de la formation des nuages et des brouillards. Ces deux météores sont d'ailleurs identiques pour les météorologistes ; un nuage est un brouillard où on n'est pas, un brouillard un nuage dans lequel on est.
Sur les bords du plateau, la végétation est très développée. On y rencontre des forêts où abondent le chêne vert, quelques espèces de quinquinas, formant un contraste avec la
rareté des plantes arborescentes que l'on constate dans la plaine. C'est un effet de l'humidité permanente occasionnée par la condensation de la vapeur contenue dans Tair venant des régions dont la température est de 26 à 28^, se mêlant à Tair relativement froid de TAlto del Roble; dans lequel le thermomètre descend fréquemment à 8 ou 10^. Au Sitio de Focativa, à l'altitude de 2640 mètres, où j'ai séjourné à plusieurs reprises, la formation des nuages est des plus curieuses.
On les voit s'élever lentement, quand le vent d'ouest est faible, parvenir sur le plateau, où ils s'étendent sur une épaisseur variable ; on est alors dans un brouillard épais qui parfois est dissipé en quelques minutes. A les voir gravir la pente, on pensait à un troupeau de moutons. Les Indiens m'affirmaient que, par le clair de lune, c'était bien autre chose. Ils paraissent ressembler à des animaux, des taureaux, des chevaux, et surtout à un spectre représentant le diable en personne.
Dans les traditions populaires des pays de montagnes, les nuages jouent un grand rôle, grâce à l'imagination. Je souriais des illusions
de ces pauvres gens^ sans me douter qu'à quelque temps de là, je comprendrais qu'on peut les partager, au moins momentanément.
11 arriva que, pour une mission urgente, je dus me rendre de Bogota à Yilleta, en une seule traite. C'étaient 13 à 14 lieues à faire par une route aussi accidentée qu'en mauvais état. Je partis à 10 heures du soir, sans être accompagné. La nuit était assez sombre. Après avoir dépassé Funza, je m'égarai. Pas d'étoile visible pour m'orienter, une très faible clarté de la lune pour me guider sur un terrain où je n'apercevais pas de sentier battu. En allant ainsi au hasard, je pouvais aussi bien arriver à Zipaquira, au nord, qu'à Fusagasuga, au sud. J'étais perdu. L'excellent macho que je montais s'arrêtait tout court quand je lui lâchais la bride, on était par conséquent fort éloigné d'une habitation.
J'aperçus alors, très distinctement, et à ma grande satisfaction un cavalier. Je m'empressai d'aller vers lui, je criai, espérant qu'il s'arrêterait; mais plus je donnais de l'éperon, plus il fuyait.
Je me lançai de toute la vitesse de mon che-
val, il fuyait avec la même vitesse ; alors commença une course effrénée qui continua pendant 8 à 10 minutes et quand je fus sur le point de l'atteindre, homme et bête se divisèrent en trois boules qui roulèrent sur le gazon et disparurent. J'avais donné la chasse à une image fantastique.
Ayant fort à propos rencontré un ruisseau de ma connaissance, le Rio Serrezuela, je n'eus qu'à en remonter le cours pour me trouver sur la piste de Facativa, où j'entrai fort avant dans la nuit.
Je racontai aux Indiens comment j'avais pris un nuage pour un homme à cheval. — « Ce n'était pas un nuage ! dirent-ils, c'était un cavch lier blanCj nous le connaissons bien ; il se promène toujours au clair de lune dans la savane ; aussitôt qu'on approche, il devient invisible. »
Après avoir donné du maïs à mon machOy je commençai la descente de la Cordillère, au trot, sans me soucier des spectres, des taureaux, des cavaliers blancs, que je dus écraser jusqu'à Villeta, où j'arrivai avant le jour.
Des brouillards secs m'ont été plusieurs fois signalés sur la plaine de Muysca. J'ai con-
stamment vu des brouillards ou des nuages aqueux d'une faible densité. Je n'en ai réellement observé que dans le voisinage des volcans; des cendres extrêmement ténues, suspendues dans Tair, qui finissent, lorsque le temps est calme, par se déposer sur les feuilles, sur le gazon. Ce qu'on prend dans la plaine pour un brouillard s6c, mouille les plantes à la manière de la rosée ; à distance le nuage est presque diaphane ; c'est à peine s'il affaiblit les rayons solaires qij^i, bientôt, le font évanouir; en un mot, c'est un météore aqueux. Néanmoins il est des cas où l'atmosphère est rendue vaporeuse par une matière dont il est impossible d'affirmer la nature parce que, suspendue à une grande élévation, on ne peut constater qu'elle consiste en particules d'eau. Cette substance couvre des espaces considérables et reste en permanence durant des jours et des nuits. La lumière solaire la travers sans la dissiper. On a vu, à Bogota, une de ces nébulosités singulières par sa persistance. Heureusement elle a été décrite par un physicien très sagace, l'infortuné Caldas. C'est le H décembre 1809*. On ne pouvait re-
i.Il y a incertitude sur l'année. C'était en 1809 ou 1810.
garder le soleil sans faire usage d'un verre noir. A son lever, comme à son coucher, son disque avait la couleur de l'argent. A son point culminant, la lumière devenait plus vive; mais on la supportait aussi à l'œil nu. En approchant de Thorizon, le soleil avait une couleur tantôt légèrement rose, tantôt vert clair, quelquefois gris bleufttre, comme de Tacier. La chaleur solaire fut remarquablement atténuée. Généralement, le matin, on ressentait un froid anormal, la terre était couverte de givre, les plantes d'une organisation délicate gelaient, accident très rare sur le plateau. Toute la voûte du ciel paraissait voilée par un nuage transparent lui donnant une teinte blanche, sans qu'on aperçût ces couronnes enfâticas (halos) que l'on voit souvent, dans ces conditions, autour du soleil et de la lune. L'éclat des étoiles de première, de seconde et de troisième grandeur était notablement affaibli. On ne voyait pas, à la vue simple, les étoiles de quatrième grandeur : c'est dire que la nébulosité se manifestait le jour et la nuit. On l'a constatée dans toute l'étendue de la Nouvelle-Grenade. Sur le plateau, pendant sa durée, la terre était sèche, le vent du sud souf-
fiait par intervalles, entre lesquels on avait des calmes complets.
La quantité de pluie qui tombe à Bogota est assez forte. Voici quelques observations udométriques :
Joan secs. Joara plavioai.
Janvier 22 9
Février 20 9
Mars 12 19
Avril 9 21
Mai 10 21
Juin 22 8
Quantité de pluie tombant annaeUement à Bogota.
Année. Haatenr toule. Observatears.
en centimètres.
1807 100,3 Galdas.
1837 106 IlUngworth.
L'état hygrométrique varie aussi considérablement. L'hygromètre de Saussure, réglé et bien exposé, a indiqué en janvier 1824 :
Hygr. Temp.
Maximum. ... 69» 14» Ciel couvert.
Minimum. ... 59« 17%5 Ciel serein.
L'année 1825, pendant les mois de février et de mars, il y eut une sécheresse extraordinaire. Les récoltes périssaient partout, on faisait des processions, des prières, pour avoir de la pluie.
Dans les villes situées sur les hauts plateaux des Andes, Tétat hygrométrique ne correspond pas à ce qu'il devrait être en raison de l'altitude, à ce qu'il est réellement dans les localités arides.
C'est qu'une population importante ne s'établit que là où l'eau est abondante. 11 en résulte que l'air peut se saturer de vapeur et, si la sécheresse s'y fait sentir, c'est par suite d'une réunion de circonstances météorologiques anormales : la rareté des pluies, l'absence de brouillards, de nuages, de vents persistants ayant traversé les cimes les plus élevées, et, comme conséquence, la diminution des eaux courantes, la dessiccation des lieux marécageux, de la terre, par suite d'un soleil dont la radiation n'est pas interceptée.
A Bogota, il se déclara de nombreuses ophthalmies dues à la fois à la réverbération du sol et à la siccité de l'atmosphère. On se trouvait alors dans la situation où l'on est en voya-
géant sur les pampas, couvertes d'un sable blanc des environs de Quito, à des altitudes de 3000 mètres, sans rencontrer le moindre ruisseau. La peau du visage est bientôt gercée profondément, les lèvres saignent, si Ton ne prend pas la précaution de se garantir des effets de l'insolation.
Je crus devoir suivre attentivement la marche de l'hygromètre, pendant la période de sécheresse que Ton traversait. L'instrument, bien réglé, était suspendu au dehors à quelques mètres au-dessus du pavé. Le thermomètre fixé près du cheveu portait la division de Réaumur:
Harche de rhygromètre à Bogota en 1825.
Février,
)at«.
Heure.
Hygrom.
Therm.
Eut du ciel.
puageux.
pur, calme,
midi
Ih. 8.
midi 58« 15,4 19,25
Date.
iO h. m.
nuageux.
midi
pur.
couvert.
pur.
couvert.
pur.
pur.
14,5 Mars.
Heure.
Hygrom
Therm.
État da ciel.
li h. m.
découvert.
nuageux.
couvert.
très nuageux.
midi
nuageux.
lo
couvert.
midi
couvert.
nuageux.
couvert.
couyert.
midi
nuageux.
découyert.
midi
couvert.
découyert.
calme.
midi
quelques nuages
midi 1/4.
nuages v. Ouest.
nuages.
nuages v. S.-O.
couvert.
très nuageux.
Ih. s.
nuageux.
midi
Ih. s.
pluie.
pluie cesse.
nuageux.
très couvert.
nuageux.
ih. 8.
découvert.
Les journées les plus sèches ont précédé l'arrivée de la pluie. C'est le 9 mars que la sèche-
resse a été extraordinaire et il me parait hors de doute qu'on éprouverait un malaise en respirant dans une atmosphère contenant aussi peu de vapeur aqueuse.
Les principales cultures^ sur le plateau de Bogota, sont, comme à l'époque où les Muyscas Toccupaient^lemaïs, le quinoa (chenopodium), la pomme de terre. La conquête y a introduit le froment dont le rendement est des plus productifs, le cheval, Tftne, le gros et le menu bétail.
Il serait difficile de rencontrer de plus riches plantations de luzerne que celles que Ton voit au pied de la Cordillère et dont une irrigation habilement appliquée donne des récoltes abondantes pendant toute l'année.
C'est par suite de cette richesse en herbages qu'il s'est développé une industrie très lucrative, l'engraissement des bœufs que Ton y amène maigres des llcmos ou de la vallée de la Magdalena. On dit d'une pièce de bétail quand elle a passé de six semaines à deux mois dans les herbages, qu'elle est sebada^ c'est-à-dire suiffée. La viande est grasse, d'une haute qualité. Les bœufs, après la castration, sont mis à l'engrais, comme les vaches. La rapidité du développe-
ment du gras est due, non seulement à une forte nourriture verte, mais aussi à l'absence des insectes qui, dans les régions chaudes, assaillent jour et nuit les animaux mis au pâturage. Le marché de Bogota est d'ailleurs pourvu des produits agricoles si variés des tierras calientes : de sucre, de cacao et de fruits succulents : oranges, chirimoyaSy advocates, granadillaSy pastèques et goyaves, etc. Des légumes, on ne cultivait que le pois chiche, des haricots, des lentilles. De légumes verts, on n'en voyait pas.
Lorsque j'arrivai sur le plateau, la vie, même dans les classes élevées delà société, était d'une simplicité primitive : la vie des Espagnols au moyen &ge ; aucun luxe, si ce n'est pour les costumes de gala.
Les appartements étaient blanchis à la chaux. En fait de meubles, une table, des bancs, des chaises en bois, un canapé bas, où les femmes se tenaient assises sur leurs talons, à la façon mauresque. Chez les plus huppés, il y avait des pièces tapissées en cuir de Cordoue et des fauteuils en chêne qu'on ne déplaçait qu'avec difficulté, tant ils étaient pesants. J'en ai admiré plusieurs qui dataient, sans aucun doute, de
l'époque qui suivit immédiatement la conquête.
Si la vaisselle en argent était généralement en usage chez les riches^ on ne voyait, dans les classes moyennes, que la poterie grossière. Cependant, chez presque tous, on buvait dans des gobelets en argent, plus économiques, en définitive, que des verres fragiles dans une contrée où ils sont d'un prix élevé. Quant aux couteaux, on les employait peu; on se servait rarement de fourchettes; aussi, on procédait à un lavabo général après chaque repas.
Rien d'aussi peu varié que la nourriture.
Presque tout le monde déjeunait avec du chocolat à l'eau très clair et brûlant. Chacun le préparait chez soi et mêlait au cacao torréfié, broyé sur une pierre échaufl*ée, une certaine quantité de mais variant en proportion suivant l'état social de l'individu. Pour les domestiques, le mais surabondait. Chez les gens à leur aise, le chocolat était la boisson qu'on buvait en mangeant des œufs sur le plat, des œufs frits dans le saindoux, ou dans la graisse de chandelle, graisse d'ailleurs fort belle, fort appétissante.
J'ai établi la distinction entre les œufs sur le plat et les œufs frits, à cause d'un accident
assez désagréable d'abord, et auquel j'avais fini par m'accoutumer. Voici: Dans les meilleures maisons, il n'y avait pas alors de cuisine à proprement parler. En définitive, une cuisine, telle que nous la comprenons, était bien peu nécessaire.
Dans une pièce, on posait au niveau du sol trois grosses pierres remplissant l'office de trépied, alors survenait abondamment ce que Bergmann nommait les immondices de l'atmosphère, les poussières de l'air, d'autant plus nombreuses que le balai était un instrument à peine connu ; les cheveux dominaient dans ces poussières, parce que les dames et leurs esclaves se peignaient dans la cuisine.
Sur les œufs préparés sur le plat, les cheveux conservaient leur souplesse et, par leur couleur, on pouvait deviner la tête d'où ils provenaient. Dans la mastication, j'éprouvais, pour mon compte, un sentiment de dégoût ; avant de manger, je les enlevais autant qu'il était possible, comme je l'aurais fait pour les arêtes d'un poisson. Tout au contraire, sur les œufs frits, en raison de la plus forte température appliquée à la graisse, les cheveux rôtissaient, devenaient
cassants ; on les mangeait ou plutôt on les croquait sans s'en apercevoir.
Avec les œufs on faisait frire des rondelles de pommes de terre ou des tranches de bananes mûres, sucrées : c'était un mets délicieux, analogue aux beignets. En somme, le déjeuner était copieux.
On dînait à 1 heure ou 2 heures en 1823.
Je décrirai un dîner sans cérémonie, chez un avocat distingué.
On servit d'abord la fameuse olla podrida des Espagnols, un pot pourri. Un morceau de bœuf bouilli, enterré dans des pommes de terre, des pommes, des abricots verts, débarrassés de leurs noyaux, des garbanzos (pois chiches), du riz, des choux, du lard.
Nous étions seuls à table. La dame de la maison, sa fille, deux personnes charmantes, dînaient dans une pièce à part, à la cuisine peutêtre ; c'était l'usage.
II olla podrida me parut délicieuse. Pas de serviettes. On s'essuyait à une nappe étroite, brodée. Cuillers, fourchettes et plats en argent; assiettes en faïence; c'était un luxe inusité. Jusque-là rien à boire. Heureusement qu'on
apporta du bouillon chaud. Lapremière impression passée, je m'accommodai fort bien de cette boisson. Pour condiments, du sel, des poivres longs qui cautérisaient la bouche.
A ïolla succéda un plat de choux orné de saucisses, et toujours du bouillon. Le pain était très bon, bien plus agréable que le pain français, ayant, selon moi, une réputation usurpée.
Apparut ensuite une belle collection de confitures de goyaves, de cédrats. Puis vint le moment de s'abreuver. A un signal de l'amphitryon arrivèrent de grands gobelets d'argent remplis d'eau fraîche. Il était temps. Je n'avais jamais bu autant d'eau d'un seul coup.
L'Indienne qui nous servait dit une prière, las gracias f on fit le signe de la croix et l'on commença à fumer.
J'accompagnai mon hôte à une de ses fermes (haciendas), et, le soir, j'assistai à la tertuliia, réunion d'amis. Les dames étaient accroupies sur un divan adossé au mur du salon, éclairé par une seule chandelle. La lumière douteuse plaît aux conversations intimes. Les dames, généralement belles, toujours aimables, distribuèrent aux cavaliers des cigares qu'elles avaient
allumés, et bientôt nous fûmes dans un nuage épais. On installa quelques parties de monte y jeu de cartes favori du pays, et Ton joua d'assez grosses sommes; on prit du chocolat, on mangea des confitures. La soirée fut agréable. La tertullia a du bon ; on y vient sans être invité et sans faire la moindre toilette.
Dans les classes inférieures, — car il n'y avait pas alors et il n'y a pas encore de classe moyenne dans la société, — les aliments ne différaient pas de ceux que je viens de décrire. Les artisans, fort peu nombreux, les campesinos, se nourrissaient particulièrement à'ayaco; c'est un mélange de viande de bœuf ou de mouton coupée menu, cuite dans Feau avec des pommes de terre que l'on assaisonnait avec de l'ail et des oignons. La coction a lieu rapidement, à cause de la petitesse des morceaux. En moins d'un quart d'heure Vayaco est à point ; c'est en réalité un bon potage. Les saucisses, le lard, le gras-double entrent aussi dans la nourriture des gens de travail.
On prend ses repas près du foyer; pas de table, tout au plus des bancs ou des escabeaux. Le chocolat est pris matin et soir, on avale ensuite un verre d'eau. Dans les repas de la jour-
née, de même en dehors de ces repas, on consomme de la chicha (bière de maïs), boisson très fortifiante et bien plus alcoolique que la bière d'Europe.
J'ai vu des orejones et même de riches cultivateurs passant une partie de leur vie à cheval pour surveiller les troupeaux, se trouvant près d'un ruisseau limpide, faire au grand galop une lieue pour aller boire de la chicha. Ils ont horreur de l'eau, et le vin, si ce n'est le vin d'Espagne, ne plaît pas à ceux qui sont habitués à l'usage de la chicha. J'en citerai ici une preuve évidente.
C'était après que la victoire de Boyaca eut mis les patriotes en possession des hautes régions de la Nouvelle-Grenade; partout Bolivar était reçu en triomphateur. Tous ceux qui l'auraient traqué comme une bête fauve s'il eût été vaincu accouraient à lui pour faire leur soumission. La maison dans laquelle le général avait établi son quartier était assaillie de visiteurs, lorsqu'un nouveau venu, personnage important, l'un des plus riches propriétaires du plateau, se présenta. Bolivar appela un jeune Français, l'un de ses officiers d'état-major, pour lui dire de prier
Vhaciendado d'attendre quelques instants, parce qu'il désirait le recevoir en particulier. Il enjoignit à son aide de camp de recevoir le personnage avec les plus grands égards et de le faire rafraîchir avec du bordeaux.
— Est-ce du meilleur^ mon général?
— Oui, tout ce qu'il y a de meilleur.
Le commandant ne se le laissa pas dire deux fois et chargea immédiatement le cuisinier majordome d'apporter le vin, qu'il offrit alors à Vhaciendado. On trinqua et l'on but. Le jeune officier avala d'un trait l'excellente liqueur, mais son convive eut à peine porté son verre à ses lèvres qu'il se leva brusquement, pourpre de colère, et jetant le vin, dit :
— C'est une mauvaise plaisanterie qu'on ne doit pas se permettre avec un homme de mon âge et de ma qualité ; c'est de l'encre que vous m'avez offerte, vous voulez m'empoisonner I
— De l'encre, repartit l'officier, allons donc! Dans tous les cas, ce n'est pas du poison, tenez... et il avala coup sur coup trois verres de bordeaux.
— C'est, ajouta-t-il, le meilleur vin que possède le général.
Le campagnard s'apaisa, sourit et déclara le vin détestable.
La saveur styptique donne en effet à des bordeaux des meilleurs crus un goût rappelant celui de Tencre. Quant à l'officier, assez malin, il appela un camarade pour l'aider à finir la bouteille, il ne voulait pas s'empoisonner seul.
On mange peu de pain de froment dans les campagnes. On le remplace par des galettes de maïs et par des racines de yucca, par des pommes de terre. Le fromage entre aussi, et pour une assez forte proportion, dans le régime des travailleurs.
Les artisans, la plupart des gens de la campagne sont des métis, mélange de sang indien et de sang blanc ; les hommes sont fortement constitués et les femmes d'une fraîcheur, d'une beauté qui attire l'attention du voyageur.
Quant aux Indiens, c'est une catégorie à part; ils sont fixés généralement hors de la ville, dans des huttes circulaires, à toit conique, laissant échapper la fumée, de même qu'à l'époque de la conquête. La seule différence qu'on observe entre le Muysca actuel et le Muysca d'autrefois, c'est qu'il a perdu son idiome national.
L'Indien vit à peu près comme ses ancôtres ont vécu ; il se nourrit de pommes de terre cuites à l'eau ou grillées sous la cendre, 4e racines d'aracacha, de légumes secs, de galettes de maïs; il consomme peu de viande, si ce n'est de la chair de curi (cochon d'Inde) et de la charcuterie; c'est un grand buveur de chicha. Avec sa famille, toujours peu nombreuse, il cultive un champ {chacra), élève des poules. Il est de petite taille, admirablement musclé ; il se fait domestique, berger, et il exerce, en un mot, un métier exigeant peu de force. Il est assidu, patient au travail; sur les chemins, on le rencontre filant du coton à la quenouille tout en marchant et surveillant son troupeau, ce qu'il faisait sous la domination des Zaques. Au reste, l'Indien de Bogota est filou, menteur, sale, envahi par la vermine, ivrogne comme étaient ses pères.
Arrivé à Bogota avant l'invasion européenne qui a suivi la déclaration d'indépendance, j'ai pu observer l'état social tel qu'il était à l'époque où les colonies espagnoles ne faisaient de commerce qu'avec la métropole. C'est à peine si, dans le cours d'une vingtaine d'années, on vit
deux ou trois étrangers sur le plateau muysca. On ne connaissait que des négociants et leurs marchandises originaires de Castille.
Pour l'éducation, les mœurs, les coutumes, c'était l'Espagne au moyen &ge : une religion automatique, l'obéissance absolue à un clergé absolu et tolérant, la passion du jeu poussée à l'excès ainsi qu'il arrive dans toute société oisive, ignorante, n'ayant aucune aspiration vers les choses élevées; hommes et femmes jouaient d'une manière effrénée. Je me suis rencontré dans une tertullia où l'on commença par un enjeu d'une peseta. On s'anima, et, dans la nuit, le général Urdaneto perdit 20000 pesos. Aux fêtes nationales, on pontait sur la place publique, les dames du meilleur monde risquaient des sommes considérables ; telle était leur animation qu'elles restaient sans désemparer devant les cartes; rien ne les aurait fait se déplacer. Aussi, le lendemain, l'emplacement qu'elles avaient occupé était vraiment l'étable d'Augias.
Les combats de coqs étaient fort suivis. On faisait battre à mort ces animaux dans une arène entourée de gradins qu'encombraient les
spectateurs. J'y accompagnais volontiers mon ami, le général Paris, dont les coqs jouissaient d'une célébrité méritée ; les paris montaient souvent à des sommes excessives. J'ai vu le maître du triomphateur encaisser 1 000 à 2 000 piastres (pesos).
En 1823, les hommes portaient le manteau, cachant le plus souvent une mise négligée. Le costume des ecclésiastiques, des moines, il ne saurait en être question ; comme l'Église catholique, il est immuable.
Quant aux dames, leur mise, bien qu'un peu masculine en ce qui touchait à la coiffure, n'était pas sans grâce. Un chapeau d'homme en paille ou en castor, entouré d'un ruban et orné de fleurs ou de plumes, posé sur la tête recouverte d'un chftle richement brodé, assez ample pour couvrir la taille en la dissimulant, comme l'aurait fait une manta. Une robe de mousseline, en fourreau, garnie d'une guirlande ou d'un feston, et n'arrivant pas au mollet; des bas en soie, des souliers de satin blanc. Les bras sont sous le chftle de façon à pouvoir, par un mouvement des plus coquets, des plus provo-
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cants, cacher la figure à un poursuivant, en laissant juste une ouverture pour le regarder et l'attirer. C'était là le costume de visite, de gala. Toutefois, il y a aussi un vêtement que Ton mettait lorsqu'on sortait pour affaires, peutêtre aussi, j'en suis certain, par expérience, pour les rendez-vous, pour aller à l'église. Il a vraiment la régularité d'un uniforme. A dix pas, un mari ne reconnaissait pas sa femme, toutes étant vêtues strictement de la même manière.
J'ai trouvé cela bien intelligent! C'est un chapeau d'Auvergnat en feutre noir, à larges bords, horizontal, puis une mante en drap bleu, descendant un peu au-dessous du coude et permettant, par son ampleur, de /ow^r de FœU, c'està-dire de se masquer. Sous la manta, une chemise à corsage, très décolletée, brodée avec art, puis une jupe en soie, fixée sur les hanches par une ceinture de laine; la jupe est plissée, et, pour la tenir tendue, le bas porte un ourlet rempli de grains de plomb.
Chez les femmes du peuple, c'est le costume usuel, seulement la jupe est en drap bleu commun. A la maison, dans la boutique, on reste en jupon et en chemise ; mais pour sortir, on
revêt sa mantille pour voisiner et Ton prend le chapeau si Ton doit aller plus loin.
Les Indiens purs sont vêtus de coton, tels que les vit le conquistador Ximenès de Quesada.
Un puncho, couverture ayant un trou par où on passe la tête, une sorte de chasuble, des caleçons courls, quelquefois une chemisette, toujours un chapeau de paille de maïs, les pieds nus, comme les ont d'ailleurs les métis quand ils ne sont pas chaussés avec des aspargatas (espadrilles).
Quand une Européenne, M""* Roulin, arriva à Bogota, elle avait le costume que l'on portait en France en 1822 : chapeau de soie à fleurs artificielles, douillette de soie, corset, châle Temaux, gants, bottines, ou bien blouse de toile écrue, chapeau à la Paméla. EU^ était à ravir, c'est vrai, elle trottinait, en n'oubliant jamais de retrousser sa robe pour montrer un mollet breton irréprochable. Ce fut une révolution parmi les sefioiitcis, et les questions qu'on m'adressait sur la toilette de ma jolie compatriote étaient plaisantes et des plus indiscrètes. Ce qui les intriguait par-dessus tout, c'était la taille de guêpe de la dame française.
« Don Juan, n'est-ce pas qu'il faut une machine {una mecânica) pour se diminuer autant que cela? Dites-lui donc, puisque vous la connaissez, de s'habiller devant vous, vous ferez un plan de la machine pour nous la communiquer. »
Le corset fut bien vite imité et porté.
Les Européennes affluèrent à Bogota; le commerce anglais s'empara, avec l'activité fiévreuse qui le caractérise, des marchés que la liberté avait ouverts.
Du Chili à la Californie, sur la côte du Mexique, les produits britanniques encombrèrent les ports. Les Français suivirent de loin ce mouvement avec leur timidité habituelle. Le gouvernement de Louis XVIII restait d'ailleurs très hostile à l'émancipation des colonies espagnoles. En quelques années, on vécut, on s'habilla comme à Londres et à Paris. Les services de table ne laissèrent rien à désirer. On vit des carreaux aux fenêtres des maisons ; on installait dans les appartements des meubles fabriqués au faubourg Saint-Antoine.
Il manqua cependant quelque chose au confortable : des indispensables, des lieux secrets pour lesquels les colons ont toujours témoigné
une vive répugnance. Les hommes continuèrent à être des pieins-vents^ suivant la pittoresque expression de Royer-CoUard, et les femmes préféraient les vases portatifs encore en usage, non seulement en Italie et en Espagne, mais aussi dans le midi de la France. Quelle gêne pour un Européen ! Combien de fois ai-je dû monter à cheval pour faire une promenade obligée à une lieue de distance.
Un jour, c'était dans une cité importante du Cauca, j'habitais une sorte de palais ; le temps était affreux, mon brosseur tenait mon cheval sellé, quand la maîtresse de la maison, respectable matrone, devinant le but de mon excursion, fit placer devant moi une garde-robe en argent bossue, un chef-d'œuvre d'orfèvrerie du xvi* siècle, puis,s'asseyant dans un fauteuil, entourée de trois ou quatre négresses, elle me supplia de ne pas m'exposer à la pluie.
Ceci me conduit à raconter une histoire fort amusante, rentrant dans ce sujet.
J'avais reçu la mission de faire passer de la vallée de la Magdalena un matériel considérable de machines, outils, poudre, etc., destinés à l'exploitation des mines de la Vega de Supia.
On devait franchir un espace de vingt-cinq lieues, dans la Cordillère centrale, par des sentiers impraticables aux mulets, escalader des altitudes de 3500 mètres. Pour surveiller cette opération hardie, je m'installai, avec plusieurs officiers des mines et un détachement d'ouvriers, à Sonson, grand village à peu de distance de Taréte de partage des eaux, à la hauteur de 2400 mètres. Je louai quelques habitations et une maison qu'on destina à servir de latrines. Avec un personnel aussi nombreux, c'était une mesure d'ordre indispensable.
Sonson offrait quelques ressources : d'aimables familles occupées de commerce et de culture.
Dans leurs loisirs, mes gais compagnons organisaient des bals, des jeux, etc. Les danseuses et les joueurs ne manquaient pas. Le climat est tempéré, le sol fertile : on y vivait agréablement, En me rendant à la maison secrète j'avais plusieurs fois fait la remarque que les fragments du lilornmg Herald^ du Times ^ de la Gaceta nadonal disparaissaient subitement. Le vent ne pouvait les enlever, le local était clos par une porte battante. Je ne pouvais expliquer cette disparition de ces fragments maculés. Ma curio-
site fut excitée à ce point que je chargeai Treebilcok, jeune mineur cornishman, de s'embusquer pour découvrir le chemin que prenaient les papiers. Le mineur était fort intelligent. Grftce à la fraîcheur de son teint, il avait épousé une demoiselle à peau bistrée ayant pour dot une ferme et un œil de moins.
A quelques jours de là, je vis entrer mon Treebilcok riant aux éclats et tellement qu'il li^i fut d'abord impossible d'articuler un mot. Quand il eut recouvré la parole, il m'apprit qu'il avait vu une petite négresse ramasser les documents, les dissimuler sous sa mantille et s'enfuir. Quel était le motif de cette action? Le mineur reçut l'ordre de recommencer, d'arrêter la négresse, de la mettre en ma présence.
Ainsi fut fait; et j'appris alors que la pauvre esclave accomplissait une commission que lui donnaient ses maîtresses.
— A quoi emploient-elles ces dégoûtants papiers ?
— Eh mais, dit l'enfant, c'est pour faire des papillotes...
Le papier était très rare à Sonson.
Les femmes du monde, à Bogota, généralement belles, sont frêles et délicates, anémiques, conséquence d'un régime d'aliments peu substantiels, de sucreries, de fruits; peu de viande. Leur chétive constitution forme un contraste avec la robustesse des femmes du peuple, au teint coloré, aux yeux et cheveux noirs, aux muscles si fortement accentués.
Les hommes de race blanche à vie sédentaire ne sauraient être comparés aux métis d'une activité prodigieuse, passant leur existence en plein air, courant le cerf aux grands bois des pdramoê, exécutant des steeple-chases dans un terrain des plus accidentés.
Plus d'une fois j'ai pu admirer tout ce que chasseurs, chevaux, chiens, déployaient d'intrépidité, de courage, dans ces courses insensées. Les Indiens, quand ils sont stimulés par l'intérêt, sortent de leur apathie et, sans avoir jamais l'activité fiévreuse du métis, se livrent cependant à de durs travaux. Ce sont, ou des charbonniers, carbonisant sur le haut des montagnes et descendant à la ville, sur leurs épaules, des sacs de charbon pesant de 50 à 60 kilogrammes; ou des aguaderos promenant pendant des heures
entières des oUas en terre cuite contenant environ 60 litres d'eau qu'ils vont puiser au Pico de San Francisco. Comme piétons, comme chasquis (courriers), ils sont inimitables : leur allure est celle d'un bon pas gymnastique qu'ils peuvent soutenir durant cinq à six heures.
Les femmes du demi-monde ont, dans les villes des Cordillères, une situation particulière. Elles sont d'une grande beauté : c'est une nécessité de leur profession. Quant à leur race, si elles n'appartiennent pas absolument à la race blanche, elle doit n'avoir que fort peu de sang indien. Ce sont les courtisanes de l'antiquité. Leur clientèle les enrichit; elles effacent, par leur toilette, par le luxe de leur intérieur, les dames du grand monde, dont elles sont de redoutables rivales. Quoique vénales au plus haut degré, elles ont néanmoins des accès de désintéressement. Ainsi la Pépita de Oro (Pépite d'Or), car ces dames ont toujours un surnom, — on ne pouvait la regarder sansétonnement, à cause de sa beauté, — s'était éprise d'un colonel hanovrien, un géant, un colosse, nommé Friedmann. Or, en Colombie, en 1823,
le militaire n'avait rien. Ces attachements sincères ne persistaient pas; j'en eus la preuve.
Après la Pépita de Oro, venait Quebranta cuja (Brise-lit), moins remarquable par sa physionomie que par sa plastique. On avait devant soi la Vénus de Milo ayant conservé ses bras. Je passais alors pour Tofficier le plus mince de Tétat-major. Ce fut une attraction pour la Vénus et il en résulta pour moi bien des désagréments. Vénus me suivait comme un caniche; elle surveillait toutes mes démarches, sans y mettre ta moindre discrétion; elle m'affichait. Quand je sortais d'une maison, je la trouvais assise à la porte, m'attendant, pour me suivre encore; décidément j'étais compromis. Que faire? Rien ! Fort heureusement il arriva à Bogota un jeune officier possesseur d'une taille plus fine que la mienne. Vénus s'en empara à ma plus grande satisfaction. C'est ainsi que je recouvrai ma liberté.
Le demi-monde d'en bas différait notablement du demi-monde d'en haut; tout aussi beau, bien que plus métis. Même toilette tapageuse. Un préjugé de caste ne leur permettait pas de se chausser; elles allaient pieds nus, aussi les
nommait-on des descalzas (déchaussées). Elles se vengeaient en exhibant les pieds les plus mignons, les plus coquets, dont les doigts étaient ornés de bagues de prix. On assure qu'en présence de ce luxe, l'autorité fit une concession aux piquantes descalzas en leur permettant l'usage, non des bas de soie, mais des bas de coton, ce qu'elles refusèrent avec indignation.
J'ai dit que le clergé était licencieux, immoral. Les prêtres, les moines entretenaient ouvertement des concubines, ou vivaient maritalement avec elles. Souvent je rencontrais un hospitalier de San Juan de Dios, suivi d'un enfant vêtu de l'habit de l'ordre : c'était le père et le fils. Un jour, un prédicateur d'un grand renom, le chanoine Guerra, arriva comme un fou chez le docteur Roulin, le suppliant de venir délivrer sa femme en mal d'enfant. Le docteur partit aussitôt, avec son forceps, et revint bientôt nous annoncer que M"' la chanoinesse et son fils se portaient bien.
J'avais beaucoup connu, à Paris, un prêtre américain, alors qu'il était exilé. Pour reconnattre son patriotisme, on lui avait octroyé une
cure des mieux rétribuées dans les environs de la capitale. Passant près de là, je me détournai pour faire visite à mon ami. La veille, il y avait eu un épouvantable orage.; la foudre était tombée sur le presbytère. Mon homme me montra, & la tête de son lit, les dégâts causés par l'électricité : un chandelier d'argent, les armatures d'un parapluie entièrement fondus, le matelas carbonisé.
— Eh! lui dis-je, comment n'avez-vous pas été foudroyé ?
— Par une raison bien simple, ou plutôt par un miracle, me répondit Texcellent curé; Dieu m'avait inspiré et, cette nuit, j'ai couché avec mi amiga dans la pièce voisine.
La morale des gens d'église n'était pas toujours très délicate. J'ai connu plus d'un curé qui prétait à la petite semaine, à gros intérêts. D'autres faisaient le commerce en vendant des vêtements, des vivres à leurs paroissiens. Le hasard jSt que j'en trouvai un auquel l'amour du lucre inspira une idée bizarre, à laquelle il osa me proposer de m'associer. Je me trouvais depuis peu à Bogota quand le gouvernement me chargea de visiter la capuchineria, dont les ca-
pucins avaient été chassés, sauf un, resté comme gardien. Le couvent est à une courte distance de la ville; j'avais à examiner attentivement sa construction, pour savoir s'il était possible d'y installer l'école des ingénieurs. Une femme aimable me pria de lui permettre de m'accompagner, ayant depuis longtemps le désir de voir l'intérieur d'un couvent d'hommes. Comment refuser de satisfaire une si légitime curiosité ! Pour sauver les apparences, j'engageai un excellent curé de ma connaissance à être de la partie.
A l'extérieur, la capuchineria est un charmant monastère. Je frappai, et un capucin bien encapuchonné vint ouvrir une porte lourde comme celle d'une forteresse. A peine le frère gardien eut-il aperçu la jeune dame, qu'il commença à faire des signes de croix. Je lui exhibai ma commission, et il nous laissa entrer. Pendant tout le temps, il faisait des yeux incroyables et avait une mine peu rassurante pour les visiteurs, à ce point que je m'applaudis de n'être pas venu avec des vêtements de civil : je ne le perdais pas de vue. Je lui commandai de montrer tout ce qu'il y avait à voir, il m'obéit, allant en
avant, sans prononcer un mot. Ce qui fixa surtout mon attention, ce fut une collection de reliques artistement rangées, étiquetées, conservées dans des armoires vitrées, dont je demandai les clefs. Mon curé cicérone connaissait très bien les précieuses reliques, il m'expliquait leur origine, leur puissance. On voyait des dents, des m&choires, des tibias, des omoplates d'une foule de saints. Mon curé me présentait les ossements, m'engageait à les considérer de très près. Je me croyais dans un musée paléontologique, en présence d'ossements fossiles; enfin j'en eus bientôt assez. Quand nous nous retirâmes, le capucin, tout en se signant, ferma la porte sur nous avec une telle violence qu'il avait évidemment l'intention de briser les pieds à l'un de nous.
Le jour qui suivit mon expédition à la capuchineria, j'eus la visite du curé cicérone.
— Hé bien ! que pensez-vous des reliques ?
— Rien du tout. Vous savez bien, curé, que je ne crois pas à toutes ces saletés-là.
— Saletés, saletés, tant que vous voudrez, mais ces saletés valent beaucoup d'argent.
N'avez-vous pas remarqué que ces saints osse-
ments ont un aspect bien différent de celui des ossements non sanctifiés?
J'en convins, ces reliques présentaient certains caractères particuliers; généralement la surface paraissait corrodée, etc.
— Et puis, où voulez- vous en venir? dis-je au curé.
— Avant de m'expliquer, dit-il, je désirerais savoir si, par des procédés chimiques, vous pourriez communiquer ces caractères aux os vulgaires.
— Sans doute, répliquai-je, on parviendrait à leur enlever le poli, en les corrodant légèrement par une vapeur acide; on pourrait même, je présume, développer sur leur surface cette légère teinte verte, cette trace de cryptogames que j'ai remarquée sur quelques-uns... et puis?
— Mais alors, nous pourrions gagner de l'argent; je vous apporterais les ossements, et vous les sanctifieriez au moyen de la chimie. Quant au placement, ne vous en inquiétez pas, on en vendrait plus que vous n'en pourriez sanctifier.
— Mais alors, monsieur le curé, votre intention serait de fabriquer de fausses reliques. C'est
indigne ! Comment pouvez-vous imaginer une action aussi blâmable ! Ce serait simplement un vol que vous commettriez.
— Ainsi, pas d'affaires?
— Non, et sortez.
La police de Bogota, ainsi que cela a lieu dans les villes espagnoles, ne protégeait personne. On volait impunément. Il y eut tant d'attaques nocturnes, d'assassinats, que le congrès, en 1823, décréta la peine de mort contre les voleurs, La loi fut mise immédiatement en vigueur et les tribunaux rappliquèrent sans pitié, même pour des larcins qui, dans d'autres temps, eussent attiré sur les coupables une peine correctionnelle.
Sans le concours de l'administration militaire, on eût été bien embarrassé pour exécuter les condamnations. Il fut impossible de trouver un bourreau pour donner la garrotte (étrangler). Je me trompe : il se présenta un homme prêt à remplir cet office, un soldat ayant appartenu à la légion irlandaise, un ivrogne qui allait entrer en fonction, quand le colonel Campbell, chargé d'affaires de Sa Majesté Britannique, s'y opposa formellement.
Mon ami, le général Paris, commandant militaire de Bogota, mit à la disposition de la justice civile les piquets d'exécutions qu'elle requérait. Sur la plaza mayor, près d'un mur, on dressa une chaire, un banc ayant pour dossier une planche à laquelle on attachait le condamné. Une fois qu'il était assis, quatre fusiliers commandés par un sergent lui donnaient la mort. Immédiatement après, le moine auquel le criminel s'était confessé, montait en chaire et faisait un discours au populaire des deux sexes, toujours pressé d'assister à un tel spectacle qui se termine sur l'échafaud. Et parmi ce peuple, il n'est pas rare de voir des individus accourir pour voir mourir un ami, un parent.
Je demeurais chez la senora Tadea, une des plus riches familles de la cité, avant les pertes que lui avait fait éprouver la guerre de l'indépendance. Un jeune esclave noir que l'on avait attaché à mon service me demanda en riant, un matin, la permission d'aller voir fusiller un voleur.
— C'est affreux, dis-je à ce garçon.
— Mais celui qu'on va fusiller, c'est mon frère aîné, je veux le voir mourir et prier pour lui.
A quelques heures de là le négrillon revint satisfait.
On trouvait Içs assassins, les voleurs, dans de hautes positions sociales. Un nègre, que son courage dans la guerre de Pasto avait élevé au grade de colonel de cavalerie, le colonel Infante, un esclave affranchi du général Bolivar, tua à coups de sabre un cordonnier, son créancier.
Déjà on soupçonnait qu'il avait assassiné plusieurs personnes. Il fut jugé et condamné à mort par un conseil de guerre présidé par mon colonel, José Maria Lanz. Je fus désigné comme fiscal (rapporteur) . L'exécution eut lieu sur la plaza mayoTj un jour de marché. Infante, en grand uniforme, un crucifix à la main, marcha bravement vers le banc fatal. Il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux; il fut fusillé par un piquet d'artilleurs. Aussitôt après, un moine monta en chaire et commença à prêcher, tandis que le fiscal posait la main sur le cœur du supplicié pour constater la mort. Les troupes défilèrent autour du cadavre.
La marquise de Tadea, fort âgée, possédait> parmi les restes de son ancienne opulence, un collier de perles d'une grosseur et d'une
régularité qui faisaient Tadmiration des connaisseurs, du plus expert de tous en joaillerie, le colonel français Esménard, appelé pour affaires dans la Nouvelle-Grenade. Une nuit, un homme, barbouillé de noir, pénétra dans la chambre de la marquise et, au pied du lit, le matin, on trouva la pauvre vieille plus morte que vive, tant elle avait souffert du froid. Elle déclara que rhomme noir avait les mains blanches, que, par conséquent, ce n'était pas un nègre ; qu'il l'avait torturée, presque étranglée pour lui faire déclarer où était le collier de perles; qu'elle avait résisté et que, le jour commençant à poindre, le voleur s'en était allé, après avoir pris des bijoux en or. La marquise ne déclara pas tout à la justice : c'est que le voleur était son petit-fils, capitaine dans larmée. Le lendemain cet officier avait pris la fuite, on ne le revit plus. C'était un homme mal famé, un joueur incorrigible, ne payant jamais ses dettes, excepté celles de jeu. Je le voyais souvent, et je m'en méfiais. Une fois j'allais partir pour porter aux mines de Mariquita une centaine de mille francs (20 000 piastres) en onces d'or. Le petit-fils me demanda avec qui je ferais le voyage.
— Avec un lancier.
Puis, laquelle des trois routes je prendrais pour descendre dans la vallée de la Magdalena. Je m'empressai de lui indiquer un chemin que je ne devais pas suivre.
Les monuments de Bogota méritent à peine d'être mentionnés, si l'on en excepte la cathédrale dont l'architecture est exactement celle de l'église des Jésuites de la rue Saint-Antoine. Mais un édifice qu'on ne s'attendait pas à trouver à l'altitude absolue de 2650 mètres, près de l'équateur, c'est un observatoire astronomique. C'est à l'initiative, au zèle d'un savant espagnol illustre, devenu Américain, le docteur Mutis, que l'on doit l'observatoire de Bogota.
Mutis naquit à Cadix, en 1732. Son goût pour les sciences se manifesta dès sa plus tendre jeunesse. Il prit ses grades de docteur en médecine à Séville. Il accompagna, en qualité de médecin, don Pedro Mesia de la Cerda, nommé vice-roi de la Nouvelle-Grenade. En 1760, Mutis débarqua à Carthagène, accompagna le vice-roi à Bogota, après avoir recueilli, en remontant la
Magdalena, une riche collection de plantes el fait une découverte importante: la variation périodique nocturne de la hauteur du mercure dans le baromètre. Lors du retour de Cerda en Europe, Mutis se fixa à Bogota, où il fut bientôt nommé directeur de l'expédition de botanique ; c'est dans cette ville qu'il commença la Flore de la Nueva Granada, qu'il continua à Mariquita, où il passa plusieurs années, afin d'étudier plus facilement les végétaux vivant à diverses hauteurs et par conséquent à des températures les plus variées, depuis les régions chaudes, jusqu'aux froides limites des neiges éternelles, de Ruiz et de Tolima.
Je me suis trouvé en 1824 au milieu des restes de la maison qu'avait habitée Mutis. Du sol du salon s'était élevé un magnifique quinquina jaune provenant sans doute d'une graine tombée d'un herbier. L'arbre avait percé la toiture, et son feuillage, d'une grande richesse de couleur, abritait les ruines de l'édifice. Tout près on découvrait un bosquet de cannelliers plantés par l'illustre botaniste, et, en considérant avec une sorte de tristesse cette solitude absolue dans un lieu où on avait dépensé tant d'activité, on
pouvait dire avec Addison : « Un homme utile a passé par là. »
C'est à Mariquita que Mutis instruisit des dessinateurs habiles : les fleurs, les fruits, les feuilles furent reproduits avec une exactitude, une vérité qui excitèrent Tétonnement de ceux qui ont vu ces beaux vélins dessinés par de pauvres métis transformés en artistes qui n'eussent été déplacés nulle part.
Pour terminer son œuvre, Mutis résolut de retourner dans la capitale où le gouvernement l'installa dans une belle maison, la Casa de la botanique, où il y eut bientôt 5 000 dessins sur vélin, un herbier de 100 000 plantes, une collection de graines et des échantillons de bois, enfin une imprimerie.
Dès 1772 Mutis était entré dans les ordres. 11 remplit ses fonctions sacerdotales avec un zèle qu'aucune difficulté n'arrêtait : il fut constamment le médecin et le consolateur des pauvres. Sa réputation s'étendit au delà de l'Amérique espagnole ; il eut une correspondance avec les naturalistes les plus célèbres de son époque. Linné le proclamaitle prince des botanistes américains.
Durant la guerre de l'indépendance, dont
Mutis ne fut pas témoin, les dessins delà Flore de la Nouvelle-Gi'enade furent enlevés par les Espagnols. Ne nous en plaignons pas. Cette riche et inestimable collection est religieusement conservée dans le musée d'histoire naturelle à Madrid. Si elle fût restée à Bogota, il est plus que probable qu'elle aurait été détruite ou tout au moins dispersée et par conséquent perdue pour la science.
Mutis mourut à Bogota en 1808, dans sa 77* année. Sa dernière œuvre fut la fondation de l'observatoire astronomique construit en 1802-1803, sous sa direction, par le capucin fra Domingo Petrez, sur un terrain dépendant de la direction de Texpédition botanique. C'est une tour octogone dont les pans ont 13 pieds de largeur. La terrasse hémisphérique terminale est élevée de 132 pieds au-dessus du sol; elle est percée, au centre, d'une petite ouverture laissant pénétrer un rayon de lumière qui projette l'image du soleil sur le sol carrelé de la pièce principale sur lequel est tracée une ligne méridienne et forme un gnomon de 37 pieds 7 pouces d'élévation. Tout y a été disposé pour observer le ciel vers les quatre points cardinaux.
Les fenêtres sont très hautes, pour permettre de viser près du zénith.
Ce que Ton peut reprocher à l'observatoire, c'est que les planchers des salles ne sont pas assez stables. On les ébranle sensiblement quand on marche sans précaution. L'inconvénient ne se présente pas sur la terrasse, construite en voûte. En un mot l'édifice n'est pas assez massif et il est à regretter qu'il ne se trouve pas une salle au rez-de-chaussée.
Pour l'époque, et vu la situation, l'observatoire fut libéralement doté. Le roi d'Espagne donna un quart de cercle de Sisson, deux théodolites, deux chronomètres, sortis des ateliers d'artistes anglais d'une grande réputation. Mutis gratifia l'établissement de quatre lunettes achromatiques, de trois télescopes à réflexion de Dollond, de thermomètres et, cadeau précieux, d'une pendule astronomique de Graham, ayant appartenu aux académiciens envoyés à l'écjuateur pour déterminer la figure de la terre, enfin d'un quart de cercle de Bird, de 18 pouces de rayon, que de Humboldt avait avec lui dans sa navigation sur l'Orénoque*.