De la Gondamine vendit sa pendule au Révérend Père
Il ne manquaft à Tobservatoire qu'un astronome. Au reste Mutis, esprit aussi sagace que persévérant, jugeant des autres d'après luimême, était convaincu qu'on pouvait devenir astronome quand on avait à sa disposition les moyens d'observer le ciel.
J'ai vu l'observatoire pour la première fois en 1823. Dans quel état se trouvaient les instruments qu'on n'avait pas volés ! Pendant la guerre, une soldatesque indisciplinée s'en était «mparée ; les verres des oculaires avaient été soustraits, ainsi que les chronomètres et les lunettes ; la pendule de Graham était entièrement brisée. Entre les débris je fus étonné de trouver, à peu près intacts, les télescopes à réflexion et le quart de cercle de Bird. Ce fut au milieu de ces ruines que j'installai deux baromètres de Fortin comparés à celui de l'Observatoire de Paris. Je procédai à un inventaire de ces tristes épaves et c'est alors que, dans un
Te roi, dominicain de Quito et habile horloger. A la mort de Terol l'instrament passa par diverses mains et fut enfin acheté par Galdas, qui l'apporta à Santa Fé de Bogota. Le quart de cercle de Bird, qui devait être pour Humboldt d'un grand embarras en voyage, fut acheté par Ignacio Pombo. T. m. 15
tas de papiers amoncelés dans une chambre obscurC; j'eus le bonheur de découvrir et de sauver de précieux manuscrits : d'abord les observations thermométriques faites pendant un grand nombre d'années dans la Cma de la Expedicion de botânica, puis des liasses bien curieuses formées de lettres de religieuses du couvent de Santa Clara à leur directeur spirituel.
Pour savoir ce qu'elles contenaient, il fallut bien les lire. Pauvres recluses, quels épanchements ! quels singuliers péchés que ceux dont elles s'accusaient : elles exaltaient leur amour pour leur époux, Notre-Seigneur Jésus-Christ, en des termes qui auraient pu exprimer des sentiments charnels. Cette correspondance, empreinte d'une pieuse admiration pour leur confesseur, renfermait l'aveu de quelques faiblesses, de fautes évidemment imaginaires. 11 eût été indigne de les divulguer ; on aurait violé le secret de la confession. Je brûlai les lettres. Pour un commandant de flibustiers atteignant à peine sa 22"" année, on accordera que a'étsiit une louable résolution.
Excursion pour déterminer les limites du terrain au sud de Bogota. — Vallée de la Magdalena entre Honda et Ibague. Observations sur l'accroissement de l'intensité du son pendant la nuit. — Pont naturel de Pandi ou dlncononzo.
C'est pendant un séjour de six mois dans Tancienne province de Mariquita, alors que j'étais désigné pour procéder à la recherche des anciens travaux des mines d'argent de Santana, que j'eus l'occasion d'étudier la constitution géologique de la vallée de la Magdalena, depuis Honda jusqu'à l'embouchure du Rio de Fusagasuga et de fixer les limites sud du grès de Bogota.
Après avoir traversé la chaîne de schistes de Villeta qui passe à la grauwacke, près de la mine de cuivre d'Ataca, on rencontre le grès bien stratifié, en couches presque verticales formées
d'une sorte de poudingue que Ton suit jusqu'au Rio Magdalena.
Je m'installai à Mariquita, après avoir traversé la ville de Honda, où se termine la navigation de la grande rivière.
De Honda, les marchandises venant de Cartagena ou de Santa Marta sont transportées sur le plateau soit par des mulets, soit par des Indiens cargueros. On se formera une idée des difficultés des transports quand on connaîtra les accidents du terrain depuis la Bodega Honda jusqu'à Focativa, où commence la plaine de Bogota :
Accidents de terrain de Honda à Focativa.
Altitude.
Bodega Honda 256 mètres.
Alto del Sargento 1 404 —
Guaduas i 022 —
Alto del trigo 1 918 —
ViUeta 839 —
AltodeGascas 1893 —
Escobal 1989 —
Alto del roble 2 807 —
Focativa 2 641 —
Quoique la distance en ligne droite de Honda à Bogota ne dépasse pas 10 myriamètres, les
convois de mules mettent 6 à 7 jours à la franchir; quant à un carguero indien, portant au plus 75 kilos, il n'arrive à la capitale qu'en 12 ou 15 jours.
Mariquita est à trois kilomètres à Touest de Honda, à l'altitude de 548 mètres, au pied des premiers rameaux de la Cordillère centrale. Depuis la Magdalena, le chemin est en plaine.
C'est une des plus anciennes villes de la Nouvelle-Grenade, fondée, je crois, par Ximenès de Quesada qui fut inhumé dans l'église qu'il y avait fait construire.
Les maisons, spacieuses, couvertes en tuiles, qu'on y rencontre encore, attestent qu'autrefois Mariquita eut une riche population, — hacenderosy employés de l'État. — Aujourd'hui c'est une ville déserte : à peine y aperçoit-on quelques misérables habitants, pauvres, souffreteux, goitreux, crétins ; nous vîmes même un chien affecté de goitre. Les rues, bien alignées, la place principale étaient envahies par les mauvaises herbes. On devait tirer les provisions de Honda ou de quelques villages situés dans les montagnes.
Il y fait très chaud ; la température moyenne ne doit pas s'éloigner de 26®, 5 et le thermomètre y monte fréquemment à 29®, même à l'époque des pluies. Mariquita offre cet avantage d'être située à 150 ou 200 mètres du Guali, torrent impétueux d'une largeur de 8 à 10 mètres et descendant du pijamo neigeux de Ruiz, en charriant avec fracas des blocs de granit, de gneiss et de trachyle. Le bruit des eaux est iellement fort que, près du pont en guadas (bambou) sur lequel on traverse le Guali, il n'est pas possible, à moins de crier, de causer avec une personne. Je me suis quelquefois arrêté sur les bords du torrent pour écouter les bruits confus qui en sortent. On dirait les cris d'une multitude ; on croirait distinguer des voix cherchant à dominer le tumulte pour se faire entendre. Jamais je n'ai rencontré, dans les Andes, un cours d'eau aussi bruyant. En s'éloignant du Guali, naturellement, le bruit diminue rapidement et, arrivé à Mariquita, distante de moins de 200 mètres, on ne l'entend plus; on le perçoit à peine lorsqu'il fait jour ; mais, la nuit, le bruit reprend toute sa force et plus d'une fois mon sommeil en a été singulièrement troublé,
à ce point qu'il m'est arrivé de rêver que le torrent faisait irruption dans la maison.
L'accroissement nocturne de l'intensité du son a, depuis des siècles, fixé l'attention des physiciens. Aristote en parle dans ses Problèmes: c'est un phénomène qu'on observe près de chaque cascade. Humboldt eut occasion de l'observer dans la plaine qui environne la mission d'Aturès, où l'on entend, à plus d'une lieue de distance, le bruit des grandes cataractes de rOrénoque :
« On croit être près d'une côte bordée de récifs et de brisants. Le bruit est trois fois plus fort la nuit que le jour et donne un charme inexprimable à ces lieux solitaires.
« Quelle peut être, ajoute le grand voyageur, la cause de cet accroissement d'intensité, dans un désert où rien ne semble interrompre le silence de la nature ?I1 est difficile de la trouver en partant des faits acceptés par la science. En effet, la vitesse du son décroît avec l'abaissement de la température. L'intensité diminue par la dilatation de l'air ; elle est plus faible dans les hautes régions de l'atmosphère que
dans les régions basses; elle reste la même dans un air sec et dans un air mêlé de vapeur.
« Dans le village d'Iturès, continue Humboldt, la température nocturne est plus basse de 3® que la température diurne ; en même temps l'humidité apparente augmente la nuit, et la brume qui couvre les cataractes devient plus dense. Or nous venons de voir que Tétat hygrométrique de Fair n'influe en rien sur la propagation du son et que le refroidissement en diminue la vitesse.
« On pourrait croire que, même dans les lieux qui ne sont pas habités par les hommes, le bourdonnement des insectes, le chant des oiseaux, le frémissement des feuilles agitées par les vents les plus faibles, causent, durant le jour, un bruit confus dont nous nous apercevons d'autant moins qu'il est uniforme et que nos oreilles en sont constamment frappées. Or, ce bruit, si peu sensible qu'il soit, peut diminuer l'intensité d'un bruit plus fort ; et cette diminution peut cesser naturellement si, pendant le calme de la nuit, le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes et l'action du vent sur les feuilles se trouvent interrompus.
Mais ce raisonnement, supposé que Ton en admette la justesse y ne s'applique guère aux forêts de rOrénoque, où Fair est constamment rempli d'une innombrable quantité de moustiques, où le bourdonnement des insectes est plus fort la nuit que le jour, où la brise, si, par hasard, elle se fait sentir, ne souffle qu'après le lever du soleil. »
Humboldt pense que « la présence du soleil agit sur la propagation et l'intensité du son par les obstacles qu'opposent les courants d'air de densités différentes et les ondulations partielles de l'atmosphère dues à Tinégal échauffement des différentes parties du sol. Dans un air tranquille, qu'il soit sec ou mêlé de vapeurs vésiculaires également distribuées, l'onde sonore se propage sans difficulté, mais lorsque cet air est traversé en tout sens par des courants d'un air plus chaud, elle se partage en deux ondes à l'endroit où la densité du milieu change brusquement. Il se forme alors des échos partiels qui affaiblissent le son, parce qu'une des ondes revient sur elle-même. »
J'avais pensé, lorsque j'avais eu l'occasion de constater l'accroissement de l'intensité du son
pendant la nuit, que le phénomène tenait à la moindre densité de Tair pendant un jour de soleil, me fondant sur ce fait que le son diminue rapidement lorsqu'on raréfie l'air où il se fait entendre et sur cet autre fait, lié d'ailleurs au précédent, que, dans une atmosphère d'hydrogène, on entend à peine le tintement d'une sonnette.
La chaleur, la tension de la vapeur aqueuse agissent sur l'atmosphère comme un abaissement de pression barométrique. Un mètre cube d'air échauffé et tenant de la vapeur aqueuse pèse bien moins qu'un mètre cube d'air froid. Sur le Chimborazo, sur l'Antisana, j'entendais à peine la voix du colonel Hall, et, à Trappes, dans une étuve chauffée à 40^ je fus étonné de l'affaiblissement du bruit. Sans doute la diminution de la densité de l'air, occasionnée par la xhaleur et l'état hygrométrique, ne suffit probablement pas pour expliquer l'accroissement du son pendant la nuit. Néanmoins, j'ai fait à Mariquita ce que Humboldt n'avait pas fait dans la mission d'Aturez, j'ai noté le baromètre, le thermomètre et l'hygromètre, toutes les fois que j'essayais d'évaluer l'intensité du bruit
occasioané par les eaux du Guali. Ces observations serviront peut-être à expliquer un phénomène dont jusqu'à présent on n'a pas donné une explication satisfaisante.
Mes instruments étaient placés sur une grande terrasse, entre la maison que j'habitais et le torrent.
Obserratioiis.
Septembre 1826.
i2 midi.
Ciel pur, air absolument calme.
Temp 28«,9 Hygr 62»
On n'entend pas le Guali ; le torrent semble avoir suspendu son cours.
Ciel pur, air un peu agité.
Temp 30%5 Hygr 50»
On entend à peine un bruit sourd.
Ciel pur, air calme.
Temp 30» Hygr 56*»
On entend faiblement, mais très distii^ctement le bruit du torrent.
Beau temps. Le soleil vient de se coucher. Air calme.
Temp 28»,9 Hygr 63»
Bruit du torrent assez fort et continu ; il est remarqué que la seule disparition du soleil a déterminé un accroissement d'intensité aussi prononcé.
Air calme.
Temp 27«,2 Hygr 65*
Le bruit du torrent est plus fort qu'à 6 h. On entend les cris des cigales.
Ciel couvert, air assez agité.
Temp ..... 26*,8 Hygr 69*
Bruit du torrent très fort, assez intense pour qu'on Teutende dans Tinténeur de la maison.
Ciel découvert, air assez agité.
Temp 26%! Hygr 69«
Bruit du torrent faible.
La nuit dernière le bruit était si fort, qu'il devenait incommode.
Beau temps. Vent fort.
Temp 320,2 Hygr 44«
On n'entend pas le Guali.
Ciel nuageux, air calme..
Temp 29«,4 Hygr 50»
Bruit du torrent très fort.
Ciel étoile, air calme.
Temp 26%8 Hygr 68«
Bruit très fort.
Ciel couyerty air assez agité .
Temp 27«,8 Hygr 70«
Pendant toute la journée le bruit du Guali a été fort. Ciel nuageux, sans éclaircies.
Ciel couvert; air absolument calme.
Temp 24%4 Hygr 81«
Toujours bruit très fort.
Ciel pur. Soleil ardent.
Temp 27«,8 Hygr 76»
On entend à peine le bruit du Guali.
Ciel assez nuageux, éclaircies, air calme.
Temp 28* Hygr 74»
On entend distinctement, quoique faiblement, le bruit du Guali. La nuit, il avait beaucoup pla. La terre est bumide.
Ciel très couvert.
Temp 25» Hygr 100«
Bruit du Guali aussi intense que pendant la nuit, durant
laquelle il a fait un orage accompagné d'une pluie abondante. \jL pluie n'a pas empêché d'entendre le bruit, elle ne l'a même pas atténué.
Je ne tirerai d'autres conséquences de ces observations que celles-ci : Quand il fait soleil, que Tair est peu agité, le sol sec est échauffé, la température à Tombre se maintient entre 26^,1 et 32^,2, la moyenne thermométrique étant 29^
Quand Thygromètre, dans ces conditions de température, a indiqué de 44® à 76®, en moyenne 62®, du point où j'observais, on n'entendait que faiblement le bruit du torrent. Lorsque, au contraire, le ciel était couvert et que la température, à Tombre, se maintenait entre 25® et 29®, 4, en moyenne 27®, le bruit du torrent paraissait à peu près aussi intense que pendant la nuit.
Dans ces conditions, la température de la surface du sol ne dépassait pas sensiblement celle de l'atmosphère qu'elle supportait. J'ajouterai que, de jour comme de nuit, la hauteur du mercure dans le baromètre a été d'environ 0,718.
Je ne pense pas que le poids du mèti^e cube d'air, lorsqu'on n'entendait pas le tiuali (temp.
29^, haut. bar. 0,718; hygr. 66^; tension de la vapeur à 29<>), diffère beaucoup du poids du mètre cube d'air lorsqu'on entendait le bruit du torrent (temp. 27û; haut. bar. 0,719; hygr. 72; tension de la vapeur à 27®).
C'est probablement à réchauffement du sol sur lequel le soleil darde et aux courants d'air qui en résultent qu'il faut attribuer la diminution de l'intensité du son. Rien de plus remarquable que l'effet de l'apparition des nuages, c'est-à-dire de l'interposition d'un écran entre le soleil et la terre pour la réapparition du bruit.
C'est un peu au-dessus du pont que le Guali sort d'une gorge assez resserrée pour parcourir la plaine jusqu'à Honda, où il se jette dans la Magdalena, après un parcours de 3 myriamètres. J'ai été curieux de connaître la température des eaux du torrent à son entrée dans la plaine et à son entrée dans le fleuve. Le 18 décembre 1826, sous le pont, à 1 heure de l'après-midi, j'ai trouvé :
Pour la température de l'air 26<',7
Pour la température de Teau 20*>,55
Différence. . . . 6»,15
Au même moment une autre personne observait à Honda :
Température de l'air 28», 1
Température de Teau 23*>,9
Différence. . . . 4«,2
Au même moment , au-dessus du confluent :
Magdalena : température de Teau. . . 29«,7
— de Tair . . . 27^8 Différence. ... 1<»,9
A 5 heures de l'après-midi, on observait de nouveau :
Température de Tair 27o,7
Température de l'eau 27^2
Différence. . . . 0^5
En parcourant la plaine qui sépare Mariquita de Honda, la masse d'eau du Guali, qui est considérable, avait acquis une température de 3^,5. C'est une acquisition bien faible, qu'explique d'ailleurs la grande vitesse du courant.
J'étais établi, à Mariquita, dans une maison spacieuse, telle qu'il convient d'en avoir dans les régions chaudes.
Ma chambre à coucher était une salle immense
dans laquelle il y avait, pour tout ameublement, un misérable lit, trois chaises en bois, une table.
Il m'arriva là une petite aventure.
La nuit,, j'étais souvent visité par la Pierre. Elle avait des yeux verts, était remarquablement bien faite et n'avait pas une origine américaine. Elle restait avec moi une heure ou deux, puis s'en allait par où elle était venue, c'est-à-dire par la fenêtre.
Or il advint qu'une fois la Pierre se mit à trembler de tous ses jolis membres.
« Il y a quelqu'un de caché ici, je suis perdue!.. C'«st lui! don Juan, défendez-moi...
Écoutez. »
J'entendis en effet des pas. On avançait vers la couchette.
Saisissant mon aiguille (grand sabre), toujours suspendu hors du fourreau, à mon chevet, je me mis à la poursuite de l'individu qui semblait fuir à mesure que j'avançais.
Impossible d'allumer une chandelle. Puis l'on n'entendait plus marcher. La Pierre se retira dans un état impossible à décrire, et je me remis en vain à la recherche de l'intrus. De
temps à autre je percevais comme un tratnement de pieds.
Le soleil est paresseux sous l'Equateur. Il ne se lève jamais avant 6 heures. J'attendis donc le jour, la flamberge à la main, comme l'archange Gabriel... et alors, je ne vis... rien... Personne n'avait pénétré dans le sanctuaire... Et cependant j'avais entendu marcher en glissant sur le sol... Enfin je saisis la coupable: une volumineuse enveloppe d'un paquet de lettres et de journaux que j'avais déchirée la veille et jetée parterre. Par suite du vent qui pénétrait par le dessous des portes mal jointes, le rude papier s'était promené toute la nuit en simulant le pas d'un être marchant à tâtons.
Jamais une aussi grande frayeur ne fut causée par aussi peu de chose et la Pierre, encore sous l'impression qu'elle avait éprouvée, ne pouvait en croire ses yeux, quand je lui montrai le coupable, celui qui devait la poignarder, celui avec lequel je devais lutter à mort. Elle dit avec vérité que, si elle ne s'était pas sentie coupable, elle n'aurait pas été aussi effrayée et, en façon de morale, elle ajouta :
« Quand je reviendrai vous voir, n'ou-
bliez pas d'avoir un briquet et des allumettes. »
La recommandation était prosaïque. Cependant la Pierre aimait avec passion. Quand plus tard j'allais quitter Mariquita et la charmante femme, peut-être pour toujours, une jeune négresse me remit une chatne en or, avec un billet contenant ces seuls mots : « Conservezla, c'est tout ce que je possède. »
En s'éloignant au-dessus de Mariquita, au N. N.-O. on trouve le granit et le micaschiste. Dans les alluvions de ces roches il y a quelques lavages d'or : celui de Maspaso alors exploité par des nègres esclaves.
•C'est dans le même terrain, plus au sud, que sont les anciennes mines d'argent de Santa Ana, dont les travaux avaient été repris par Delhuyart, sous le gouvernement espagnol, et auxquels, avec le concours d'une puissante compagnie anglaise, on allait donner une grande extension.
C'est en vue de ces nouvelles opérations que j'eus à visiter fréquemment ce district, situé à un myriamètre de Mariquita.
C'est dans le schiste micacé, dans le gneiss
que gisent les filons aurifères renfermant de la pyrite, de la galène, de l'argent sulfuré.
On procéda à l'ouverture de l'entrée d'anciennes galeries qu'une végétation active avait obstruées; cène fut pas sans peine. Dans une de ces galeries poussée sur le filon de la Manta, il nous arriva un incident peu agréable. Trois mineurs marchaient en avant, quand tout à coup un serpent s'élança sur eux. D'un coup de machete (sabre) il fut abattu, blessé à mort. Il s'agita encore quelque temps. Il était curieux de voir ce reptile mourant au milieu d'un groupe de mineurs. Son corps mesurait deux mètres de longueur et avait neuf centimètres de diamètre. Sa couleur était blanc livide et ses yeux recouverts d'une paupière tombante. Ce n'est que dans le paradis terrestre que le serpent a des yeux verts et fascinateurs. Le nôtre possédait de formidables crochets à venin. On lui coupa la tête et, ainsi décapité, il passa du souterrain à la cuisine . Les officiers des mines qui m'accompagnaient voulurent manger du serpent. On en accommoda un morceau; la chair était filandreuse, coriace. Je ne pus en goûter, mais je me rejetai sur la sauce qui était excellente.
Les mines de Santa Ana, avant la révolution, étaient une perte pour le gouvernement.
En douze ans, sous la direction de Delhuyart, on retira, en lingots d'argent : 140 000 piastres
La dépense brute s'élevait à. 200000 —
Différence. 60 000 piastres
Mais, dans cette dépense entraient des frais d'établissement qui ne devaient pas y figurer, tels que ceux qu'occasionnèrent la construction des bâtiments, des machines, les dépenses du voyage des mineurs allemands et les approvisionnements considérables de mercure encore emmagasiné à Honda.
Je fis, sur le gisement argentifère, un rapport favorable.
Après quelques années de travaux bien dirigés, on obtint de bons résultats. D'abord, — cela était prudent, — le minerai lavé fut expédié en Angleterre pour y être traité. Plus tard le traitement eut lieu sur la mine. On a retiré et l'on retire encore des bénéfices satisfaisants.
Santa Ana, après l'abandon des travaux, tomba dans une misère extrême. La population diminuée se réduisit à quelques familles souffreteuses.
Si ce n'eût été renvahissement de la végétation qui survient constamment quand la population s'éclaircity et l'insalubrité qui en résulte, le climat eût été meilleur que celui de Mariquita.
Dans une des nombreuses visites que je faisais au village désemparé, j'assistai à une scène assez réjouissante. J'étais accompagné de mon excellent ami, le chanoine Gespedès,un infatigable botaniste. Il me montrait, avec enthousiasme, les plantes les plus rares aux yeux d'un Européen, les arbres à caoutchouc, par exemple. Il ne put résister au plaisir d'en saigner un en me priant de donner quelques coups de sabre sur le tronc. Le suc coula aussitôt et, quand la traînée eut atteint un mètre, on vit le suc se coaguler subitement. Nous nous procurâmes ainsi un demi-kilogramme de bandes de gomme élastique.
Notre entrée au village fît sensation. Le commandant don Juan avait un curé ; on en était privé depuis si longtemps! Il arrivait juste la veille de la Santa Ana. Aussi, à peine avionsnous mis pied à terre que l'alcade et les gros
bonnets vinrent supplier Cespédès de vouloir bien dire une messe en Thonneur de la patronne, le lendemain, pour sa fête. Le brave curé accepta avec empressement, en ajoutant que ce serait moi qui servirais la messe.
— Mais, lui dis-je à l'oreille, vous savez bien que je ne saurai pas comment m'y prendre et que, d'ailleurs, je ne crois pas à la messe.
— C'est égal, je vous soufflerai, ce sera amusant.
Le ciel décida que j'échapperais à une situation embarrassante. Nous logeâmes au presbytère et, après un souper digne d'un chanoine, une omelette, des haricots et de l'eau-de-vie, nous nous couchâmes sur des cuirs de bœuf étendus sur le sol. Nous dormîmes, après que le zélé botaniste m'eut nommé les espèces nouvelles qu'il avait trouvées dans notre excursion.
Je fus réveillé, au lever du soleil, par le mouvement que se donnait le curé pour préparer sa messe, et je le vis buvant, par distraction, deux coupes de rhum qu'il téta successivement dans une bouteille laissée sur la table. Aussitôt je fermai les yeux, et le bon prêtre de me regarder, en disant doucement :
« Don Juan ! don Juan ! » Il me fut impossible de garder mon sérieux. Me voyant sourire :
« Ah ! il ne dort plus, alors pas de messe ! J'ai pris imprudemment la manana (la goutte). »
D'où je conclus que si j'avais été endormi, il aurait parfaitement dit sa messe et communié.
Lorsque les autorités municipales vinrent chercher le chanoine, elles apprirent que Santa Ana, pour sa fête, devrait se contenter d'un beau rosario. On chanta, en effet, à n'en plus finir, on encensa et l'affreux tronçon de bois peint représentant la sainte ne témoigna aucun mécontentement. On profita de notre présence pour préparer un hectolitre d'eau bénite.
Pour remplir la mission que l'on m'avait confiée, j'ai dû parcourir, dans bien des directions, la partie de la vallée de la Magdalena comprise entre Mariquita et Ibagué, et même plus au sud jusque dans le voisinage de Neyba.
Mon exploration s'étendit sur toute la base de la Cordillère centrale. Le terrain cristallin continua à être métallifère, comme à Santa Ana et à Malpaso. Dans le Valle de San Juan, près Ibagué, l'on a exploité du cuivre pyriteux, ainsi qu'à Puebla de Minas. La gangue du mi-
nerai est un grenat vert, à beaux cristaux. Les couches de grès coquillier, dans la vallée de San Juan, sont très inclinées à Test et reposent sur la roche granitoïde. On peut couvrir avec la main le point de superposition. C'est bien dans ces parages qu'est la limite ouest du terrain du plateau de Bogota. Cette limite est la Cordillère centrale.
Dans la vallée de San Antonio, où l'on voit le grès plongeant toujours à l'est, se trouve lamine el Sapo, autrefois exploitée par Mutis. Je pus pénétrer dans une galerie percée dans un granit syénitique pour exploiter un filon de blende et de sulfure de plomb argentifère. On observa là une roche formée de grenat et de calcaire. Les bâtiments d'amalgamation existent encore.
En approchant d'Ibagué, les dépôts isolés de débris de gneiss, de granit, de trachyte d'une épaisseur quelquefois considérable, présentant, à distance, l'aspect de châteaux forts et qui donnent à la plaine un caractère particulier, ont disparu.
Ces immenses dépôts d'alluvions procèdent des cimes des montagnes élevées qui limitent, à l'ouest, la vallée de la Magdalena et dont les
eaux donnent lieu à des torrents tributaires de ce grand fleuve.
C'est un pénible voyage que celui de Mariquita à Ibagué ; un soleil ardent et une extrême sécheresse, aussitôt qu'on s'éloigne des cours d'eau, dont le passage suscite plus d'un embarras, plus d'un danger, non par leur profondeur, mais à cause d'une extrême rapidité, et surtout par des crues subites que rien ne fait présager.
Ces rivières torrentueuses, en approchant de la Magdalena, coulent à l'est, alimentées par de nombreux ruisseaux. Les principales, à partir de Mariquita, sont : les rios Guayaval, Sabandija, Viejo, Lagunilla, Venadilla, Totave, recevant la China ; el Alvarado, près Ibagué.
Des villages peu importants sont ordinairement établis à une petite distance des rivières dont ils portent le nom.
Les gués se retrouvent rarement dans la saison des pluies. On doit alors faire halte ou aller chercher un point guéable, en se rapprochant de la Cordillère. En fait, toutes les fois que l'eau atteint la ventrière du cheval, il ne faut pas s'aventurer à franchir un torrent.
Je me rappelle qu'arrivant un jour au rio Lagunilla, on jugea le gué impraticable. On se décida à faire un pont, opération bizarre, à laquelle j'ai assisté plus d'une fois. Tout le monde se déshabilla, les guides allèrent chercher des galets pesant au moins 15 à 20 kilos ; chacun en prit un, qu'il maintint sur sa tête avec le bras, puis, soutenu par un praticien ayant une grosse pierre attachée sur les épaules, on entra résolument, un à un, dans le torrent, dont la largeur dépassait certainement 25 mètres. Il ne fallait pas trop lever les pieds, mais glisser, en quelque sorte, sur les pierres roulées du fond. Un bâton pour s'appuyer serait, dans cette situation, dangereux; car, pour peu qu'on s'appuyât, on perdrait pied, et on serait entraîné. La sensation est assez inquiétante, quand on passe ainsi pour la première fois. Par une illusion facile à comprendre, on se croit transporté, à une grande vitesse, en amont de la rivière : le bruit est assourdissant ; impossible de parler à son souteneur, môme de lui faire ungeste, puisque les bras sont employés à maintenir la pierre />o;i^ dont on est surmonté Le guide d'ailleurs vous maintient solidement,
et ce n'est pas sans éprouver une certaine satisfaction qu'on touche au rivage. Il n'y a pas de nageur qui puisse résister au courant ; si l'on tombait y on courrait grand risque d'être emporté.
Mes hommes pratiques passèrent les selles et les bagages, en les alourdissant avec des galets, puis les chevaux.
Presque tous ces pauvres animaux, arrivés vers le milieu de la rivière, tombaient sur le flanc et même tournaient sur eux-mêmes ; mais un passeur, posé sur la rive opposée, les maintenait avec une corde solidement attachée au cabezeron (harnachement) qu'on ne néglige jamais d'emporter quand on voyage dans les Cordillères.
Le passage du Lagunilla dura près de deux heures.
En approchant de Venadillo, on se trouve dans une forêt de palma real, un palmier dont le port est magnifique, dont on retire une sorte de vin. Le curé du village voulut bien me faire assister à une vendange.
Dans l'après-midi, on abattit un decesgéants. Il mesurait 20 mètres. Une fois par terre, on
creusa une cavité, une auge, d'une capacité de 15 litres environ, près de l'extrémité inférieure du tronc et on la couvrit avec des feuilles. Le lendemain matin à 10 heures, l'auge était presque remplie d'un liquide en pleine fermentation, d'une saveur aigrelette et alcoolique. Cette boisson est agréable ; cependant, bien que les palmiers soient abondants, les habitants de Venadillo n'en font point usage : ils préfèrent leguerrapOj jus de canne à sucre fermenté.
Dans les environs du village on connaît des gîtes assez importants de bitume. Ces exsudations d'asphalte consistant se montrent depuis Boca Nemé (bouche de bitume) au-dessus de Mariquita. Ils s'épanchent de conglomérats trachytiques, ce qui les rapprocherait, quant à l'origine, de l'asphalte de Pont-du-Château, en Auvergne. Je n'en ai pas rencontré dans les conglomérats de la vallée du Cauca.
Après le rio Venadillo, vient le rio Totane, ayant pour affluents principaux la China d'Alvarado que l'on passe pour arriver au rio Chipalo, venant d'Ibagué,et, plus au sud, en allant aux vallées de San Juan et de San Antonio, les rios Opia, Cuello de Saldana.
On voit quels nombreux cours d'eau dépendent de la Cordillère centrale dans la vallée haute de la Magdalena et quelle fertilité il pourrait en résulter pour le sol s'ils étaient maîtrisés et utilisés pour l'irrigation. Laissés à eux-mêmes, ce sont des dévastateurs. Durant les crues, qui sont fréquentes, ils débordent et entraînent tout ce qui se trouve sur leur passage, en laissant sur la terre des débris de roches.
Le Père Acosta raconte, dans sa chronique, que le 12 mars 1595, à une heure du matin, pendant une éruption des volcans de Tolima et de Ruiz, les rios Guali et Lagunilla charriant des boues, des cendres, des blocs de pierre, dont plusieurs, gros comme le quart d'une maison et sortant de leurs lits, inondèrent la savane en faisant périr tout le bétail dispersé jusqu'à 4 ou 5 lieues de Mariquita. C'est bien là l'origine de ces masses d'alluvions, de conglomérats trachytiques, que l'on observa dans la plaine. Telle fut l'abondance des pierres et des matières boueuses apportées par ces rivières que leurs eaux en étaient encore chargées quand elles entrèrent dans la Magdalena.
Acosta visitait la province de Mariquita deux
années après cette éruption et il put encore constater les ruines qu'elle avait causées.
Il est d'autant plus probable que les amas de débris trachytiques, de galets, répandus dans la haute vallée, ont été apportés par les rivières de la Cordillère, lors des grandes inondations déterminées par des éruptions que, plus au sud, au delà dlbagué, où cessent les volcans, on n'observe plus des assises de conglomérats.
Durant Vinvierno (saison pluvieuse) les steppes sont des pâturages; dans la saison saine, le bétail se retire vers les cours d'eaux ou dans les bois. Les êtres vivants ne peuvent se passer d'humidité.
Les reptiles abondent dans les endroits frais. J'ai pu m'en convaincre. Voyageant de nuit et m'étant égaré, je pris gîte dans une misérable cabane, bâtie dans un bouquet de bois. Il fallut se coucher sans souper. A 4 heures du matin j'étais à cheval, à 7 heures j'arrivais au sitio nommé Picota, entouré de beaux caoutchoucs.
Près d'une source, on aperçut dans l'herbe un serpent. Un enfant d'une dizaine d'années s'empressa de couper une branche et, l'ayant dépouillée de ses feuilles, il en appliqua résolu-
— iU —
ment un coup sur le reptile qui mourut, après s'être agité pendant quelques instants. C'était un serpent à sonnettes d'un mètre de longueur. Il portait huit anneaux cornés à la queue. Nous le mimes dans une calebasse, avec de Teau-devie. Il doit figurer encore aujourd'hui dans le musée d'histoire naturelle de Bogota. Le petit bonhomme nous dit que, très souvent, le matin, il avait l'occasion de tuer un cascabel près de la source.
Rien de plus pénible que l'insolation que l'on subit en voyageant dans les steppes. Dans la saison sèche, quand l'air est calme, la chaleur devient suffocante. On peut à peine respirer. C'est ce que j'éprouvai une fois, d'une manière inquiétante, en me rendant de Yenadillo à Piedras. Ayant aperçu dans le lointain et hors de mon chemin une habitation, je mis mon cheval au galop pour m'y rendre. C'était un immense hangar [ramada) sous lequel on préparait de la viande sèche. Une fois à l'abri du soleil, je ressentis d'abord du bien-être, puis une sensation de fraîcheur assez prononcée pour juger prudent de mettre mon puncho de
laine. Ayant installé le baromètre sous la ramadaj ce ne fut pas sans étonnement que je reconnus que, à l'ombre, le thermomètre marquait 40*. Quelle devait donc avoir été la température à laquelle j'avais été exposé au soleil pour que celle de 40 eût paru froide.
Vers le soir, je continuai ma route afin de passer la nuit à la Cerca de Piedras, sorte de caravansérail où s'arrêtent ceux qui vont à Ibagué ou à Neyba. On s'y procura de l'eau fraîche, une marmite de terre, du bois et pas autre chose. En route, nous avions tiré dans une bande de perroquets. Il en était tombé deux que je destinais à notre déjeuner. Il était trop tard pour songer à souper. Après avoir fait plumer les oiseaux, je les mis sur le feu, avec juste le volume d'eau nécessaire pour obtenir le bouillon substantiel. La marmite était portée sur trois pierres formant trépied, hors de la maison. Comme à la Cerca de Piedras il y avait nombreuse compagnie, je me couchai à côté de mon aiguille^ de manière à faire respecter ma propriété; je m'endormis profondément, trop profondément, car, avant le lever du soleil, ayant soulevé le couvercle du pot-au-feu, je m'aperçus
qu'on l'avait écume. Des arriéras, allant au sud, avaient volé mes perroquets. Le bouillon était un parfait consommé ; mais détestable, parce qu'on avait oublié de vider les oiseaux.
Dans les plaines d'ibagué et de Neyba on connaît une petite araignée d'un aspect charmant. Son dos est rouge et marqué de points noirs disposés symétriquement. Elle tend ses toiles sur les brins d'herbe ; on la nomme coya, les habitants la redoutent comme la bête la plus dangereuse qu'on puisse trouver ; on n'en finirait pas s'il fallait raconter tous les malheurs occasionnés par cet insecte. Il suffirait, par exemple, de l'écraser sur la peau recouvrant un nerf pour éprouver les plus graves accidents et même pour en mourir. Le seul remède efficace pour échapper au poison est de prendre, à l'intérieur, des excréments de Thomme. Un animal qui mange une coya succombe immédiatement, et l'on nous assurait gravement que plus d'une mule était morte pour avoir brouté de l'herbe dans laquelle se trouvait la terrible araignée. La cot/a est si commune que les accidents auraient dû être bien fréquents, et comme, au
contraire, on admettait qu'ils étaient rares, je commençais à croire que tout ce qu'on nous disait était autant de fables.
En présence de plusieurs habitants d'Ibagué, je fis avaler plusieurs coyas à un poulet qui les mangea avec avidité et ne s'en trouva nullement incommodé. Enfin, à la grande frayeur des spectateurs, j'écrasai des coyas sur mon bras sans qu'il en résultât le moindre accident, ou la plus légère irritation. Je crus avoir convaincu mon auditoire sur l'innocuité de l'araignée. Il n'en fut rien. J'avais un charme, que j'avais communiqué au poulet.
éouguer, à son retour de Téquateur, passant par Neyba, entendit parler de la coya et fit sur des mules, sur des poules, des expériences qui prouvèrent, comme les miennes, que cette araignée n'est aucunement venimeuse. Il y avait de cela un siècle. Dans un siècle, un autre observateur aura sans doute à reproduire les mêmes observations. Dans les plaines on continuera à regarder la coya comme un insecte des plus dangereux. La superstition est persistante. J'ai rapporté cette araignée en Europe. Audoin Ta décrite dans les Mémoires de la Société entomologique.
Après un séjour de six mois dans la haute vallée, je remontai sur le plateau de Bogota. Mon point de départ fut Ibagué où je m'étais installé pendant quelques jours pour me reposer des fatigues que j'avais éprouvées.
En sortant de cette petite ville, on suit la rive droite du rio Combayma jusqu'à sa jonction avec le rio Coello. D'Ibagué au Sitio de la Puerta, on voit le grès coquillier, prolongement de celui des vallées de San Juan et de San Antonio. Je passai le rio Magdalena au pnso de Guayacan. Il était tard, il fallut dormir sur la rive. Ayant une provision de rhum qui m'embarrassait, j'imaginai de donner un bal pour la diminuer.
La réunion fut nombreuse, presque nue. Les dames mulâtres ou zambas auraient été assez bien de leurs personnes, si, toutes, sans exception, n'avaient été caratosasy dartreuses au plus haut degré ; leur peau multicolore présentait un aspect bizarre, un assemblage de grandes taches bleuâtres, jaunes, rouges, sur un fond cuivré.
Les riverains des grands fleuves sont ordinairement sujets aux dartres, ce qu^on attribue
à Tosage du poisson comme nourriture, au maïs mangé en galettes et aussi h l'irritation produite sur le derme par Fattaque incessante des mosquiios.
La galté devint excessive : les danses impossibles ; les cris et les chants très risqués, et cela avec une température de 32<>. Mon muletier, un respectable et respecté habitant d'ibagué, alcade, je crois, fut atteint d'une vraie frénésie. D'abord il ôta sa veste, puis son gilet, puis sa chemise, puis son caleçon... Quanta moi, j'étais étendu dans mon hamac, suspendu au-dessus du tumulte. Les femmes étaient les plus surexcitées. L'homme ivre est un animal immonde.
Au paso de Guayacan, le baromètre donne, pour altitude, 371 mètres. Or, à Honda, l'altitude étant 270 mètres, la différence de niveau pour une distance de 9 myriamètres parcourue par le fleuve serait de 100 mètres.
Au Sitio de Guyacan, le cours de la Magdalena est fort paisible et dirigé du Sud au Nord. Quelques lieues plus bas, le fleuve tourne à l'Ouest pour reprendre, à partir du Coello, sa direction au Nord.
Après avoir traversé le rio Fusagasuga, je pris le chemin de Melgas (altitude : 366 mètres) , village au milieu des palmiers et, franchissant l'Alto de Portachuelo (altitude : 1400 mètres), je descendis dans la vallée de Pandi, où je m'arrêtai sur le pont dlcononzo.
C'est un étonnant spectacle !
Un pont naturel, jeté sur une profonde et obscure crevasse, large de 12 & 13 mètres, dans laquelle coule avec fracas le torrent de Summa Paz qui prend, un peu plus bas, le nom de Fusagasuga. Ce pont est la communication de la route de Melgar. Les Indiens y ont posé des madriers, des balustrades.
De cette station, on ne juge pas bien le phénomène géologique. Il faut descendre par un chemin plan jusqu'à un second pont, à 1 1 mètres au-dessous du premier et beaucoup plus large.
Là, par une ouverture de deux mètres carrés existant dans le sol du pont, on aperçoit le reflet des écumes que Teau fait jaillir en passant avec une vitesse extrême. En suivant le mur de la crevasse sur une saillie étroite du rocher, je pus, avec mon pauvre compagnon Goudot, avancer assez pour me placer en un
point où Ton est debout sur le bord du précipice dans un demi-jour et sans la moindre aspérité pour se retenir. Un bruit étourdissant s'élevait du fond de F abîme : nous éprouvions une vive émotion.
C'est de cette station scabreuse (|ue Ton peut bien observer, ce que j'ai été à même de voir, que la jonction des deux parois parallèles et verticales du gouffre n'est pas formée, comme tous le disent^ par trois pierres qui, s'étant rencontrées dans leur chute, auraient été arrêtées en se soutenant réciproquement. Il m'a semblé que le pont naturel consiste en deux roches formant saillie dans la crevasse et que c'est entre ces roches fixes qu'un énorme bloc aurait été arrêté dans sa chute, formant comme une clef de la voûte.
La construction du pont supérieur est moins facile à saisir. Il y a là certainement des blocs qui ont aussi été arrêtés pendant leur chute, mais il paraîtrait que, lors des travaux exécutés pour consolider le passage, on a fait intervenir des fragments de grès. La voûte naturelle aurait environ 5 mètres d'épaisseur.
La crevasse ou fissure de Pandi, dirigée de
l'est à l'ouest, peut avoir une lieue de longueur totale. Du pont elle se prolonge d'environ un quart de lieue, en diminuant graduellement de hauteur ; l'eau coule alors dans un lit non encaissé, à travers une forêt. La largeur moyenne est estimée à 10 ou 12 mètres. C'est à l'ouest du village de Pandi et bien au-dessous de Doa que le rio Summa Paz s'engouffre dans la fissure, d'où il sort pour se rendre dans le Fusagasuga.
La crevasse comprise entre deux parois verticales a, mesurée du pont naturel, une profondeur de 93 mètres. C'est une cavité considérable que, par sa régularité, Humboldt a comparée avec raison au vide résultant d'une ancienne exploitation des mines.
En plongeant la vue dans le gouffre, lorsqu'on est placé sur le pont inférieur, on distingue, sur des saillies de la roche, semblables à celles sur lesquelles nous nous sommes aventurés, Goudot et moi, de nombreux nids circulaires : on croyait voir des fromages étalés sur les tablettes d'une laiterie. En lançant un bâton dans l'abtme, on vit aussitôt sortir une multitude d'oiseaux nocturnes, voltigeant en tous sens. Nous ne pûmes nous assurer s'ils jetaient
des cris, ce qui est vraisemblable, à cause du bruit formidable du torrent. Ces volatiles, qui avaient les dimensions de ces grosses chauvessouris, de ces vampires de l'Equateur, sont une variété de caprimulgus, des guacharos de la caverne où coule le rio souterrain de Carripo décrit par Humboldt, lorsqu'il explorait la forêt de Cumana. Ce sont des animaux chargés de graisse, dont on extrait une huile comestible.
Les cavernes de Chapaval, sur le haut Magdalena, sont aussi habitées par des guapacos semblables aux guacharos. Il est curieux de rencontrer, dans des lieux obscurs et humides^ séparés par de grandes distances, les mêmes oiseaux nocturnes et graisseux.
Le grès dicononzo est en couches presque horizontales, Tinclinaison ne dépassant pas quelques degrés vers le sud. La roche est jaune clair, à grains siliceux, en assises puissantes, alternant avec des couches schisteuses; on la suit sans interruption jusqu'au plateau.
J'ai trouvé l'altitude du pont naturel de 840 mètres ; celle du fond de la crevasse serait donc de 740 mètres. Si on compare cette dernière à celle du rio Fusagasuga à Mesya, près la
Magdalena, à 366 mètres, on voit que, pour une distance en ligne directe, de 2 myriamètres, la différence de niveau serait de 374 mètres, soit une pente de 18 à 19 millimètres par mètre.
On admet volontiers que la fissure d'Icononzo est due à un tremblement de terre. Il me paraîtrait plus naturel de supposer qu'elle a été produite pendant le soulèvement du terrain arénacé.
Quoique infiniment plus grande, elle n'est pas plus surprenante que l'espace resserré dans lequel coule la Quebradadel Obispo, entre Monserrate et Guadalupe.
Du village indien de Pandi (ait. : 977 mètres) je montai sur l'esplanade de Bogota en passant par la charmante et tempérée station de Fusagasuga (ait. : 1833 mètres). Avant d'arriver à Barro Blanco, on passe un torrent sur un pont de bois très élevé et très étroit. L'impétuosité du courant, la forme bizarre des rochers, la vigoureuse végétation qui les encaldre, présentent un tableau des plus pittoresques.
Au-dessus de Fusagasuga, on aborde la Herra friay par Soacha.
Suc 7énéoeuz de Tajuapar. — Accidents survenus pendant l'analyse de cette matière. — Le commandant don Juan en nourrice. — Rayonnement nocturne à Bogota.
Dans une excursion dans les tierras càlientesj voisines de Bogota, j'avais entendu parler d'un suc végétal employé pour la pêche. Il suffisait d'en jeter dans un cours d'eau pour voir les poissons venir à la surface.
L'arbre dont on extrait, par incision, cette substance toxique, est Vajuapar d'après mon ami Cespedès, Vuva crepitans de Linné. On le nomme sablier dans les Antilles françaises, parce que son fruit, quand il est vidé, laisse une enveloppe ligneuse résistante, une sphère sensiblement aplatie, divisée par des côtes, d'un joli aspect, dont on se sert pour placer la
poudre, le sable que Ton verse sur le papier afin de sécher les caractères que l'on vient de tracer. Il arrive que cet élégant sablier, ayant la formed'un melon cantaloup en miniature, éclate quelquefois subitement en plusieurs morceaux sans qu'on puisse prévoir ou expliquer cette sorte d'explosion.
Le docteur Roulin, sachant que je désirais étudier la nature du suc laiteux de l'ajuapar, m'en expédia de Guaduas plusieurs litres dans une tige de bambou qu'il ferma avec soin. Je commençai de suite, avec M. de Rivero, l'examen chimique de ce poison.
Le lait végétal aurait tout à fait l'apparence du lait de vache, s'il n'avait une légère teinte jaune. Il n'a pas d'odeur. Quand on le goûte, il parait d'abord sans saveur, mais bientôt on ressent une très forte irritation dans l'arrièrebouche.
Je n'ai pas à décrire ici les procédés d'analyse très imparfaits auxquels nous soumettions le suc laiteux: nous y trouvâmes de l'albumine, une huile volatile extraordinairement caustique, un principe cristallisé alcalin, probablement un alcali végétal, des substances salines dans les-
quelles dominait le nitrate de potasse, que nous obtenions en beaux cristaux.
Ce que je veux noter ici, ce sont les accidents graves que nous éprouvâmes, moi particulièrement, dans le cours de nos expériences.
Deux litres de suc laiteux furent mis à évaporer à une douce température : je surveillais l'opération en agitant continuellement le liquide. M. de Rivero se tenait dans une autre pièce du laboratoire, occupé à faire quelques essais. (On verra bientôt pourquoi je note ce détail.)
J'interrompis l'évaporation parce que nous devions nous habiller pour aller dtner chez le chargé d'affaires de S. M. Britannique, le colonel Hamilton. Les invités étaient nombreux. A peine le repas était-il commencé que je remarquai que M. de Rivero était devenu pourpre.
Quant à moi, je ressentais une vive douleur au visage, je me trouvais mal à l'aise ; aussi, k peine fut-on levé de table que je retournai à la maison, où Rivero ne tarda pas à me rejoindre ; nous avions l'un et l'autre des figures impossibles, je souffrais horriblement ; c'était la sensation d'une brûlure. Bientôt il me fut impossible d'ouvrir les yeux ; une ophtalmie intense
se déclara. Rivero n'éprouva pas, à beaucoup près, des symptômes aussi alarmants; c'est qu'il n'avait pas été exposé directement aux émanationâ malsaines du poison.
Je dirai de suite combien ces émanations doivent être subtiles. Roulin, qui n'avait fait autre chose que d'assister à l'extraction du suc d'ajuapar, le courrier chargé de transporter le suc de Guaduas à Bogota, les habitants des maisons où le courrier avait logé durant son voyage, furent tous atteints d'ophtalmie.
J'ajouterai que Linné assure que le suc de Vuva crepitans rend le poisson aveugle, et que, s'il en tombe dans les yeux, on est atteint de cécité pendant huit jours.
Il y avait sans doute une consolation dans la limite du mal. La cécité commençait et l'inflammation de l'épiderme de la face me causait une vive douleur ; on alla à la recherche d'un médecin. Il ne s'en trouvait pas dans la ville, heureusement peut-être. Enfin on mit la main sur un frater de régiment, ayant fait les campagnes des llanos et connaissant par conséquent les effets délétères de l'ajuapar. Après un prompt examen, il déclara qu'il fallait sans
retard, si je tenais à conserver la rue, faire des lotions de lait de femme. Sur mon observation que le lait de vache devait agir comme le lait de femme, que je ne pourrais pas d'ailleurs me procurer :
— Pas du tout, pas du tout î dit le chirurgien, il faut absolument du lait de femme.
Le général Pepe Paris, commandant de Bogota, qui était accouru lorsqu'il avait appris l'accident, ajouta :
— Vous aurez du lait de femme à discrétion, je m'en charge, je vais en parler à Mariquita.
Et il sortit aussitôt. Alors le major me dit à l'oreille : « Vous voilà sur le flanc pour une quinzaine de jours, la nourrice vous distrairai »
La générale, l'excellente Mariquita, arriva : « Pauvre don Juan, dans quel état vous êtes ! » et elle se mit à pleurer... « Voici Candelaria. »
Quant à Candelaria, elle pleurait, braillait comme un enfant : « Dieu 1 voyez, maîtresse, comme il est laid \ Est-ce qu'il restera toujours comme cela? »
Et aussitôt elle commença ses forictions en
-lançant du lait sur ma figure. J'avoue que j'en éprouvai un soulagement immédiat. Deux fois par jour je fus soumis au même traitement; je ne commençai à pouvoir ouvrir les yeux que le cinquième jour. Je reconnus alors Candelaria, une ancienne connaissance, l'image de la Vénus hottentote. Quels soins elle me prodiguait!
Voyant la difficulté que j'éprouvais à prendre des aliments, tant mes lèvres étaient ulcérées, elle imagina de me donner à téter : c'était délicieux!
J'usais du privilège accordé aux nourrissons de palper 9 de presser le sein qui les allaite. Quelles mamelles I Le volume d'un énorme potiron! Et la crinoline charnue dont la nature avait doté Candelaria, c'était prodigieux !
Le huitième jour, je voyais très nettement, je ne souffrais plus. Linné avait raison; je pus me lever. Le traitement au lait de femme aurait pu cesser, mais la bonne Candelaria tint à le prolonger; j'y consentis pour lui faire plaisir. C'était pour elle une satisfaction.
Lorsque, complètement rétabli, j'allai chez le général Paris, la bonne négresse m'attirait dans un coin et tenait à ce que je prisse quelques
gorgées de son lait, ce que je n'aurais su lui refuser. A l'état-major, on s'amusait à mon endroit, ce dont je riais; mais il arriva qu'un de ces messieurs poussa la plaisanterie un peu ' loin en posant en principe qu'un nourrisson qui caressait sa nourrice commettait une sorte d'inceste; je me fâchai, et sans l'intervention du général il y aurait eu un duel.
Mon ama de lèche (nourrice) avait dix-huit ans ; elle était fière de son petit, ainsi qu'elle me nommait : « Voyez, disait-elle, comme il est maintenant; si vous l'aviez vu quand je commençai à lui donner le sein ! »
Un beau sein d'ébène, ma foi !
J'ai souvent fait cette réflexion que les voyageurs s'exposent à de sérieux dangers pour arriver à un résultat à peu près insignifiant : c'est même fréquent, et l'étude de l'ajuapar en est une preuve.
C'est toujours l'espérance qui lance dans les aventures; et, par le fait, si les recherches entreprises sur le suc de Xuva crepitans eussent été poursuivies, on aurait mis hors de doute l'existence du nouvel alcaloïde que nous n'avons fait qu'entrevoir.
La sensation de froid qu'on éprouye pendant les nuits sereines sur le plateau de Bogota^ quoique la température de l'air descende rarement à 10 ou 12 degrés, est due à un effet du rayonnement vers les espaces célestes.
On assure, mais je n'ai pas eu l'occasion de le constater, qu'il y a quelquefois congélation de petites flaques d'eau, et assez fréquemment, pendant les nuits claires, lorsque l'atmosphère estcalme, les bourgeons, les fleurs, sont détruits par la gelée. Le dégât ne devient manifeste qu'au lever du soleil. Les organes atteints paraissent intacts, mais à peine sont-ils frappés par un rayon de lumière qu'ils se couvrent de gouttelettes; leur tissu devient flasque; la désorganisation est évidente; bientôt ils se dessèchent, noircissent et tombent. On dit alors que la plante est brûlée.
En Europe, les jardiniers attribuaient les gelées printanières à l'influence de la lune rousse, jusqu'à ce qu'Ârago eût fait voir qu'elles étaient la conséquence du froid résultant de la radiation nocturne. Il est à remarquer, par exemple, qu'en France la température moyenne des mois de mai et de juin correspond précisément à la
température des régions des Cordillères où les gelées survenant la nuit font mourir les jeunes plantes. Ainsi, en Europe, la nuit, au printemps, le thermomètre se maintient généralement entre 8 et 12 degrés, de sorte que si, par rayonnement, la plante prend une température inférieure à celle de l'air ambiant, de 6 à 10 degrés, elle acquiert une température approchant de la congélation, et ce refroidissement, dû au rayonnement du végétal vers les espaces célestes, est absolument indépendant de la lumière de la lune; il suffit, pour qu'il se produise, que les conditions soient favorables à la radiation, que la nuit soit sereine, l'air calme, qu'il n'y ait pas de nuages.
Dans les Cordillères, ces conditions sont fréquentes, et si la température de l'atmosphère ne dépasse pas 8 à 10 degrés, la gelée nocturne peut avoir lieu. En d'autres termes, on aura la lune rousse toute Tannée par la raison que toute l'année on est dans un climat printanier d'Europe.
La grêle, que l'ouragan et le tonnerre accompagnent toujours, est sans doute un terrible fléau; en quelques instants, elle anéantit les
espérances du cultivateur. Bien que se manifestant dans le calme le plus absolu de la nature, lageléepar rayonnement est plus redoutable encore. Un nuage orageux ne lance des grêlons destructeurs que sur une zone ordinairement circonscrite tandis que les effets désastreux de la radiation nocturne embrassent des régions entières. Des vignobles, des vergers, des champs sont subitement frappés pendant la nuit, non pas par le froid de l'atmosphère, mais parce que le ciel est étoile et que Tair est stagnant.
Quand on connaît les causes qui occasionnent la gelée par radiation, on est naturellement conduit à se demander s'il n'y aurait pas un moyen de préserver de son action destructive les cultures trop étendues pour être abritées par des écrans. Ce moyen existe. Il consiste à troubler la transparence de l'atmosphère. Les Indiens, de temps immémorial, l'ont appliqué avec succès dans le haut Pérou, où l'on est, plus que partout ailleurs^ exposé à voir les récoltes détruites par l'effet de la radiation nocturne. Là, les plateaux, élevés de 2000 à 4000 mètres au-dessus de l'océan Pacifique,
ont, malgré leur proximité de l'Equateur, à cause môme de cette grande altitude, une température moyenne et à peu près constante de 7 à 14 degrés. Les Incas, ces civilisateurs, avaient parfaitement déterminé les circonstances dans lesquelles les plantes gèlent pendant la nuit. Ils savaient que la gelée a lieu sous un ciel pur et dans une atmosphère tranquille.
Lorsqu'ils jugeaient qu'elle était à craindre, c'est-à-dire quand, le soir, les étoiles brillaient d'un vif éclat et que l'air n'était pas agité, les Indiens venaient brûler de la paille humide, du fumier, afin de produire de la fumée.
Cette pratique, je l'ai trouvée décrite dans les Commentarios reaies de l'Inca Garcilasso de la Vega, où il traite de l'origine de la race royale du Pérou, de son idol&trie, de ses lois, de son gouvernement, en paix comme en guerre, de ses conquêtes et de la vie de l'avant-dernier des Incas, Inticusititucupanqui.
Garcilasso, fils d'un des conquistadores du Pérou et d'une noble indienne, naquit dans la cité impériale de Cusco. Dans son enfance, il avait vu maintes fois les Indiens faire de la
fumée pour préserver les plantes de la gelée. Voici le curieux passage des commentaires :
« Dans une solennité, le Cusçuieraimiy on offrait un sacrifice au soleil, en le suppliant d'ordonner à la gelée de ne pas brûler le maïs. Lorsque, à la nuit tombante, le ciel était découvert, les Indiens, craignant alors la gelée, brûlaient du fumier, afin de produire de la fumée, et chacun d'eux en particulier s'efforçait de faire de la fumée dans son enclos, parce qu'ils disaient que la fumée empêche la gelée en remplissant, comme les nuages, l'office d'une couverture. Ce que je rapporte ici, je l'ai vu pratiquer dans le Cusco. Si les Indiens le pratiquent encore aujourd'hui, je n'en sais rien; je n'ai jamais su non plus s'il est vrai qi^e la fumée empêche la gelée, car alors j'étais trop jeune pour approfondir ce que j'ai vu faire aux Indiens. »
Il résulte de ce qui précède que le moyen de soustraire les cultures aux effets désastreux d'un abaissement subit de la température en troublant la diaphanéité d'une atmosphère stagnante, était connu dans le Nouveau Monde. Sous le règne des Incas, enfumer l'air dans des
circonstances prévues, cela pour assurer les subsistances, était évidemment une mesure de salut public prescrite par un gouvernement paternel sans doute, quoique de forme essentiellement théocratique.
Tant que dura l'empire des Fils du soleil^ quelque temps encore après sa chute, Garcilasso Taffirme, la prescription fut suivie; une impulsion acquise depuis des siècles ne s'arrête pas tout à coup ; mais quoique éminemment utile, comme la mesure n'était plus obligatoire,, on la négligea, puis on l'abandonna d'autant plus facilement que la race cuivrée des Cordillères est d'une nature trop apathique pour exécuter le moindre travail, quand elle n'y est pas contrainte par une autorité puissante devant laquelle elle se prosterne toujours.
La conquête renversa naturellement le culte des Incas. Il ne fut plus permis aux Indiens de conjurer les effets pernicieux du froid nocturne en offrant des sacrifices à leurs divinités : on cessa d'allumer des feux dans les champs, ce que l'on considérait sans doute comme une pratique idolâtre. On priait cependant, on faisait des rogations pour détourner une calamité sans
cesse menaçante, mais les prières sans la fumée ne furent pas toujours efficaces.
C'est à Bogota que j'ai commencé une série d'observations pour constater le refroidissement occasionné par le rayonnement nocturne, à diverses altitudes.
Le 21 mai 1826, accompagné de mon ami Goudot, je me mis en route, à il heures du soir, pour la chapelle de Nuestra Seûora de Guadalupe. La nuit était magnifique; la lune éclairait suffisamment pour gravir le sentier; à 1 heure du matin, nous arrivions à la chapelle élevée de 663 mètres au-dessus de la ville, par conséquent à une altitude absolue de 3 304 mètres.
Le plateau de Bogota était couvert de nuages blancs ne dépassant pas Téglise d'Egypte. Nous ressentions un froid très vif. Le ciel était pur, à peine sentait-on un très léger vent d'Est.
Immédiatement après notre arrivée, je mis deux thermomètres bien comparés en expérience. L'un fut couché sur le gazon, l'autre fixé à l'extrémité delà lame démon épée, à cinq pieds du sol, assez loin des murs de la chapelle, et
au-dessus d'un écran en tissu de paille de jipicapa.
Voici le détail des observations :
Heure.
Thermomètre.
Différence.
sur rberbe.
suspendu.
Le thermomètre sur Therbe était couvert de glace (givre). Il y avait aussi du givre (rosée gelée) sur une charpente posée sur le sol, tandis que Therbe était couverte de gouttes de rosée.
L'abaissement de température dû au rayonnement n'a pas dépassé 5^; je m'attendais à le trouver plus fort, à une aussi grande hauteur. La faiblesse du refroidissement a peut-être tenu à Tétat hygrométrique de l'air.
Il paraîtrait en effet, par les observations que j'ai recueillies dans diverses localités, que, dans un air à peu près saturé de vapeur, le rayonnement est moins intense.
Pour marcher plus facilement, nous n'avions pas emporté de manteau ; une fois sur la mon-
tagne, le froid nous saisit; nous n'avions qu'un moyen d'y échapper, c'était de faire de l'exercice, nous dansions continuellement dans l'intervalle des observations.
A la chapelle de la Guadalupe nous eûmes un beau spectacle à 5 heures du matin : le coucher de la lune derrière le pic neigeux de Tolima.
Nous descendîmes à Bogota en une heure.
Qaelques-anes de mes connaissances à Bogota. — Le libertador. — Bolivar. — Types. — Événements.
Le Libertador.
Simon Bolivar était un petit homme audessous de la moyenne, portant une tête un peu disproportionnée à sa taille, mais très énergique, un regard vif, yeux bruns, cheveux noirs, teint bistré, bras trop longs, membres grêles, une grande vivacité dans les mouvements.
Le général était alors dans tout Féclat de sa renommée. Sa puissance était presque illimitée. D'ordinaire toujours il portait un habit rappelant Tuniforme que Napoléon affectionnait, celui des grenadiers de la garde impériale. L'Empereur était l'idéal de Bolivar. Avec les Français il en
parlait volontiers ; il en connaissait parfaitement Thistoire.
Je me rappelle que, dans une visite officielle que je lui faisais, j'avais un bâton de commandement — les officiers supérieurs portaient une canne — en écaille, ayant pour pommeau un buste de Napoléon. Bolivar, pendant toute la conversation, ne quitta pas ma canne des yeux, à ce point que je crus devoir la lui offrir. Je ne sais plus s'il l'accepta; c'est probable, car, depuis lors, je n'ai plus eu mon bâton d'écaillé.
Bolivar était expansif, bienveillant avec ses inférieurs, généreux à l'excès, vivant d'une manière très simple, sobre, mais aimant les femmes et recherché par le beau sexe, ainsi qu'il arrive aux hommes de pouvoir. Dans sa jeunesse, il avait été marié; il resta veuf, sans enfants, et c'est peut-être à cette dernière circonstance qu'il dut de repousser toutes les ouvertures qui lui furent faites de le mettre sur le trône.
Quand les affaires politiques ne l'assombrissaient pas, il était fort gai, riait aux éclats. Il racontait très bien ; avec les intimes, il prenait un ton gouailleur peu agréable pour l'interlocuteur.
C'était cependant un esprit fin, un homme d'une bonne éducation, mais d'une grande susceptibilité et d'une rare vanité. Ses emportements étaient quelquefois grotesques et, partant, de mauvais ton; toutefois l'orage durait peu et, promptement, il reprenait possession de son aimable caractère.
Deux exemples, l'un de sa vivacité, l'autre de sa vanité.
Son bottier, ancien militaire français, tout en lui faisant essayer une paire de bottes, ne cessait de lui parler des campagnes de l'Empire, ajoutant cette ritournelle :
— Ah ! c'était un général que ce Napoléon !
Ce qu'il répéta plusieurs fois, jusqu'à ce que
Bolivar lui administra un coup de pied quelque part, en lui disant :
— Et moi, que suis-je donc?
J'arrivai un jour à Ibagué, pour remettre un pli au Libertador, qui revenait du Pérou, assez mal content. Il m'invita à dîner et, quoique je fusse le dernier en grade, il me fit asseoir près de lui. On était dans la maison du curé; Pepe Paris, l'ami intime du général, assistait au
repas. Bolivar ^ servant la soupe, dit en français qu'il parlait fort correctement :
— Allons, Messieurs, à la gamelle !
La conversation fut des plus gaies. Alors, voulant faire ma cour, je dis :
— Général, j'ai reçu de France un journal, le Globe, où il y a un article dans lequel on fait le plus grand éloge de Votre Excellence.
Puis, je me dis en moi-même : « Il va être enchanté, le général. » Ah I bien oui ! Voilà qu'il prend une figure menaçante et, m'apostrophant avec colère:
— Comment ! il y a, dans un journal venant d'Europe, un article qui m'est favorable, et vous ne l'avez pas traduit? Sans doute si Ton m'eût attaqué, si on eût critiqué mes actes, la traduction ne se serait pas fait attendre... Et il continua sur ce ton. Je me dis en moi-même : « Bien fait ! cela t'apprendra à faire le courtisan ! »
Heureusement que Pepe Paris intervint pour me tirer d'affaire, en disant:
— Général, on traduira l'article.
Ce fut un calmant qui opéra instantanément.
La puissance ne me garda pas rancune, car,
en prenant le café, Bolivar, s'approchant de moi,
me fit savoir qu'il voulait établir une école militaire à Bogota, où Ton donnerait aux jeunes officiers une bonne instruction scientifique et qu'il m'en attribuerait la direction. J'acceptai avec reconnaissance, en ayant l'intention bien arrêtée de ne pas me charger d'une mission aussi difficile, et je fis bien. Je demandai et obtins la permission de terminer mon exploration du volcan de Tolima, puis je ne revis plus Bogota. J'étais très peu sensible aux honneurs et décidé à retourner en France.
Lorsque le Libertador partit pour Bogota, il sortit d'Ibagué suivi d'une cavalcade nombreuse. Un certain docteur, homme des plus considérés de la province, se tenait à côté du général, qui l'accablait de questions :
— A qui ces pâturages ?
— A un tel, répondait le docteur.
— Et cette culture de canne à sucre, et ces champs d'indigo, de froment, de maïs ?
— A un tel, à un tel, répliquait le docteur, en indiquant, sans hésiter, le nom du propriétaire.
M'approchant de mon docteur si bien informé :
— Vous avez donc fait le cadastre du pays?
lui dis-je.
— Moi, je ne connais personne. C'est que, voyez-vous, quand un grand personnage vous fait une question, on doit toujours y répondre sans la moindre hésitation ; que cela vous serve de leçon !
Lorsque nous sortions de la ville, Técole, rangée le long de la rue principale, poussait des acclamations effrénées, des : « Viva el Libertador ! » à n'en plus finir. Le général saluait en souriant.
— Don Francisco, dis-je au maître d'école qui était du cortège, vos élèves sont de chauds patriotes 1
— Eux, pas du tout. Vous n'avez donc pas remarqué l'homme placé derrière pour leur administrer des coups de fouet quand ils ne crient pas assez fort I Le moyen est infaillible ; j'en use toutes les fois qu'il s'agit de faire une démonstration, quand nous recevons la visite d'un archevêque ou d'un gouverneur.
La cavalcade s'arrêta entre le Chipalo et le
Piedras. Ce fut le moment des adieux. Lorsque je m'approchai respectueusement de Bolivar pour lui faire un salut militaire , il me donna un aArazo, en me disant : « A bientôt I »
Sa physionomie portait l'empreinte de la maladie; je savais que je ne le reverrais plus. Quelques mois après il succombait, ruiné par la phtisie.
Le Libertador avait beaucoup souffert. Il s'était usé par sa prodigieuse activité. Parvenu à l'apogée de la gloire qu'il ambitionnait, son nom devint populaire dans les deux mondes. Il avait soustrait l'Amérique méridionale à la domination espagnole. Possédant une grande fortune au début de sa carrière, il mourut pauvre; mais il avait eu quinze années d'illusions : c'est beaucoup dans le cours d'une existence.
Bolivar connaissait l'Europe. Il avait vécu à la cour d'Espagne, dans sa jeunesse, il s'était trouvé en relation avec des hommes éminents : je puis citer Gay-Lussac, Humboldt, de Buch, parmi les savants. En Amérique, malgré son pouvoir, lorsqu'il considérait son entourage, ce