T. IH
qu'on appelait son armée, son état-major, il ne pouvait s'empêcher de faire des comparaisons.
Ses succès contre les troupes espa^oles, ses proclamations emphatiques eurent, pendant un certain temps, un grand retentissement dans le monde libéral : elles émanaient d'un puissant dictateur. Le prestige fut immense, durant un moment; mais, lorsqu'il regardait à côté de lui, il voyait le manque de ressources, même la pauvreté. Son palais était une bicoque, ses soldats déguenillés. Sa vanité en souffrait. Il n'eut jamais la force d'accepter sa véritable et glorieuse situation : un chef intelligent de guerrillas.
Vu à distance, il apparaissait entouré d'une auréole qui disparaissait à mesure qu'on approchait de sa personne. Il le savait et c'est pourquoi il éludait, autant qu'il dépendait de lui, le contact du monde diplomatique; il préférait rester invisible. En voici une preuve :
Le gouvernement des Bourbons s'était constamment montré hostile à l'insurrection des colonies espagnoles. Cependant il fut entraîné par le mouvement qui s'accentuait chaque jour davantage, en faveur de l'indépendance améri-
caine; la recofi naissance des nouvelles Républiques par les États-Unis, l'Angleterre, la Hollande, les avantages qui en résultaient pour le commerce de ces nations, déterminèrent la France à envoyer un commissaire royal en Colombie, en l'accréditant auprès du Libertador.
Le commissaire envoyé fut M. Basson, accompagné du duc de Montebello. Il arriva à Bogota alors que Bolivar se trouvait dans le sud, à Quito, je crois, où M. Besson lui écrivit en lui demandant la permission de se rendre au quartier général, pour lui présenter les lettres qui l'accréditaient.
La réponse se fit attendre. Puis Bolivar donna à entendre qu'il allait arriver à Bogota. On voyait clairement qu'il ne se souciait pas de recevoir la visite du commissaire français.
Je voyais M. Besson et le duc de Montebello chez le consul général de France, M. de Martigny. Les diplomates étaient piqués du peu d'empressement que le Libertador mettait à entrer en relation avec eux ; ils n'y comprenaient rien. Le ministre les avait reçus avec la plus grande déférence et le chef de TÉtat paraissait très peu soucieux de les recevoir.
J'eus la clef de l'énigme par Pepe Paris qui, n'ayant jamais accepté aucune position officielle, était resté l'ami intime, le confident de Bolivar, qui lui mandait, au sujet de l'incident, combien il lui serait pénible, humiliant, de recevoir, dans son triste et mesquin quartier général, des envoyés français dont un était le fils du maréchal Lannes, une des gloires du grand Empire.
C'était, on le voit, un motif d'amour-propre.
Les commissaires repartirent pour l'Europe sans avoir obtenu une audience du Libertador, sans avoir été autorisés à se rendre auprès de lui, ainsi qu'ils l'avaient espéré.
J'avais rencontré, chez le duc de Montebello, un de mes condisciples au Lycée impérial ; nous avions été en sixième dans la classe du professeur Couenne, un ancien dragon, ayant eu une partie de la fesse droite emportée par un boulet. Le brave homme portait donc une fesse en coton, une sorte de pelote. Or c'était un usage, — fort humiliant d'ailleurs, — d'être mis à genoux près de la chaise du maître quand on avait commis une faute légère. Le patient, pendant que le professeur pérorait, se donnait l'amusement d'enfoncer des épingles dans la
fesse-coton. Or il arriva qu'un élève puni, se trompant de côté, enfonça une épingle dans la vraie fesse. On juge de ce qui en arriva 1
Le général Harisson.
Un vieux serviteur des États-Unis, ministre plénipotentiaire auprès du gouverneur de Colombie ; mouvements anguleux, éducation peu élevée, affectant des opinions démagogiques extrêmes. Il fut depuis, ou il avait été, je crois, président de TUnion. Dans les réunions les plus hautes, il portait la cravate noire. Par sa situation, il invitait à ses soirées les Américaines de la classe ouvrière, braves gens, au reste, et ayant bien meilleure façon que leur ambassadeur.
Dans un grand dîner donné, je crois, à l'occasion de la bataille de Boyaca, quelqu'un ayant porté un toast « à la mémoire de deux illustres libérateurs de l'Amérique, Bolivar et Washington 1 » — il était de mise d'associer ces deux noms, malgré le peu de ressemblance dans le caractère de ceux qui le portaient, — le vieux général Harisson se fâcha et, agitant son verre.
ajouta assez grossièrement avec intention :
(t Wasghington mort, vaut mieux que Bolivar vivant. » La vérité est que la comparaison des deux héros serait au désavantage de Boliva^.
La colonie anglo-américaine était très hostile au Libertador ; à la suite d'une vive altercation, le ministre des affaires étrangères invita Harisson à sortir de Bogota.
— Je n'en sortirai que par la force, répliqua le vieux général, — et il resta. Néanmoins, à quelque temps de là, il fut rappelé par son gouvernement.
M. Robinson.
Le pseudonyme d'un original, le Père Antonio, un moine franciscain de Caracas, qui fut le précepteur de Bolivar.
Au commencement de la Révolution, il jeta le froc aux orties et passa en Europe. On n'en entendit plus parler : c'était un moine de moins, pas davantage.
Un beau jour, Robinson apparut subitement à Bogota, à la recherche de son ancien élève qui, malheureusement pour lui, était à Lima.
Robinson^ frisant la soixantaine, avait une jeune femme, jolie, très bonne enfant, une blanchisseuse de fin qu'il avait épousée à Paris. Elle avait apporté d'Europe un petit alambic pour fabriquer des liqueurs de table qu'elle colportait. C'est ce qui me procura l'occasion de faire sa connaissance et celle de son mari, un homme encore vert, à figure spirituelle, habit noir râpé, indiquant une demi-misère.
Robinson, ou si l'on veut le franciscain Antonio, possédait une haute instruction ; fl avait vécu en France, en Angleterre, en Russie, comme maître de langues.
Il y avait certainement chez lui un besoin de déplacement, cause de sa pauvreté. Il causait bien, et sur tous les sujets. Il s'était occupé des applications des sciences à l'industrie. J'aimais à le rencontrer et j'appris avec plaisir que Bolivar l'avait fait nommer commissaire des guerres, dans l'armée libératrice du Pérou.
Robinson partit pour Lima, avec sa femme et son alambic ; malheureusement la grisette parisienne contracta les fièvres en descendant la Magdalena et succomba à Carthagène.
Le Libertador accueillit son ancien professeur
avec bonté et, le voyant veuf, il le désigna pour être évéque de Ghiapa, en Bolivie. Des officiers de mes amis, qui le rencontrèrent dans son évêché^ m'assurèrent qu'il était un excellent et vénéré pasteur.
Le consul américain de Santa Maria assassine dans mon lit, avec mon sabre.
Ce fut une sinistre aventure, à la suite de la campagne des llanos, entreprise pour fixer la position astronomique du Rio Meta, dans l'Orénoque.
J'arrivai mourant à Bogota. L'excellent colonel José Maria Lanz me fit installer dans une pièce de la maison où il logeait chez la senora de San Victorino Gertrudiz, rue de San Juan de Dios, prèa la place, afin de me donner des soins. Après mon rétablissement je conservai mon logement d'une simplicité primitive ; quant à l'ameublement, un lit dont la base consistait en un cuir de bœuf, un mince matelas en laine de mouton, une chaise, une table et, accroché au mur, à portée de la main, mon sabre, hors du fourreau.
J'étais en mission pour une quinzaine de jours, ayant à inspecter une poudrière, quand arriva à Bogota le consul américain.
Lanz l'engagea à occuper mon appartement pendant mon absence. Un matin, la senora Gertrudiz, ne le voyant pas sortir, conçut de l'inquiétude ; elle pénétra dans la chambre et quelle ne fut pas la frayeur de la pauvre dame en voyant le consul étendu sur mon lit, couvert de sang, la tête presque entièrement séparée du tronc. . . etmon sabre ensanglanté sur le plancher.
J'habitais au premier étage, peu élevé audessus d'un pré (corral) sur lequel donnait une fenêtre que l'on trouva ouverte. C'est par* cette ouverture que le meurtrier s'était introduit dans ma chambre. Des empreintes de pas restées sur le sol attestaient son entrée et sa sortie.
On soupçonna d'abord un moine des Frères hospitaliers de San Juan de Dios, je ne sais pour quel motif; puis on acquit la certitude que le consul avait été assassiné par un colonel, Pedro Grant, un Anglais au service de la Colombie, un de ces rebuts de la société, qui arrivent toujours, en tout pays, dans les temps de troubles politiques.
T. in. 24
Pedro Grant était un bon soldat, mais d'une fort mauvaise réputation. Il fut jugé et condamné à mort par un conseil de guerre : il eut Fadresse de se sauver de prison.
A mon retour^ tout était réparé : la lame de mon sabre bien fourbie, attachée à sa place accoutumée.
Une bataille contre les moines.
J'allais très souvent, et à la même heure, et pour cause, présenter mes hommages à une jolie dame demeurant Espaldas de San Augustin ; je passais nécessairement devant le couvent de même nom.
J'avais remarqué qu'un jeune moine se tenait à une fenêtre et ne manquait jamais de cracher avec l'intention évidente de me destiner le projectile. Plusieurs fois il avait échoué; mais enfin il arriva que le crachat de ce drôle tomba juste sur mon épaulette. On conçoit ma fureur. Je voulus entrer dans le couvent ; le Frère portier m'en empêcha et barricada si bien sa porte que je dus me retirer.
Je portai plainte à l'autorité ecclésiastique
qui ne fit que sourire de mon accident^ et au général commandant qui m'engagea à mépriser l'insulte d'un misérable moinillon.
J'eus tort de ne pas suivre son conseil. Mon excuse est que j'avais vingt-deux ans et que l'on parlait un peu trop du crachat que m'avait envoyé le disciple de saint Augustin.
Or, à quelque temps de là, sortant de chez mon ami Ulingworth, rue de la Carrera, au ipoment où passaient devant la porte une douzaine de moines noirs et blancs, je tombai sur eux à coups de poing ; ils furent dispersés en un instant.
L'affaire fit du bruit, à ce point que je dus aller dans une hacienda à 10 lieues de Bogota pour donner aux susceptibilités cléricales le temps de se calmer.
Ce qui aggravait ma position, c'est que j'avais donné sur des moines qui n'appartenaient pas à Tordre des Augustins.
C'est le seul désagrément que j'aie eu avec les religieux. J'ai toujours vécu avec eux dans les meilleurs termes ; f aimais leur société et, dans mes expéditions, lorsqu'il m était loisible de choisir mon logement, je prenais gîte dans un couvent ou chez un curé.
Un duel entre le consul général de Hollande et le commandant Miranda.
11 y avait un bai à la Présidence à roccasion de la Saint-Simon, fête du Libertador ; la reine de la soirée était M""*" Roulin, malgré ses vingthuit ans. Ce rang était dû à Télégance de sa toilette, à sa beauté, à son amabilité, à ses yeux verts, au magnifique turban posé sur des cheveux noirs, et à un jarret infatigable.
La reine était assise, causant avec ses admirateurs, quand le consul général de Hollande rinvita pour une valse. M"' Roulin laissa sur son fauteuil son éventail et un flacon d'odeur ; puis elle se lança dans le tourbillon. Elle valsait adipirablement, pour une Bretonne.
Le siège étant vacant, le jeune commandant Miranda crut pouvoir Toccuper pendant la valse et, comme il était myope, en s'asseyent, il fit tomber le flacon d'odeur. M"* Roulin, reconduite à sa place par son valseur, manifesta un vif regret quand elle vit son flacon brisé ; Miranda s'excusa de son mieux, en promettant de i!éparer sa maladresse. L'incident eût été
terminé, si le consul n'eût parlé en termes fort inconvenants au jeune commandant, qui répliqua.
Le lendemain matin, on dut se battre.
Le consul de Hollande commençait à grisonner. Petit, trapu, 45 ans au moins, marié, père de six enfants, il avait la réputation d'un duelliste, il servait dans la marine.
Miranda, chef d'escadron en Colombie, était un des fils du général Miranda qui avait servi dans les armées de la République française, et avait passé à l'ennemi avec Dumouriez. J'étais très lié avec le frère aîné du commandant, encore imberbe, car il n'avait pas plus de 20 ans.
On devait se battre au pistolet à quinze pas. Le rendez-vous fut la Gapucineria, à un mille de la ville, précisément le couvent où l'on m'avait proposé de fabriquer de fausses reliques.
Les deux champions placés, le docteur Roulin et les témoins présents, le colonel Johnson, que nous nommions Abélard, parce qu'une balle l'avait privé de certaines parties essentielles, donna le signal en frappant trois fois dans ses mains. Les deux coups de feu furent simultanés.
Le consul tomba raide mort, le projectile lui était entré juste entre les deux yeux. 11 y avait une veuve et six orphelins.
Miranda ne fut pas touché ; c'était la première fois qu'il allait sur le terrain. On laissa le malheureux consul aux soins du docteur et, montant à cheval, les témoins allèrent au loin chercher un asile, parce que, le duel étant défendu, il était prudent de se tenir à Técart pendant quelque temps.
Le consul hollandais était un gai compagnon, un marin, jouant gros jeu, quand Toocasion s'en présentait, fort intéressé d'ailleurs ; on en jugera:
On faisait une partie haut goût chez M. lUing^ worth ; la table était couverte par les enjeux. Ail heures du soir, il y eut un fort tremblement de terre. Tout le monde prit la fuite, le consul comme les autres ; mais il fut le seul qui ramassa son or avant de sortir du salon.
Le commandant Miranda eut aussi une triste fin. Six mois plus tard, son escadron de lanciers se révolta; il fut massacré par ses soldats, des scélérats, presque tous llaneros. L'armée entrait dans la voie de l'indiscipline ; elle commençait & tuer ses officiers.
Le général Santander.
J'en ai conservé un souvenir peu agréable. Il était vice-président de la République, lorsque j'arrivai à Bogota. Un bel homme, figure intéressante, les yeux un peu obliques, dénotant du sang indien ; poli, instruit, très laborieux.
Il avait servi avec distinction durant la guerre de rindépendance, dont il avait fait toutes les campagnes, tant dans les llanos que dans les Cordillères. C'était, dans toute l'acception du mot, un bon chef d'état-major. On lui contestait la bravoure, injustement peut-être. Ainsi on disait qu'au plus chaud de la bataillé deBoyaca, pris d'une colique néphrétique, il fut obligé de se retirer dans une maison, d'où il sortit quand l'affaire fut terminée. Malgré la médisance, cette colique n'était pas simulée ; il en souffrait d'ailleurs fréquemment; car, à sa mort, on trouva plusieurs calculs urinaires dans sa vessie.
Santander finit par conspirer contre Bolivar.
Il fut exilé. Il rentra en Amérique quand j'allais m'embarquer pour New-York. Je déjeunai chez lui à Santa Marta ; il me donna alors des nouvelles de mes amis de Paris, de Brongniart, de Humboldt, d'Ârago, etc.
La chute de Tequendama {El salto de Tequendama). Histoire de Manuelita Saenz.
Le grèB du plateau de la Cordillère Orientale présente deux accidents de terrain que j'ai déjà décrits : le Trou de fair, près Bêlez, et le pont naturel d'icononzo entre Melgar et Pandi.
Il me reste à faire connaître Tincomparable chute du rio Bogoté à Funzha des Muyscas, le salto de Tequendama.
De la chapelle de Guadalupe, où la vue embrasse toute la plaine de Bogota, on remarque, au sud-ouesU une colonne permanente de vapeur. Elle s élève au-dessus^ de la grande et admirable cascade de Tequend^a, située à trois lieues de la ville, un peu au s^ du pueblo de Soachâ.
(c La chute de Tequendama^ dit de Humboldt, doit son aspect imposant au rapport de sa hauteur et de la masse d'eau qui se précipite. Le Rio Bogota, après a\oir arrosé le marais de Funzha, couvert de belles plantes aquatiques, se resserre et rentre dans son lit, près de Canoas. En ce point il a encore 45 mètres de largeur. A Tépoque des grandes sécheresses, il m'a paru, en supposant la rivière coupée par un plan perpendiculaire, que la masse d'eau présentait une section de 700 à 780 pieds carrés (74 à 82,50 m. carrés). Le grand mur du rocher dont la cascade baigne les parois et qui, par sa blancheur, par la régularité de ses couches horizontales, rappelle le calcaire jurassique, les reflets de la lumière brisée dans le nuage de vapeur qui flotte sans cesse au-dessus de la cataracte, la division à l'infini de cette masse vaporeuse qui retombe en perles humides et laisse derrière elle une sorte de queue, comme les comètes, le bruit de la cascade, semblable au roulement du tonnerre et répété par les échos des montagnes, l'obscurité du gouffre, le contraste entre les chênes, qui rappellent en haut la végétation du Nord et les formes tropi-
cales qui croissent au pied de la cascade, tout se réunit pour donner à cette scène indescriptible un caractère individuel et grandiose.
a Ce n'est que par les grandes eaux que le Bogota se précipite perpendiculairement et d'un seul bond, sans être arrêté par les aspérités du rocher. Lorsque, au contraire, les eaux sont basses, et c'est l'état dans lequel je les ai vues, le spectacle est plus animé.
« Il existe sur le rocher deux saillies : l'une & 10 mètres, l'autre à 60 mètres, qui produisent une succession de cascades, au bas desquelles tout se perd dans une mer d'écume et de vapeur. »
On ne saurait rien ajouter, si ce n'est quelques détails, à cette page tracée par un des grands peintres de la nature.
C'est effectivement près de la mine de Canoas que le rio Bogota perd sa placidité, en prenant les allures d'un torrent. Il se dirige vers une suite de collines limitant le plateau au sud-ouest et où existe une sorte de brèche, un chenal, ayant seulement 12 mètres d'ouverture, par laquelle les eaux se précipitent.
Humboldt a fait cette remarque que si cette issue unique venait à être fermée, nul doute que, malgré Tévaporation, Finsignifiant marais de Funzha ne fût transformé en lac alpestre.
D'après des observations barométriques, le fond du chenal est de 483 mètres plus bas que le rio Bogota, dans la plaine au puente del Comun *.
Les bords de la rivière, dans la gorge de Tequendama, sont embellis par une plantureuse végétation arborescente : des beff arias resinosas, des urcuaSy des mela^stomas, des aralias.
Le terrain est le grès, en couches peu épaisses et presque horizontales, comme au pont dlcononzo, qui n'est qu'à 7 ou 8 lieues de distance et dont la fissure sur laquelle il est jeté n'est pas sans analogie avec l'abîme à parois verticales dans lequel tombe le Bogota.
En suivant un étroit sentier, on parvient sans peine sur un emplacement horizontal un peu au-dessous du commencement et sur le côté occidental de la chute. On est sur un mur
i. Rivière au puente de/ Comun . . . 2 605 m. Haut du sa/fo de Tequendama. . . 2 422 m.
Différence 183 m.
de grès coupé à pic, au bord même du précipice. Une cavité taillée dans le roc et dans laquelle on entre jusqu'à la ceinture permet de regarder sans danger la cascade sur toute sa hauteur.
Deux ou trois arbres venus sur ce terrain, et auxquels on peut se tenir, donnent aussi une sécurité suffisante pour regarder dans le gouffre.
J'ai connu une seule personne — j'aurai occasion de la nommer — qui fut assez hardie pour rester debout, sans soutien, au bord du rocher sans éprouver de vertige.
Toutes les fois que je visitai le Tequendama, ce fut dans une saison pluvieuse; il n'y avait qu'une seule cascade. On distinguait la nappe continue jusqu'à une certaine profondeur, où elle commençait à se diviser, à se déchiqueter, et vers le tiers de la chute on ne voyait plus de liquide : on croyait assister à une avalanche de flocons de neige.
Installé dans ma cavité, j'étais en extase, fasciné. Pour moi la cascade parlait, menaçait, rugissait, se disputait, avec des échos prolongés et formidables. Par l'effet de l'agitation de l'air, ces voix infernales se modifiaient en prenant les plus singulières intonations. En deux occa-
sions, mes compagnons furent obligés de m'arracher à mon observatoire; où je me tenais penché; en quelque manière suspendu au-dessus du chaos.
Dans la position que j'occupais, très peu audessus du bief supérieur, on est mieux placé pour juger de Teifet de la cataracte qu'on ne le serait sur un point plus élevé. Là, je l'ai constaté, on ne voit qu'un épais brouillard, d'où sort un bruit formidable. C'est que, sur le Tequendama, il y a toujours cette haute colonne d'eau pulvérisée qu'on aperçoit, malgré la distance, des montagnes de Bogota et qui retombe en gouttelettes d'une ténuité extrême. Aussi, quand le soleil atteint, au levant, l'altitude de 40® à 45®, il y a apparition d'arcs irisés concentriques.
Les tentatives faites pour arriver au pied de la cascade, en descendant dans la Quebrada de Povara, n'ont pas réussi; il n'a pas été possible de rencontrer une station d'où l'on pût en embrasser l'ensemble.
Humboldt, Boulin pensaient s'être approchés de 40 à 60 mètres du bas de la chute. Le courant d'eau était d'une telle violence qu'il fut
impossible de le remonter. Les observations barométriques faites par ces voyageurs, comparées à celles faites au sommet, ont donné, pour la hauteur de la chute, les résultats les plus erronés.
Une pierre que je laissai tomber de l'endroit où je m'étais placé mit (moyenne) 5 secondes 7 pour atteindre le fond.
Galdas avait trouvé 6
Humboldt 6
La mesure de la profondeur par la chute de graves, dans les conditions où nous observions, ne saurait être exacte. L'unique résultat acceptable est celui obtenu par le baron Gros et Joaquin Acossa, au moyen d'un fil à plomb parfaitement installé. Ils ont eu, pour hauteur de la cascade, 146 mètres.
Par une singulière coïncidence, c'est précisément la hauteur de la plus élevée des pyramides d'Egypte.
Il y a loin de là à celle d'une lieue donnée par quelques touristes étrangers à la science. Ainsi que l'a dit Bouguer, avec l'autorité d'un homme ayant fait de la géodésie dans les Andes,
on doit être très circonspect pour employer le mot lieue, quand il s'agit de hauteur.
Après sa chute, le Bogota parcourt 20 à 25 kilomètres avant d'entrer dans le rio Magdalena.
Sur une saillie d'un rocher de Tequendama, on distingue, m'a-t-on assuré, une bouteille, et l'on affirme que c'est moi qui lai posée dans cet endroit évidemment inaccessible. J'ai eu beau me défendre de cette prouesse ou de cette adresse, on persiste à m'attribuer le miracle. C'est décidément la bouteille du commandant don Juan.
C'est maintenant une légende.
La belle peinture du baron Gros, une excellente photographie en ma possession sont loin de donner une idée du phénomène qu'on admire à Tequendama. A ces reproductions d'une exactitude incontestable, il manque ce qui engendre l'émotion : la vitalité, le mouvement, je dirai même la parole. L'eau est immobile et muette.
Je n'avais jamais vu la cascade en temps de sécheresse, alors qu'elle tombe en deux ou trois bonds, aussi j'acceptai avec empressement' l'invitation que me firent quelques amis de me joindre à eux pour une partie de plaisir à Tequendama.
On était en plein verano (temps sec). Le rendez-vous fut le matin à 8 heures, rue de la Carrera, devant la maison d'Illingworth.
 l'heure indiquée je me mis en route. J'aperçus de loin un groupe de cavaliers qui m'avaient devancé; et, parmi eux, à ma grande surprise, un officier supérieur. Or nous devions tous être en bourgeois, c'était convenu. Lorsque je m'approchai pour saluer ce colonel, il manœuvra de manière à cacher sa figure. Il en résulta, pendant un instant, une scène d'équitation assez bizarre, puis me regardant en éclatant de rire, je vis que l'officier était une femme, très jolie, malgré ses énormes moustaches, Manuelita, la maltresse en titre de Bolivar.
On se dirigea vers Soachà, accompagné d'un mulet chargé de comestibles et de vins. Le temps était splendide, une de ces matinéeis vivifiantes comme on n'en voit que sur les plateaux tempérés des Cordillères. Les chevaux piaffaient, rongeaient leurs freins, quand on les lança. Il y eut alors un galop satanique (et dire que j'ai couru comme ça) I Nous approchions de la loma de Canoas, lorsque le colonel Manuelita fit une chute qui nous effraya. Il ou Elle fut désar-
çonné et alla tomber à six pas de son chenal. Étourdie du coup, elle resta sans mouvement.
Heureusement que le docteur Cheyme, un bel Écossais, était des nôtres; on déboutonna Tuniforme de colonel et je dis au docteur :
— Faites une exploration ; vous connaissez les êtres !
— Mauvaise langue, repartit Manuelita.
L'examen terminé, il en résulta qu'il n'y avait
rien de grave : une très légère luxation à l'épaule gauche. La colonelle, à laquelle j^avais enlevé ses moustaches, se mit en selle sans difficulté et, en allant au pas, nous arrivâmes à Canoas, où nous laissâmes nos chevaux pour prendre l'étroit sentier qui aboutit à l'emplacement où Ton voit la cascade.
Ici s'éleva une sérieuse discussion.
Je proposai d'admirer d'abord la chute d'eau et de déjeuner ensuite. Illingworth me soutenait, mais la colonelle se prononça pour le déjeuner immédiat et aussitôt une nappe mise sur le gazon fut couverte des mets les plus délicats, des vins les plus exquis, parmi lesquels dominait le Champagne.
La route avait développé les appétits. On dé-
Yora ; on but outre mesure. La colonelle était d'une galté folle et communicative. Je me disais en moi-même, pour ne pas attrister la réunion : Nous sommes huit; il est bien à craindre qu'il y en ait au moins un qui soit précipité dans le gouffre.
Un missionnaire anglais improvisait des vers insensés sur l'enfer et le paradis, la fin du monde ; deux Irlandais, pleins et archipleins, s'endormirent et se mirent à ronfler comme pour insulter la belle nature ; je les considérais, quand je vis Manuelita debout, au bord du précipice, et faisant des gestes impossibles. Ce qu'elle disait, le fracas du Tequendama empêchait de l'entendre. Aussitôt je m'élançai vers elle et, la saisissant au collet, je voulus la placer dans mon observatoire. Impossible ; la lutte devenait périlleuse, je me glissai dans la cavité d'où je pris fortement sa cuisse, tandis que le docteur Cheyme, comprenant le danger que courait la femme folle et passablement avinée, s'attacha à un fort arbre, pendant qu'il enroulait sur son bras gauche les longues et magnifiques tresses de l'imprudente qui semblait décidée à sauter dans Tespace.
Nous passâmes ainsi, Cheymeetmoi, un terrible quart d'heure; enfin, les amis intervenant, on mit la jeune femme en lieu de sûreté.
Une fois réunis, on songea à retourner ; les deux Irlandais ronflaient toujours ; je leur versai de Teau dans le dos , ils se réveillèrent en sursaut, croyant être envahis par la cascade. Avant de partir, on lança les bouteilles vides dans le Tequendama ; une d'elles peut-être tomba sur une saillie de roche assez capitonnée de mousse pour ne pas être brisée : serait-ce là l'origine de la légende de « la bouteille du commandant don Juan »?
On regagna Bogota au trot, paisiblement, bien fatigués ; au coucher du soleil nous entrions dans la ville.
Le soir les excursionnistes de Tequendama étaient réunis dans les salons de Manuelita, fraîche, coiffée avec des fleurs naturelles. Elle fut charmante, aimable avec chacun; parlant du Salto avec enthousiasme. « Nous y retournerons, disait-elle, et bientôt. »
Quelle étonnante personne que Manuelita!
Que de faiblesses, de légèreté, de courage, de dévouement!
On pourrait dire d'elle : un ami sûr ; une maltresse infidèle.
Je veux essayer de tracer, au courant de la plume, ce que je puis raconter de sa vie excentrique. Les plus singulières informations, je les tiens d'elle-même, ou de ses intimes. Elle ne cherchait jamais à pallier la légèreté de sa conduite. Nous étions des confesseurs et nous Tadorions. Quant à Bolivar, il en était idolâtre et jaloux à l'excès.
ManneUta Saenz.
Manuelita n'avouait pas son &ge.
Quand je l'ai connue, elle paraissait avoir vingt-neuf à trente ans; elle était alors dans tout l'éclat de sa beauté irrégulière : belle femme, léger embonpoint, yeux bruns, regard indécis, teint rose fond blanc; cheveux noirs.
Quant à sa prestance, rien de plus insaisissable : c'était tantôt celle d'une grande dame, tantôt celle d'une napanga (grisette); elle dansait, avec un égal succès, le menuet ou la cachucha (cancan).
Sa conversation n'offrait aucun intérêt quand
elle sortait des fioritures galantes; du penchant à la moquerie, mais sans esprit. Elle zozotait légèrement, avec intention, ainsi qu'il arrive aux dames de l'Equateur. Elle possédait un charme secret pour se faire adorer. Le docteur Cheyme disait d'elle : a C'est une femme d'une singulière conformation! » Je n'ai pu lui faire expliquer comment elle était conformée.
Manuelita Saenz naquit à Quito, au commencement du siècle, où son père faisait un commerce important avec l'Espagne. Dans sa première jeunesse, elle l'accompagnait dans ses voyages sur la côte du Pérou, de Guayaquil à Lima, où pendant une courte période elle devait être une sorte de reine.
A dix-sept ans elle entra dans un couvent, à titre de pensionnaire ; elle y apprit à faire ces ouvrages à l'aiguille, ces broderies en or et en argent qui sont un objet d'étonnement pour les étrangers, puis la confection des glaces, des sorbets et des confitures.
Les religieuses apprenaient à leurs élèves à lire et à écrire : c'est tout ce que sait une jeune fille de bonne maison. Les dames sud-améri-
caines, grâce à leur vivacité et leurs perfection s naturelles , n'en sont pas moins des femmes agréables. Quant à l'instruction , elles en sont absolument privées. De mon temps^ elles ne lisaient jamais — pas même de mauvais livres ; sans doute il y avait de rares exceptions.
Manuelita Saenz fut enlevée du couvent par un jeune officier, Delhuyart, fils du chimiste auquel on doit la découverte du tungstène.
Delhuyart père était entré au service de l'Espagne comme ingénieur, et avait été envoyé en Amérique. Manuelita ne parlait jamais de sa fugue du couvent. Fut-elle abandonnée par son ravisseur et réintégrée dans sa famille? C'est ce que j'ignore.
On la retrouve à Lima, vers le commencement de l'invasion des troupes libératrices du Pérou, commandées par Bolivar.
Elle était alors mariée à un médecin anglais fort respectable, qu'elle quitta pour vivre avec le Libertador, alors dans toute sa gloire, dans toute sa puissance dictatoriale.
La conduite du Libertador fut universellement
blâmée. Le mari réclamait sa femme dans les termes les plus vifs : on n'en tint aucun compte. Si je ne me trompe, il reçut Tordre de sortir du Pérou.
Toutefois l'opinion publique se prononça tellement contre cet abus de pouvoir que Bolivar se décida à envoyer Manuelita dans la Nouvelle- Grenade, à Bogota, où je l'ai connue.
A Lima, Manuelita avait été d'une inconséquence étonnante. Elle devint une Messaline.
Les aides de camp m'ont raconté des choses incroyables, et que le général Bolivar seul ignorait. Les amants, quand ils sont bien épris, sont aussi aveugles que les maris.
Un soir, à onze heures, Manuelita se rendait au Palais, chez le Libertador, qui l'attendait avec impatience. Elle imagina de passer par le corps de garde, où se trouvait un piquet commandé par un jeune lieutenant. La folle commença à plaisanter avec les soldats... tous, y compris le tambour. Bientôt le général fut le plus heureux des hommes.
C'était généralement la nuit que Manuelita allait chez le général. Elle y arriva une fois qu'elle n'était pas attendue. Ne voilà-t-il pas
qu'elle trouve dans le lit de Bolivar une magnifique boucle d'oreille en diamants !
Il y eut alors une scène indescriptible ; Manuelita, furieuse, voulait absolument arracher les yeux au Libertador. C'était alors une vigoureuse femme; elle étreignitsi bien son infidèle que le triste grand homme fut obligé de crier au secours. Deux aides de camp eurent toutes les peines du monde à le débarrasser de la tigresse. Quant à Bolivar, il ne cessait de lui dire :
« Manuelita, tu te pierdes (tu te perds). »
Les ongles (de très jolis ongles) avaient fait de telles égratignuressur la face du malheureux que pendant huit jours il dut garder la chambre, à cause d'une grippe, comme on disait à l'étatmajor. Mais, durant les huit jours, l'égratigné reçut les soins les plus empressés, les plus touchants de sa chère chatte.
Manuelita avait fini parfaire croire au général tout ce qu'elle voulait. On en jugera.
Dans le cours d'une conversation intime avec ses officiers, Bolivar fut amené & soutenir que jamais il n'avait pu constater que Manuelita satisfit à certains besoins que ressent l'humanité.
Comme on se récria; il ajouta qu'il avait la preuve de ce qu'il avançait. Durant une navigation sur l'océan Pacifique, Manuelita consentit à se laisser enfermer dans une cabine que l'on surveillait avec attention . Un factionnaire restait en permanence à la porte ; Tobservation dura huit jours pendant lesquels la prisonnière ne fit aucune émission.
On aurait pu faire remarquer qu'il arrive assez souvent à des personnes embarquées d'être empêchées d'aller à la garde-robe pendant huit, dix et quinze jours; c'est un fait connu des marins ; mais j'aime mieux admettre que Manuelita usa de supercherie. Or il faut savoir qu'elle ne se séparait jamais d'une jeune esclave, une mulâtresse aux cheveux laineux, belle femme, toujours vêtue en soldat, excepté dans les circonstances que j'aurai à raconter. C'était véritablement l'ombre de sa maltresse; peut-être aussi, mais c'est là une supposition, l'amante de sa maltresse, conformément & un vice commun au Pérou. Du vice j'en ai été témoin oculaire; avec quelques camarades, nous nous étions cotisés pour assister à la cérémonie impure mais très divertissante d'une tertuUia.
D'ailleurs nous n'affichions pas une moralité très séTère. La mulâtresse ne tenait pas à passer pour un ange; enfermée avec Manuelita dans la cabine, elle avait ses sorties et ses entrées libres. On devine le reste.
Bolivar était devenu le Libérateur du Pérou.
La bataille d'Ayacucho, gagnée par Sucre, avait anéanti les forces espagnoles; Sucre, nommé grand maréchal d'Âyacucho, fut nommé président à vie du nouvel État fondé dans le haut Pérou (Bolivie).
Bolivar, au comble de la gloire, devait voir arriver, c'est dans l'ordre naturel, l'époque des déceptions. L'exécution du comte de Torresâgby, accusé d'avoir conspiré en faveur de la mère patrie, amena un revirement dans les sentiments de la population péruvienne à l'égard de l'armée colombienne. Les dames de Lima corrompaient les officiers libertadores.
L'oisiveté, chez les troupes mal disciplinées, fait naître l'insurrection. Plusieurs escadrons se révoltèrent contre l'autorité de Sucre. A Lima, toute une division s'insurgea. Les chefs furent mis en prison par leurs soldats. En un
mot, à peine Bolivar fut-il parti, qu'une armée péruvienne se leva contre Tarmée colombienne libératrice; des guérillas s'organisèrent dans rÉquateur, dans la province de Pasto.
Le Libertador avait prévu ces mouvements.
Décidé à retourner à Bogota, avant qu'ils éclatassent, il expédia sa chère Manuelita à l'Equateur. Débarquée à Guayaquil, elle en partitavec une escorte de quatre granaderosj qu'elle choisit parmi les plus beaux hommes de l'escadron.
Elle marcha, à courtes journées, sans autre servante que sa mulâtresse; en cinq jours elle arriva à Quito. Une indiscrétion du brigadier fit connaître les incidents erotiques de la route.
Après avoir passé quelque temps dans sa famille, elle dut se rendre dans la Nouvelle-Grenade, sous la conduite de mon ami le colonel Demarquet. L'orage politique grondait au Sud; Demarquet a toujours affirmé qu'il avait été un conducteur platonique.
Manuelita s'établit à Bogota, dans une charmante résidence, recevant presque chaque jour des nouvelles de son ami que les circonstances retenaient au Pérou.
C'est à Bogota que j'ai connu Manuelita, dont
j'ai à raconter les excentricités et, je dois ajouter, le dévouement et le courage.
Manuelita était toujours visible. Dans la matinée, elle portait un négligé qui n'était pas sans attraits. Ses bras étaient nus; elle se gardait bien de les dissimuler; elle brodait, en montrant les plus jolis doigts du monde, causait peu, fumait avec grâce; sa tenue était modeste. Elle donnait et accueillait les nouvelles.
Dans la journée elle sortait, vêtue en officier.
Le soir Manuelita se trouvait métamorphosée ; elle éprouvait, je crois, l'influence de quelques verres de vin d'Oporto qu'elle affectionnait; elle mettait certainement du rouge. Ses cheveux étaient artistement arrangés. Elle avait beaucoup d'entrain, était gaie, sans esprit, se servant parfois d'expressions passablement risquées.
Comme toutes les favorites des hauts personnages politiques, elle attirait les courtisans. Son obligeance, sa générosité étaient d'ailleurs inépuisables.
Imprudente à l'excès, elle commettait les actes les plus blâmables pour le seul plaisir de les commettre. Un jour, chevauchant dans les rues
de Bogota^elle aperçoit un soldat portant le mot d'ordre enfermé dans un billet placé comme de coutume à l'extrémité de son fusil ; s'élancer au galop sur le pauvre fantassin, lui enlever en passant le billet, fut l'affaire d'un instant. Le soldat fait feu sur elle ; puis elle revient sur sets pas remettre le mot d'ordre. Un acte de folie.
Manuelita adorait les animaux ; elle possédait un ourson insupportable qui avait le privilège de circuler dans toute la maison. La vilaine bête aimait à jouer avec les visiteurs. Si on la caressait, elle vous égratignait terriblement les mains, ou se cramponnait aux jambes : il était difficile de s'en dépêtrer.
Un matin je fis une visite à Manuelita. Comme elle n'était pas encore levée, je dus entrer dans la chambre à coucher ; je vis alors une scène effrayante : l'ourson était étendu sur sa maîtresse, ses horribles griffes posées sur ses seins. Me voyant entrer, Manuelita me dit avec un grand calme :
— Don Juan, allez & la cuisine et apportez une jatte de lait que vous placerez au pied du lit : ce diable d'ours ne veut pas me laisser.
Le lait arriva. L'animal quitta lentement sa
victime et descendit pour boire; après quoi^ ayant appelé un homme, nous enchaînâmes l'ourson, que Ton porta dans la cour malgré ses grognements. Quelques jours après, je le fis fusiller. Ce fut un Anglais, Coxe, qui l'exécuta.
— Voyez, disait Manuelita, en me montrant sa gorge; je ne suis pas blessée.
On racontait des scènes incroyables qui se passaient chez Manuelita, et dans lesquelles la mul&tresse-soldat jouait le rôle principal.
Cette mulâtresse, Valter ego de Manuelita, était un être singulier, une comédienne, une mime de première force, qui aurait eu un grand succès au théâtre. Elle avait une faculté d'imitation étonnante. Sa figure était impassible; comme acteur ou actrice, elle exposait les choses les plus plaisantes avec un sérieux imperturbable. Je Tai entendue contrefaire un moine prêchant la Passion ; rien de plus risible : pendant près d'une heure, elle nous tint sous le charme de son éloquence, le geste, les intonations de voix étaient exactement rendus.
On assurait, mais je suis convaincu qu'il n'en était rien, que, dans une scène de la Passion, on crucifia un singe. La vérité est qu'il y avait
une tendance à se moquer des choses sacrées, tendance fort imprudente et malséante.
Ces spectacles n'avaient lieu que dans les réunions intimes. Ainsi la mulâtresse prenant les habits de son sexe, le costume des napangas de Quito, exécutait les danses les plus lascives, à notre grande satisfaction ; entre autres un pas, dont j'ai oublié le nom. La danseuse tournait sur elle-même avec une grande rapidité, puis s'arrêtant et se baissant, son jupon gonflé d'air faisait ce que les enfants appellent un fromage^ puis elle continuait de se baisser jusqu'à terre ; alors, se relevant, elle s'éloignait en pirouettant: mais là où elle s'était affaissée, on reconnaissait qu'il y avait eu contact avec le plancher. De là des applaudissements unanimes : c'était d'une obscénité révoltante.
Bientôt la danseuse revenait, vêtue de son costume militaire, aussi sérieuse que si elle n'eût pas donné cette scandaleuse représentation.
On n'a jamais connu d'amour à la mulâtresse.
Je crois qu'elle n'a jamais aimé d'amour que Manuelita. Quant à la favorite^ je ne lui ai connu à Bogota que deux amoureux ostensibles : le
docteur Cheyme et un jeune Anglais, Wills. Pas davantage !
Et ce cher Libertador écrivait à mon ami Illingworth de la bien surveiller, de lui donner des conseils.
Manuelita poussait l'excentricité jusqu'à la folie. Me rendant de Bogota & la vallée de la Magdalena, j'arrivai le soir à Guaduas; le colonel Acosta, chez lequel je mis pied & terre, vint à moi en pleurant, me disant que Manuelita se mourait, qu'elle s'était fait mordre par un ser^ pent des plus venimeux. Était-ce un suicide, voulait-elle mourir à la façon de Cléopàtre ? Je me rendis chez elle, où je la trouvai étendue sur un canapé, le bras droit pendant et enflé jusqu'à l'épaule. Qu'elle était belle, Manuelita, en m'expliquant qu'elle avait voulu constater si le venin du serpent qu'elle me montra était aussi sensible qu'on l'assurait !
Immédiatement après la morsure, on fit prendre à la blessée des boissons chaudes alcooliques. C'est le remède employé par les gens du pays. Je prescrivis du punch en me fondant sur cette opinion accréditée dans l'Amérique du Sud que l'état d'ivresse empêche l'action du poison :
puis on mit des cataplasmes sur le bras. Manuelita s'endormit, et le lendemain elle était guérie. Je la quittai; avec la persuasion qu'elle avait attenté à ses jours. Pourquoi?
C'était bien la plus singulière des femmes légères que cette excellente Manuelita ! Un soir je vais chez elle pour prendre une lettre de recommandation qu'elle m'avait promise. Cette lettre était adressée à son frère, le général Saenz résidant à l'Equateur, où je devais me rendre. Elle sortait de table et me reçut dans un petit salon. Dans la conversation elle vanta l'adresse de ses compatriotes quitanas pour la broderie, et, comme preuve, elle voulut me montrer une chemise artistement travaillée. Alors, sans plus de façon et le plus naturellement du monde, elle prit la chemise qu'elle portait par le bas et la haussa, de manière à ce que je pusse examiner l'ouvrage vraiment remarquable de ses amies. Je fus obligé de voir autre chose que le tissu brodé !
— Regardez donc, don Juan, comme cela est fait!
— Mais fait au tour I répondis-je en faisant allusion à ses jambes!
La situation devenait embarrassante pour ma pudeur; quand je fus tiré du péril par Tentrée de WillS; auquel elle dit, sans se déconcerter : « Je montre à don Juan des broderies de Quito. »
AragO; en rapportant cette histoire au général Baudrand; aide de camp de Louis-Philippe, avec lequel nous dînions chez Poncelet, ajouta : « On n'invente pas cela ! » Peut-être voulait-il dire que la preuve de la véracité se trouvait dans l'énormité du fait.
Manuelita abhorrait le mariage et cependant elle était prise de la manie de marier les gens en ayant Tair de leur dire : « L'hymen n'engage à rien, c'est une passion de plaisir! »
C'est surtout moi qu'elle désignait comme sa victime. Il faut savoir qu'alors, dans l'Amérique espagnole, le mariage était un acte purement religieux. Il suffisait qu'en présence d'un prêtre les futurs déclarassent qu'ils désiraient être unis. Ils recevaient la bénédiction, et c'était fini. On se mariait partout : dans la rue, dans un bal. Plusieurs de mes camarades ont été mariés ainsi entre deux verres de punch, entre autres le colonel Demarquet, qui s'en est mordu les doigts,
bien que sa femme fût belle, charmante et d'une famille très honorable.
Or un soir; il y avait tertuUia chez Pepe Paris, celui qui devint si riche en exploitant les mines d'émeraudes. Sa fille était une délicieuse personne très petite de taille^ 1"^,50 de hauteur. Il y avait affinité entre elle et moi ; c'est certain ! Manuelita faisait partie de la réunion ; minuit allait sonner ; la société se trouvait tant soit peu surexcitée ; quand un ami, un Anglais, vint me dire à l'oreille : « Don Juan, méfiez-vous; il y a un curé qui va faire son apparition ! j>
Alors, sans qu'on s'en aperçût, je fis une prudente retraite.
A quelques jours de là, me trouvant avec ma fiancée Manuelita, — précisément le même nom que celui de la favorite, — je Imposai nettement la question de mariage, & la condition qu'elle se déciderait à vivre en Europe. Manuelita consentait à faire un séjour en France; mais elle me déclara franchement qu'elle ne voulait pas s'y fixer.
Je la quittai, après lui avoir baisé sa miniature de main ; mon brosseur m'attendait à la porte de la maison. Je sautai à cheval et partis
pour la Magdalena. Je ne revis plus la petite et gracieuse Manuelita Paris.
Je laisse les excentricités; les inconséquences je puis dire les actes de folie de l'autre Manuelita, pour montrer le courage, le dévouement dont elle était capable.
De la bravoure militaire, elle en avait donné maintes preuves ; elle assistait, la lance à la main, et je ne sais trop comment, avec le général Sucre à la dernière affaire qui eut lieu entre Américains et Espagnols, la bataille d'Ayacucho ; elle recueillit comme trophée ces superbes moustaches dont elle se fit faire des postiches.
On dira : il y avait là de l'entraînement. Sans doute ; mais Manuelita, on va le voir, était douée d'un grand courage et possédait un calme, un sang-froid étonnant, dans les circonstances les plus périlleuses.
A peine le général Bolivar eut-il quitté le Pérou que, dans son illusion, il croyait pacifié, organisé, que des mouvements insurrectionnels éclatèrent depuis la Bolivie jusqu'à Lima.
La troisième division auxiliaire s'insurgea contre ses chefs et se mit sous les ordres de généraux péruviens qui surgissaient comme des
champignons, héros d'un jour, disparaissant le lendemain.
C'est d'ailleurs un fait, en histoire, qu'on acclame d'abord et qu'on déteste bientôt les libérateurs. La reconnaissance, la gratitude n'existent pas en politique. La raison en est simple : un peuple qui ne conquiert pas luimême sa liberté reste à la merci de ceux qui l'ont déliyré. Que pouvait-on attendre, au Pérou, de l'armée libératrice, soldatesque indisciplinée, corrompue?
Durant une année, 1827 à 1828, ce ne furent que des révolutions locales, depuis Guayaquil jusqu'à Caracas. Bolivar récoltait ce qu'il avait semé. On ne fonde rien avec le militarisme, si ce n'est l'oppression. Jamais, quoi qu'on ait dit, cet homme éminent ou plutôt persévérant ne songea & organiser le pays. lien était incapable. Il ne comprit pas qu'après l'expulsion de l'armée espagnole sa mission était remplie, qu'il devait se retirer et laisser à d'autres le soin d'établir un gouvernement civil.
Les classes inférieures restaient comme toujours indifférentes à toutes les agitations; seulement elles en souffraient; on les ruinait par
des exactions incessantes. Mais il s'était formé, dans ce qu'on pourrait nommer les classes pensantes, sinon éclairées, une vive réaction contre le gouvernement militaire, sous lequel on vivait depuis bientôt quinze ans; Venezuela, la Nouvelle-Grenade, l'Equateur, unis dans une cause commune : la séparation des colonies espagnoles de la mère patrie, voulaient se constituer en États distincts. Un gouvernement central ne pouvait, sans difficulté, administrer une étendue de pays aussi considérable.
L'époque de la revision de la constitution de Cucuto arriva, conformément à la loi. La Convention se réunit à Ocana ; mais elle fut aussitôt détruite par le parti militaire.
Un congrès, improvisé à Bogota, proclama Bolivar dictateur suprême. Naturellement, de tous les points du territoire arrivèrent des adhésions.
Le Dictateur monta au pouvoir le 24 juin 1828; il édicta quelques mesures financières qui n'aboutirent pas : les caisses de l'État étaient vides; il plut des décrets, des proclamations, des déclarations patriotiques. Malgré les adresses approbatives des populations, on
ne pouvait méconnaître qu'il se manifestait partout une sorte de fermentation silencieuse contre ce qu'on appelait, non sans raison ; le despotisme de Bolivar. Guayaquil; Quito, Caracas n'obéissaient plus aux ordres émanant de Bogota ; en fait le gouvernement central n'existait plus.
Des partisans s'étaient levés en faveur de l'Espagne, sur la côte, dans les steppes de Venezuela, dans la province de los Postas. On était, malgré les assurances officielles, dans la plus complète anarchie; à Bogota, le parti monarchique conspirait activement; des réunions nocturnes avaient lieu régulièrement chez les hommes les plus avancés ; on ne s'en cachait guère, la police était instruite et n'agissait pas ; c'est que, il faut le dire, on craignait les conspirateurs : et, après tout, ils conspiraient en faveur de la liberté. C'était là leur excuse et leur force ; quoique, en réalité, chez beaucoup d'entre eux, il y eût plus d'ambition que de patriotisme.
La société la plus active était celle des jeunes gens qui se réunissaient pour étudier ; plusieurs étaient des professeurs ou des élèves du collège de San Bartolomeo : son but secret était de ren-
voyer le gouvernement du Libertador. On a su, depuis, qu'elle était dirigée par un Français très âgé, Agassil, un des sans-culottes de Marseille en 1793; par un autre Français très exalté, Auguste Horment, et par un officier du Venezuela, le commandant Pedro Carujo.
La société avait d'abord décidé que la conspiration éclaterait le 28 octobre, dans une fête que Ton devait donner à Bolivar, ppur célébrer la Saint-Simon. Diverses circonstances ne permirent pas d'agir.
Les sociétés secrètes sont généralement trahies par l'imprudence des affiliés ; c'est ce qui arriva le 25 septembre. Un officier, Francisco Salazar , informa la police qu'un Benedicto Triano lui avait proposé d'entrer dans une conspira* tion ayant pour but de tuer le Libertador.
Triano fut immédiatement arrêté, interrogé. On ne trouva rien de compromettant; on ne prit aucune mesure.
Cependant les conjurés, se croyant découverts, se réunirent le soir, chez un des leurs, Louis Vargas Texada; on convint d'agir sans retard; les rôles furent distribués. On comptait sur le chef de l'état-major, Ramon Guerra, sur
T. lii. 29
le commandant des batteries d'artillerie , Rudecindo Silva; sur plusieurs officiers et quelques étudiants. Les commandants CarujO; Horment, Zulaivar, le lieutenant Lopez furent chargés d'attaquer le palais et de tuer le Libertador.
A minuit, à la tête d'un piquet d'artilleurs, suivi de conjurés, Carujo surprend l'officier de garde ; on égorge des sentinelles, et on pénètre dans l'intérieur du Palais, après avoir fait prisonniers les bommes de service. Un jeune aide de camp, Harra, essaya de barrer le cbemin ; il fut renversé, après avoir reçu une blessure grave. Bolivar babitait un entresol. Les conjurés veulent y pénétrer; ils frappent à coups redoublés ; ils allaient enfoncer la porte quand Manuelita apparut.
— Que voulez- vous? leur dit-elle avec un grand calme.
— Bolivar !
— Il n'y est pas. Chercbez.
On cbercba en vain. C'est que, au bruit qu'elle avait entendu, Manuelita devina une conspiration. Aussitôt, à l'aide d'un drap attacbé k une fenêtre donnant sur la rue, elle avait fait évader
le Libertador. On juge quel fut rélonnement des conjurés.
— Mais où est le général?
— Il est couché.
— Conduîs-nous où il est.
— Oui, répondit Manuelita, mais & une condition, c'est que vous ne le tuerez pas !
— Nous le promettons.
— Alors, suivez-moi.
Manuelita, marchant en tête de ces hommes furieux jusqu'à la démence, leur fit parcourir tous les étages du palais : on monta, on descendit, on revint enfin au point de départ. L'impatience des conjurés était extrême : quand Manuelita, se tournant vers cette horde furieuse, leur dit :
— J'ai employé un stratagème pour gagner du temps. A présent, Bolivar est hors de danger.
Puis, croisant ses bras sur sa poitrine, elle ajouta : « Je l'ai fait s'échapper par cette fenêtre. A présent, tuez-moi. »
On la renversa, on la maltraita; un des conpirateurs lui frappa la tête avec sa botte ; dix pbignards furent levés sur elle qui ne cessait de leur crier :
— Mais tuez-moi donc, l&chea, tuez donc une femme !
Longtemps après, on voyait encore sur le front de Manuelita l'empreinte du coup qu'on lui avait porté.
Les conspirateurs sortirent du palais, désespérés de ce que leur victime leur avait échappé, en criant : « Le tyran est mort ! »
Comme ils sortaient, ils rencontrèrent le colonel Ferguson, aide de camp de service qui se rendait à son poste : Carujo le tue d'un coup de pistolet.
Le tyran, une fois dans la rue, courut se cacher dans les plis de terrain où coule le ruisseau, pendant que se terminait le drame qui avait failli lui coûter la vie.
11 y avait, à Bogota, le bataillon Vargas, dont Silva attaqua sans succès la caserne, avec une batterie d'artillerie. Les soldats firent feu des fenêtres sur les artilleurs, s'emparèrent des canons et, faisant une sortie, poursuivirent les assaillants dans toutes les directions. Le général se mit à la tête des troupes restées fidèles et lança à la poursuite des révoltés les grenadiers à cheval, qui firent de nombreux prisonniers.
Il arriva ce que l'on observe dans tous les coups de main mal réussis, que les indécis — et ils étaient nombreux — se prononcèrent pour les vainqueurs. J'en ai connu plusieurs qui se conduisirent ainsi, entre autres le vice-président de la République, le général Santander.
Durant cette scène nocturne, il y eut beaucoup d'agitation ; les braves se montrèrent quand le danger fut passé et chacun faisait valoir les services qu'il assurait avoir rendus. Mais on peut affirmer que c'est au bataillon Vargas qu'on dut le succès et surtout au colonel Whitle, son commandant, excellent et brave officier dont j'aurai probablement à raconter la triste fin.
Pendant que s'accomplissaient les événements que je viens de faire connaître, le Libertador avait passé trois heures dans le ruisseau de San- Francisco, éprouvant les plus vives inquiétudes. Quand le feu cessa, il ignorait absolument quel avait été le résultat de la conspiration tramée contre sa personne. Ses amis, après la victoire, ne savaient ce qu'il était devenu ; ce fut par hasard qu'une des patrouilles du bataillon Vargas
passa près de l'endroit où il se tenait caché, patrouille dont les soldats publiaient, par des cris d'allégresse, la déroute des conjurés. Bolivar put alors rejoindre ses amis sur la place de la cathédrale; de là, après avoir parcouru la ville, il rentra triomphalement dans le palais d'où quelques heures auparavant il avait dû partir piteusement par une fenêtre.
Les conspirateurs, traqués par la troupe et par les populations, furent presque tous arrêtés. Le général Santander fut mis en prison le lendemain, bien qu'il n'eût pas coopéré activement à la révolte.
Bolivar éprouva, des événements du 25 septembre, une impression profonde et l'on peut dire, bien qu'il eût échappé comme par miracle, qu'il fut réellement assassiné, car, k partir de cette date, sa santé déclina très rapidement.
Un tribunal extraordinaire, formé de quatre officiers supérieurs et de quatre juges civils, procéda au jugement des prisonniers. Horment, Zulaivar, le commandant Silva, les lieutenants Galiado et Lopez furent condamnés et fusillés le 30 septembre.
Un autre tribunal, purement militaire, pré-
sidé par le général Urdaneta, et ayant pour assesseur mon ami le colonel Barriga, fut institué. Le 2 octobre^ une sentence de mort fut rendue contre le colonel Guerra et le général Padilla.
Enfin, quelques jours après, le 14, on passa aussi par les armes un tout jeune homme, fort instruit, Pedro Celestino Azuero, professeur de philosophie au collège de San Bartolomeo et quelques artilleurs. Le misérable Carujo, l'assassin de Fergusson, échappa au supplice, à la suite de révélations. Plusieurs des conspirateurs échappèrent k la mort par la fuite ou par une commutation de peine. Gonzalès, dont je connaissais la famille, pénétra dans les llanosy s'embarqua sur le Meta. Jamais, depuis, on n'en entendit parler.
Le procès de Santander excita un grand intérêt. Le général n'avait pas ostensiblement pris part à l'attentat du 25 septembre. Néanmoins le conseil de guerre le condamna à être passé par les armes. Le Conseil des ministres fut d'avis de commuer la peine en celle du bannissement.
Quelques années après cet événement, Bolivar était mort, Santander rentrait en Colombie
comme président. Je déjeunai avec lui à Santa- Marta, lors de mon retour en France.
On a discuté les motifs que les conjurés avaient eus d'attenter à la vie du Libertador. On a cru voir, dans cet attentat, la main de l'Espagne. Rien de moins probable. Les conspirateurs étaient simplement des exaltés, des ambitieux. Quant à Horment, le consul général de France, M. Martigny, m'a assuré que, dans les papiers qu'il eut mission d'examiner, après l'exécution de ce malheureux, il ne trouva que des lettres de famille, entre autres une lettre très affectueuse d'une mère donnant à son fils le conseil de ne pas se mêler de politique.
Telle fut la conspiration du 25 septembre dans laquelle Manuelita montra un grand cœur, de l'audace, et une rare présence d'esprit.
Rien d'amusant comme sa relation de la fuite du général.
— Figurez-vous, disait-elle, qu'il voulait se défendre. Dieul qu'il était drôle, en chemise, la rapière à la main 1 Don Quichotte en personne! Si je ne l'avais pas fait filer par la fenêtre, c'était un homme mort!
Pauvre Manuelita 1 Vers la fin de sa carrière, Bolivar disparu, elle tomba dans la misère. Un ami la rencontra à Payta, sur la côte du Pérou, vendant des cigares, toujours gaie, affable et d'un embonpoint extraordinaire, que rien ne faisait prévoir à Tépoque de sa grandeur.
Campagne de 1824 dans les llanos du Meta.
Les plaines à Test des Cordillères de TAmérique intertropicale ont pour limites les forêts impénétrables du haut Orénoque et les marécages de la Guyane; elles sont sillonnées de nombreux cours d'eaux : TApura, le Meta, le Guaviare, le Potomago, rivières importantes, prenant naissance sur les versants orientaux des montagnes de Venezuela et de la Nueva Granada.
Situées sous la zone torride, à de faibles altitudes, ces steppes ont un climat extrêmement chaud ; leur immense étendue, leur surface unie rappellerait l'image de l'Océan si ce n'était leur silence et leur immobilité ; car, ainsi que
le fait remarquer Humboldt, « le désert est inanimé et mort, comme pourrait l'être une planète dévastée ».
La Tierracaliente a, en réalité, deux saisons: celle des pluies, celle des sécheresses; aussi offre-t-elle l'aspect tantôt d'une prairie verdoyante, tantôt d'un sol dénudé, crevassé, dont la poussière, soulevée par le vent, communique à l'atmosphère une chaleur étouffante, atteignant quelquefois 40^ à 42^. Alors le sol est presque constamment découvert; une forte brise N.-E. souffle régulièrement depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. L'air est relativement calme pendant la nuit; les constellations scintillent d'un vif éclat; et parmi elles, la Croix du Sud, ce guide du voyageur égaré, qu'on ne voit pas pour la première fois sans éprouver une certaine émotion.
L'approche de la saison pluvieuse est annoncée par le grondement du tonnerre ; des nuages obscurcissent l'horizon ; la savane est bientôt transformée en un grand lac, en une mer d'eau douce. Les communications ont lieu au moyen d'embarcations; seuls, les llaneroa expérimentés se hasardent à parcourir à cheval le ter-
rain submergé. C'est que, pour entreprendre une pareille traversée, il faut joindre à Thabileté du cavalier consommé la prudence du pilote.
A mesure que les eaux envahissent les steppes, le bétail, les chevaux, dispersés dans les pâturages, se retirent sur les proéminences peu élevées à la vérité, mais ayant sur certains points une grande étendue : ce sont les mesas (tables), les bancos (bancs) où sont établis les halos, les haciendas.
Les steppes sont fertiles ; c'est une zone pastorale. Dans les llanos de l'Apure on rencontre quelques villes, des villages, des missions, où vivent les Indiens catéchisés.
Dans le Venezuela, les pacages occupent une superficie de 6 795 myriamètres carrés; dont 717, environ 1/10, sont inondés chaque année.
Les llanos de l'Apure et de Varinas renfermaient en 1839, suivant la statistique dressée par le colonel Codazi, un million de têtes, en bétail, chevaux et mulets. Si l'on tient compte des animaux élevés dans les pâturages de la Guyane, de Barcelona, on arrive au chiffre de 2 200 000 têtes appartenant à la race ovine et chevaline.
Dans l'Apure, une surface de 1860 lieues carrées ne contient que 15500 habitants. Les llanos de Varinas sont plus peuplées; on évalue leur population & H5000 âmes. On y cultive le tabac, rindigo, le cacao, le café, le coton.
Les llaneros sont mulâtres, zambosy d'une prodigieuse activité, nus jusqu'à la ceinture; passant leur vie à cheval, il leur est pénible de faire la moindre course à pied. Armés d'une lance pour défendre les troupeaux contre les attaques des tigres; ils portent, en outre, enroulé au pommeau de la selle, le lasso en cuir pour arrêter et renverser un taureau ; et, pendant la guerre, pour désarçonner l'ennemi.
Ces hommes, dont l'occupation est de rallier le bétail, de le marquer d'un fer rouge, se nourrissent de viande séchée à l'air après avoir été légèrement saupoudrée de sel : la racine de yucca remplace le pain.
L'inondation des llanos coïncide avec les crues de l'Orénoque lors de l'équinoxe du printemps, vers la fin de mars, quand la brise ne se fait plus sentir. La crue n'est pas continue, mais intermittente; le fleuve baisse quelquefois en avril; il est à son maximum de hauteur en
juillet, et reste plein jusqu'aux derniers jours du mois d'août, pour décroître ensuite lentement, graduellement jusqu'en janvier et février.
La terre, imbibée d'eau, se revêt bientôt de diverses familles de graminées, de sensitives : elle apparaît comme un herbage immense où les troupeaux rencontrent en abondance une nourriture qu'ils ne trouvaient pas sur les mesas, où ils s'étaient retirés pour échapper à l'invasion des eaux.
Les crues, le débordement des rivières sont occasionnés par l'abondance des pluies qui, dans la saison de VinviernOj tombent dans le bassin hydrographique de l'Orénoque, dont l'étendue, d'après le colonel Codazi, serait de 9628 myriamètres carrés. J'ajouterai que le bassin de l'Orénoque est lié à celui de l'Amazone.
La communication entre les deux fleuves a été, pendant longtemps, le sujet des discussions les plus vives entre les géographes. On se demandait s'il était réellement possible de se rendre d'un fleuve à l'autre sans passer par des portages, sans traîner les canots par des arrastraderos. Déjà, sur une carte dressée en 1599,
on trouve indiqués des portages entre TEssequebo, le Garoni et le rio Branco. En 1739, Horneman avait traversé, en 3 journées de marche, un airoBtradero allant du rio Sauri au rio Rupunuri ; mais la communication directe entre les deux plus grands fleuves de l'Amérique resta incertaine, controversée, jusqu'à la découverte inattendue du Cassiquiare par le Père Roman. Ce religieux, dans un voyage entrepris en 1744, pour inspecter les missions du haut Orénoque, fit, à la hauteur du Guaviare, la rencontre d'une pirogue montée par des Européens. Dans les solitudes du Nouveau-Monde, dans ces épaisses forêts où Ton se tient continuellement en garde contre les animaux féroces, ce que l'homme redoute le plus, ce qui éveille chez lui les craintes les plus vives, c'est l'apparition de son semblable. Justement alarmé, le missionnaire s'empressa d'arborer un signal de paix, une croix. Le Père Roman avait rencontré des Portugais qui furent tout étonnés d'apprendre qu'ils naviguaient sur les eaux de l'Orénoque. Le chef des missions les accompagna par le Gassiquiare jusqu'aux établissements du Rio Negro. La nouvelle de cette singulière ren-
contre se répandit rapidement et, quelques mois après, La Condamine annonçait la découverte du Cassiquiare, dans une séance publique de l'Académie des sciences.
Depuis lors, la communication directe des Amazones ne fit plus l'objet d'aucun doute. La commission des limites, sous la direction de Solano, commença l'exploration du Cassiquiare et du rio Negro.
Plus tard, De Humboldt étudia, avec le plus grand soin, la bifurcation de l'Orénoque à la mission de Esmeralda. Il résulterait des observations du colonel Codazi que, par le Cassiquiare, environ un tiers du volume des eaux de l'Orénoque se rend dans le Rio Negro, puis ensuite à r Amazone ^
A Angostura, capitale de la Guyane, on a essayé de cuber le volume des eaux de l'Orénoque. En ce point le fleuve est encaissé dans un lit très resserré, sa largeur n'est plus que de 6688 mètres. Un rocher passé au milieu du courant est un véritable tréconomètre. Dans ce détroit,
i . BoussiNGAULT. — Rapport à T Académie sur les travaux géographiques du colonel Codazi. (Comptes renduSy t. XII, p. 462.)
en étiage, le colonel Codazi a constaté qu'il passe 882, 7 m. cubes d'eau par seconde. On observe qu'à Angostura le fleuve n'a pas encore reçu le rio Caroni. Aussi, après un parcours de 222 myriamètres, dans le voisinage de Piacoa, sa largeur devient considérable : c'est là que commence le Delta, labyrinthe interminable de canaux d'une surface de 133 myriamètres carrés.
Les crues moyennes de l'Orénoque à Angostura ne dépassent pas 8 mètres. En refoulant les rivières tributaires vers leurs sources, elles en modifient le régime et concourent ainsi, avec les pluies équatoriales de la saison, à l'inondation des parties les moins élevées des steppes. La limite de l'ascension des eaux de la plaine vers les Cordillères dépend naturellement de la pente du lit des rivières; or le sol des llanos s'élève insensiblement vers les montagnes.
Ainsi, en comparant les observations barométriques faites pendant notre campagne sur le Meta à l'embarcadère supérieur et à sa jonction avec rOrénoque, on trouva une différence de niveau de 139 m. sur une distance de 430 milles géographiques (147 lieues colom-
— Uf —
biennes) * , soit une pente moyenne d'environ 0"*, 35 par mille ; mais la pente du lit de la rivière est loin d'être uniforme sur tout son parcours. Elle diminue à mesure qu'on s'éloigne des sources. Ainsi r Apure, le Meta ont des courants si peu prononcés, en approchant de leur embouchure, qu'on est parfois incertain sur leur direction. Avec des pentes aussi douces, on conçoit que la crue de TOrénoque se propage si avant dans les rivières qu'elle les fasse sortir de leurs lits. Par exemple, sur le Meta, nous avons trouvé que la différence de hauteur entre la bouche du Casanare et son point de jonction avec le fleuve est de 37 mètres et la distance 225 milles; on a alors pour la pente par mille 1",06. Enfin Taltitude de la mission de Saint-Simon au-dessus du point de jonction est nulle, la distance 205 milles. Il arriva que, jusqu'à cette distance, les eaux du Meta suivirent, dans la plaine, le mouvement ascendant des eaux de TOrénoque et qu'elles s'épanchèrent dans les steppes, lorsque, ainsi que cela a lieu généralement, la rivière n'est pas encaissée. Il en résulta des dé-
i. Codazi donne, pour la longueur du Meta, 210 lieues colombiennes ; c'est une erreur.
bordements formant une nappe d'eau d'autant plus étendue que la pente du terrain est plus faible.
A une altitude absolue de 200 mètres les localités échappent aux inondations ; c'est le cas pour les plaines peu éloignées des montagnes^ telles que celle où est située la ciudad de San Martin.
Les principales rivières aboutissant à TOrénoque sont l'Apure et l'Arauca, venant de la Sierra Nevada de Merida; le Meta, le Guaviare, originaires des Cordillères de Cundinamaria ; au sud de l'Equateur, les rivières de Caqueto, de Putumayo, sortant des Andes de Pasto, coulent vers l'Amazone. C'est par l'Apure que le commerce des llano$ du Venezuela exporte ses productions, viandes salées, mulets, etc.
d'abord k la Guyane, puis aux Antilles.
Le Meta a été considéré pendant longtemps comme la voie la plus convenable pour l'exportation des farines des plateaux de la Nouvelle- Grenade. Les jésuites encourageaient dans ce but l'établissement des missions sur ses rives. Jusqu'à présent ce transit n'a pas été pratiqué d'une manière suivie. D'abord les terres tempe-
rées de Bogota et de Tunga n'ont eu que des cultures de céréales à peine suffisantes pour la consommation du pays; ensuite il est plus rationnel , pour se rendre à la mer, de prendre le rio Grande de la Magdalena, route directe dont Tembarcadëre est à Monda, que d'entreprendre d'abord la navigation du Meta traversant une contrée déserte et ensuite celle de l'Orénoque. Les llanosy par leur immensité, leur aspect si variable suivant les diverses époques de l'année, les belles rivières qui les traversent pour aller se joindre dans un des plus grands fleuves connus, offrent un étonnant spectacle que j'avais à peine entrevu dans mes excursions de Maracay aux villes de San Carlos et de Cura; ce fut avec une vive curiosité que je parcourus alors les plaines de Calabozo, mais le projet que j'avais conçu de pénétrer plus avant dans les steppes ne put être réalisé qu'en 1824.
Le gouvernement désirait connaître exactement le cours du Meta et la position astronomique de son confluent avec l'Orénoque. Humboldt, par ses observations chronométriques, en avait fixé la longitude à 70^ 4' 29'' ; mais l'état
du ciel ne lui permit pas d'obtenir la latitude de cette station.
Une expédition formée de M. Mariano de KiyerOy du docteur Roulin et de moi fut chargée de combler la lacune laissée par Humboldt et d'explorer cette contrée, en commençant par niveler, à l'aide du baromètre, la pente E. de la Cordillère conduisant aux plaines de San Martin ; Un piquet de soldats accompagné d'un sousofficier nous accompagnait, pour repousser, le cas échéant, les Indiens insoumis.
Nos préparatifs furent bientôt faits, nos baromètres mis en état; la marche de nos chronomètres réglée. Nos amis étaient loin de nous féliciter de la mission que le gouvernement nous confiait. Pour tout habitant des régions tempérées, le séjour dans les plaines de l'Est est le plus souvent mortel. On nous disait adieu, comme si l'on ne devait plus nous revoir; quant à nous, nous partions avec toute l'insouciance de la jeunesse.
La veille du départ, le ministre me pria d'accompagner un moine de Saint-François pour l'installer dans une cure qu'il devait occuper dans les llanos de Saint-Martin; c'était un exil
provoqué par une conduite plus que légère, scandaleuse. Charmant religieux, d'une figure ravissante, fort recherché des femmes, joueur, libertin, il fut exact au rendez-vous, — je devais être son gendarme; — excellent compagnon, après tout, et bien divertissant. En route, il chantait des chansons impossibles à traduire; au bivouac, il jouait avec les soldats et leur apprenait à biseauter les cartes, nous racontait des histoires scabreuses, puis, à la oracion, il disait les prières avec beaucoup d'onction.
La route que nous allions prendre pour descendre dans les steppes est précisément celle par laquelle Federman et sa misérable troupe arrivèrent exténués chez les Muyscas, après avoir erré pendant plus d'une année à la recherche du Dorado.
Le 13 janvier 1824, nous sortîmes de Bogota à midi en prenant la direction de Chipaque; nous passâmes au Boqueron à trois heures, à l'altitude de 2595 mètres. C'était le point le plus élevé que nous devions rencontrer. A partir de là commença la descente. Au coucher du soleil, nous primes gtte à Chipaque, village
indien à cabanes circulaires couvertes de paille comme au temps de la conquête. Altitude :
2491 mètres environ.
Le 14 nous descendîmes dans la Quebrada Munare (ait. de 2219 m.), puis nous entrâmes dans la valléeduCaquesaoù nous fûmes frappés de Tallure irrégulière des couches de grès et de calcaire, tantôt horizontales, tantôt fortement inclinées, ondulées. Ce bouleversement des strates est général. En suivant la vallée dirigée de Fouest à Test, on atteignit l'alto [de la Cruz (altit. 2 130 m.) pour redescendre dans le lit du Caquesa.
Près du pont, avant d'entrer dans le village, on observe un schiste noir recouvert d'efflorescences de sulfate de magnésie. (Sur le pont : ait. 1611 m.) Nous arrivâmes à Caquesa dans raprès-midi (altitude 1 745 m.). Schiste renfermant du calcaire coquillier.
La journée du 15 fut employée à nous procurer des mulets; Le 16, on laissait Caquesa, nous gravîmes Talto de Ubatoque (ait. 1 917 m.), puis nous passâmes par El Potrerito (ait.
1 884 m.), par Falto de Carra de Perro (ait.
1544 m.) avant d'atteindre la Bencharia (ait.
1534 m.) où nous passâmes la nuit. C'est une cabane isolée, au-dessus de la jonction du rio Negro et du rio Samana ou Fosca, posada, le caravansérail des rares voyageurs se rendant aux llanos.
Le rio Negro reçoit le rio Umadea; ces deux torrents sortent des pâramos de la Sumapaz et de Chingaca, et sont regardés comme les sources du Meta.
A la Rancheria, on voit de la grauwake liée à du schiste noir. Nous nous arrêtâmes deux jours à là posadai^OMT organiser nos transports.
Le 19 nous partons pour le Paso delaCabalIa, en franchissant l'Alto del Santuario (ait.
2342 m.), Lagunita (ait. 1867).
A quatre heures du soir nous étions à notre destination, dans une hacienda sur les bords du rio Negro (ait. 984 m.). La nature du terrain n'avait pas changé: c'était toujours le schiste, mêlé à une brèche à fragments de granit, et des roches talqueuses.
Dans la nuit j'obtins une très bonne hauteur méridienne de Ganopus pour fixer la latitude de cette station.
Au Paso de la Caballa, le rio Negro coule
au s. S. E. et reçoit le torrent du rio Blanco.
Le 20 janvier, au matin, la température était de IQ"", quand nous quittâmes la métairie du Paso de la Caballa. En sortant de la vallée on gravit une pente raide jusqu'au Sitio de San Miguel (ait. 1 631 m.). Une heure après nous traversions laQuebradade Chiraga(alt. 1561 m.), puis, deux heures plus tard, il était midi, les mulets allanttoujoursaupas, nous atteignîmes la Quebrada de Suzumuco (ait. 894 m.).
A une heure trois quarts on était aux Corales, cabane isolée (ait. 1 134m.).
 trois heures un quart à la Quebrada Pipiral (ait. 807 m.). A cinq heures nous arrivions sur l'Alto de Servita en vue des llanos (ait. 1 194 m.). Nous avions marché sur le terrain schisteux; on fit halte dans une baraque nommée Servita (ait. 979 m.). De cette station on pouvait suivre le cours du rio Negro, dirigé au S. S. 0. ensuite à rO. S. 0. puis, après un grand circuit, reprenant la direction E. S, E. qu'il conserve en entrant dans la plaine.
Le 21 janvier, àServita, le matin, température 24^ On monta la côte de Buenavista, où nous reconnûmes le grès de Santa-Fé, renfermant de
nombreux amas de minerai de fer; les couches arénacées plongeaient au N. 0.
Après quatre heures de route nous étions sur l'Alto de Buenavista (ait. 1226 m.), à trois heures. Nous établîmes notre bivouac près d'un ruisseau y dans un endroit de la forêt nommé Gramalote, à cause de l'abondance d'une graminée très élevée (ait. 486 m.). La nuit, les zmicudos nous empêchèrent de dormir. Lorsque je calais l'horizon artificiel dans l'intention de prendre une hauteur méridienne de Canopus, je fus entouré par trois ou quatre tigres bondissant autour du bivouac. Je m'empressai de rentrer, et il n'y eut pas d'observation. Les rugissements de ces animaux étaient insupportables; heureusement nos mulets échappèrent au danger ; leur instinct les ayant fait se rapprocher des feux que nous entretenions pour écarter les bêtes fauves. Le matin nous reconnûmes que nous avions été envahis par des termites, très petite espèce de fourmis qui détruisirent entièrement uncarnier de chasse. A ce moment le thermomètre marquait 23^ à Gramalote.
Après une forte pluie, la veille, à cinq heures du soir, il y avait 32®.
Deux heures plus tard nous nous arrêtâmes , avec l'intention de déjeuner au bord d'une charmante rivière, TOcoa. L'eau était limpide, assez fraîche : nous étions au milieu de palmiers élancés, magnifiques ; on tira des pétaques^ des biscuits de maïs et un superbe jambon de New- York que le docteur Roulin se mit à découper. Chacun se di3posait à le déguster, quand tout à coup nous fûmes plongés dans un nuage épais de mosquîtos : nous étions littéralement dévorés, aussi fûmes-nous à cheval en un instant et nous éloign&mes-nous au galop. Roulin, en fuyant, tenait le jambon au-dessus de sa tête ; aussi fut-il suivi, pendant un ou deux kilomètres, par les insectes.
Quand nous fûmes hors de leur atteinte, nous pûmes déjeuner; mais, hélas! sans boire.
A cet endroit nous avons trouvé 405 mètres pour altitude du rio Ocoa.
Deux heures après l'avoir traversé, nous débouchions dans la savane, nous étions dans les llanos de San Martin, par un temps splendide; le sol était couvert d'une riche verdure. Nous nous arrêtâmes devant un petit étang où nageaient quelques tortues; l'eau en était fort
chaude iSS""; des oiseaux à riche plumage se laissaient approcher et un daim s'y désaltérait. La scène rappelait assez bien le frontispice de Touvrage de l'abbé Pluche représentant l'homme au milieu de la création.
A une heure nous atteignîmes la mission de Apiaîy si toutefois on peut dire qu'on entre dans un village quand les maisons sont à un ou deux kilomètres l'une de l'autre. Nous mimes pied à terre dans une habitation construite en bam-budas guaduaSj une demeure à claire-voie^ dans laquelle vivait une famille de fiévreux, pauvres gens, ayant tous des foies volumineux et tellement couverts de piqûres d'insectes que leur peau paraissait tigrée. Rien de triste comme de les voir s'agiter, se frapper pour chasser les mouches. Us n'avaient pas une minute de repos.
C'est à Apiaï que devait résider mon jeune moine. Je lui donnai un abrazo en prenant congé de lui ; je promis de lui faire une visite au retour de l'expédition ; le pauvre garçon avait les larmes aux yeux et me disait : « Vous ne me trouverez plus. » 11 avait raison. A mon retour, il était mort, et moi j'étais mourant.
Déjà il était occupé^ comme nos hôtes, à expulser les mosquitos; nous en faisions autant, et, la nuit, nous fûmes dévorés. Au matin nous avions les lèvres enflées, les mains dans un état pitoyable. J'étais pour la première fois victime des insectes. Je n'avais pas encore navigué sur la Magdalena, je n'avais pas vécu dans les forêts marécageuses du Chaco. C'est en suivant la Cordillère orientale des Andes que j'étais arrivé sur le plateau de Cundinamarca.
Pour ne plus revenir sur la souffrance incroyable que le voyageur endure dans les contrées où l'atmosphère est infestée de ces terribles tipulaires, je ferai leur histoire d'après Humboldt qui fut si souvent exposé à leurs attaques durant sa mémorable navigation sur le haut Orénoque.
Dans les forêts chaudes et humides, où l'hygromètre de Saussure se maintient ordinairement entre 78® et 85**, on est horriblement tourmenté, le jour, par les mosquitos et les jejenesy très petites mouches ou simulies vénéneuses; la nuit, par les zancudos, grands cousins, des plus redoutables par leur voracité.
Ces insectes abondent surtout dans la couche
inférieure de Tatmosphère jusqu'à une hauteur de 4 à 5 mètres ; aussi les missionnaires construisent-ils, quand ils en ont les moyens, un échafaudage, un réduit, où il leur soit possible de respirer librement.
Lorsque, enfermé dans un lieu obscur, on regarde au dehors, on aperçoit comme un nuage animé. Humboldt estime à un million le nombre de mosquitos enfermés dans un mètre cube d'air.
Dans une forêt traversée par une rivière, les insectes deviennent moins nombreux à mesure qu'on s'éloigne du rivage ; la différence est considérable. Aussi les Indiens fuient-ils les missions placées près d'un cours d'eau pour retourner dans l'intérieur des bois. En effet, sur rOrénoque et ses affluents, on vit dans un véritable nuage d'insectes, aussi un Indien Saliva disait-il au Père Gumillo « qu'on devait être bien heureux dans la lune parce que, à la voir si belle et si claire, elle devait être libre de mosquitos ».
L'abondance des mouches à Esmeralda et sur le Cassiquiare fait de la résidence de ces localités un vrai supplice. Dans les mesquines ré-
Yolutions qui agitent de temps & autre Tordre de rObservance de San Francisco, c'est là que le Père gardien envoie un frère lai quand il a commis une faute.
L'apparition de ces tipulaires si redoutables dépend de circonstances locales qu'il est difficile d'apprécier, mais parmi lesquelles, toutefois, il faut certainement placer une température élevée réunie à une forte humidité : cela se conçoit puisque ces insectes vivent dans l'eau pendant une grande partie de leur existence : ils y déposent leurs œufs, qui y accomplissent leur métamorphose.
Ce qu'il y a de fort remarquable, c'est ce fait connu des missionnaires de l'Orénoque que les différentes espèces de ces êtres malfaisants ne s'associent jamais ou plutôt ne fonctionnent jamais ensemble ; d'où résulte que, suivant les heures de la journée, on est tourmenté par des espèces distinctes. Chaque fois que la scène change, on a quelques minutes de repos.
De six heures et demie du matin à cinq heures de l'après-midi, l'air est rempli de mosquitos ayant la forme d'une petite mouche et non pas celle de nos cousins d'Europe [culex
pipiens). Ce sont les simulies de la famille des Némocëres du système de Latreille. Leur piqûre cuisante laisse sur la peau un point brun rougeàtre de sang extravasé et coagulé.
Une heure avant le coucher du soleil , les mosquitos sont remplacés par des iempraneros matinaux, ainsi nommés parce qu'ils s6 montrent aussi le matin. Ces iempraneros cèdent leur place aux zancudos, culex à pieds très longs et armé d'une trompe servant de gaine à un suçoir aigu qui occasionne les douleurs les plus vives et produit sur la peau des enflures persistant pendant plusieurs semaines. Les zancudos ont un bourdonnement plus fort que celui que font entendre les cousins d'Europe. Humboldt en a rapporté cinq espèces, de la Magdalena et du rio Guayaquil : la plus terrible est le culex cyanopterasy au ventre azur : c'est un géant. 11 en est une autre espèce, & peine visible et plus incommode pour l'homme : c'est le jejen. Il n'est pas nocturne, mais crépusculaire. Dans un bivouac on n'a pas à le redouter; si ce n'est au commencement et à la fin de la journée. Toutefois, dans les habitations peu éclairées où, du matin au soir, règne un crépus-
cule permanent, on en souffre singulièrement par l'irritation incessante qu'il exerce sur le corps.
Humboldta dit, avec Tautorilé d'un martyr des tipulaires, que, quelque accoutumé que l'on soit à endurer la douleur, quelque vif que soit l'intérêt qu'un voyageur porte aux objets de ses recherches, il lui est impossible de ne pas en être distrait par les mosquitosj les tempraneroSy les jejenesj et surtout par les zancudos qui perforent les vêtements avec leur suçoir allongé en forme d'aiguille ou qui provoquent la toux ou l'éternuement en s'introduisant dans la bouche ou dans le nez.
Quant à la puissance de l'aiguillon du zancudo, j'ai pu m'en convaincre, en étant horriblement piqué à travers un pantalon en cuirlaine. Le seul moyen de mettre son corps hors d'atteinte des tipulaires nocturnes, c'est d'user d'un vêtement de basane. Un entomologiste de l'expédition de M. Bourdon en portait un qui le préservait de l'aiguillon des zancudos, mais qu'il ne put supporter, à cause de la chaleur.
D'Apiaï, où nous restâmes le 23 (ait. 353 m.),
nous nous rendîmes, en une journée, à San Martin, en marchant à TE. et traversant le rio Negro, coulant à TE. S. E. puis le rio Urive, un de ses affluents.
Je remarquai, dans ces rivières, ces galets roulés, enduits d'une matière ayant Tapparence de la plombagine, que Humboldt a vue aussi recouvrir la surface des granits roulés par rOrénoque ; singulière substance, contenant du manganèse et que j'avais observée dans certains cours d'eau de la côte du Venezuela.
Nous pass&mes encore quelques petits torrents, les rios Acacias, Orotoga, qui se jettent dans rUmadea, où nous étions à 6 heures du soir, étant partis de Apiaï à 7 heures du matin. L'Umadea est déjà très grand et a reçu le rio Negro : c'est réellement la Meta.
La nuit nous ayant surpris, nous fûmes obligés de prendre gtte dans une cabane abandonnée où toute la nuit nous eûmes à nous défendre de chauves-souris gigantesques, de vrais vampires. Le lendemain nous étions couverts de leurs excréments ; et il était 9 heures, quand nous fîmes notre entrée à San Martin, dans l'état le plus piteux, poudrés d'acide urique.
Ainsi nous avions mis huit jours pour venir de Bogota à San Martin, misérable village nommé pompeusement la ville de San Martin de los Blancos; cependant le chemin parcouru ne dépasse pas, en ligne droite, 60 milles géographiques, 20 lieues de pays.
J'ai cru devoir donner en détail notre itinéraire, parce que les cartes sont d'une inexactitude étonnante, même la carte du colonel Acosta, auquel nous avons cependant communiqué nos observations.
Nous fîmes notre visite officielle, en grand uniforme, aux autorités, après qu'on nous eut installés dans une grande ramada^ salle couverte en feuilles.
L'alcade était un Indien de la tribu des Corijuales, nu comme le jour de sa naissance, ne portant absolument que le guagua^ bandelette étroite que portent, sans exception, tous les Indiens adultes. Il avait son insigne municipal, une baguette à la tête de laquelle était incrustée une croix en argent.
Le curé, un moine franciscain, ancien chef de guérillas, nous parut un excellent compère. L'expédition arriva à temps pour lui ; sa femme.
OU plutôt son Indienne était en mal d'enfant ; le cas était grave, le docteur Roulin Taccoucha, non sans difficultés. Je Taidai dans l'opération et je fis au bambin une petite coiffe en coupant la pointe d'un de mes deux bonnets de coton.
J'admirai avec quel courage l'accouchée, — elle n'avait que onze ans, — supporta les douleurs.
Le commandant militaire était un cultivateur allant pieds nus; un garçon bien complaisant, mélange d'Indien et de blanc, probablement le produit d'un moine et d'une Corijuale.
Je mis en ordre les instruments pour suivre les variations du baromètre et déterminer la latitude. Je demandai qu'on nettoyât notre habitation. On m'envoya deux très jeunes Indiennes accompagnées d'un cabo de justice, sorte de sous-alcade chargé de surveiller les balayeuses. Les Indiennes se mirent à l'ouvrage ; mais, comme l'autorité, armée de sa vare légale, faisait mine de les maltraiter, je la mis dehors. Le sous-alcade ne fut pas plutôt sorti par la porte qu'il rentra par la fenêtre, sans manifester la moindre émotion. Je le pris alors par-dessous le bras et je lui donnai le fouet, après quoi je le mis de nouveau hors delà salle; j'eus
tort sans doute ; toujours est-il que je rendis les balayeuses très heureuses ; elles riaient à se tordre, au bruit des claques qui résonnaient sur le derrière de leur surveillant.
LeUre de Botmingault père à son fils.
Paris, le 28 janvier 1822.
Je suis sensible, mon ami, ainsi que ce qui compose la famille, aux vœux que tu fais pour nous au renouvellement de cette année. Les nôtres ne sont pas moins sincères et il ne manquera rien à notre satisfaction, si tu continues d'être heureux et de mériter de plus en plus Testime de ceux avec lesquels tu travailles.
Quant à nous, nous sommes toujours dans la même situation. Le commerce va bien ; je fais mes efforts pour vendre; je trouve beaucoup de marchandeurs, mais aucun n'a de quoi fournir une solvabilité, n'ayant pas de comptant; le quartier, d'ailleurs, n'est point favorable, ce qui me donne beaucoup de difficulté à me débarrasser.
Je ne te fais point, mon cher Boussingault, d'ob-
servations sur les places qu'on te propose; tu dois connaître actuellement tes intérêts, et tu dois faire pour le mieux.
Quant à ce que tu me dis que tu viendras me voir aux jours gras, si mon fonds est vendu; je ne vois pas que cela puisse t'empêcher; si tu as le même désir que nous avons à te voir; si cela ne dérange pas tes occupations, j'aurais bien du plaisir à te voir.
Je me suis transporté le 15 de ce mois à la municipalité pour te faire inscrire pour la conscription. D'après mes observations, Ton exige un duplicata de ton brevet, un certificat de tes études à Saint-Étienne, et que l'école t'a placé chez M. Dournay, et un de M. Dournay qui certifie que tu es chez lui. Comme il est instant que je reçoive ces pièces avant le 1*' mars, je t'invite à accélérer ces demandes auprès de qui de droit; le maire me donne espérance, si tu peux, comme je m'en doute, obtenir ces pièces.
Tu es sans doute informé que Jules passe directeur des mines de sel à Vie, département de la Meurthe. Son père et sa mère te disent bien des choses.
Cadet va toujours à l'école. Il apprend très difficilement; cependant il y a du mieux dans son instruction et dans sa conduite.
Vaudet continue à faire de bonnes affaires et se porte bien, ainsi que son épouse.
M** Luther est toujours souffrante , monsieur se porte bien, ainsi que nous, qui t'embrassons de tous nos cœurs, et suis, avec tendresse,
Ton père,
Lisa, qui vient charmante, connaît toute la famille, et, lorsqu'on lui demande son oncle Lolo, elle répond : « Tout là*bas... »
Lettre de Vaudet à Battssmgault.
18 août 1822.
Mon cher B,
Ni l'adresse de la jeune personne si intéressante, ni les rasoirs n'ont pu être obtenus de ces messieurs des Messageries, rue Montmartre.
Il ne nous est parvenu qu'une seule lettre que j'ai lue, d'après ton autorisation, et que j'ai jointe à ta correspondance, elle est de ton ami Engelhardt.
Quant aux lettres que tu dis avoir laissées dans
la poche secrète de mon portefeuille, je n'en ai trouvé aucune.
Je te fais mon compliment de ce que tu as rencontré quelqu'un qui te plait : c'est pour ce monsieur et pour toi une mutuelle ressource dans une ville où peut-être vous ne connaissez personne, ni Fun ni l'autre. Je te fais part d'une réflexion sur son compte, au sujet du coup de sabre que tu prétends valoir un certificat de bravoure: je ne sais jusqu'à quel point cela peut prouver la hardiesse; mais sans lui contester ses prouesses, je crois que celui qui l'a blessé n'était pas mauvais non plus.
Parcours, 6 mon cher Pylade ! parcours ta carrière brillante que ton mérite et peut-être les circonstances t'ont tracée : je t'engage à voir tes parents de Wetzlar, croyant bien que ce voyage te sera utile et profitable.
Ta sœur a été et est aujourd'hui bien malade. Nous avons un artiste médecin qui, dit-on, commande aux maladies comme Jésus-Christ aux éléments. Je te fais cette citation toute chrétienne parce que je crois qu'au travers de tes occupations et de tes voyages, tu te rappelles de ton histoire sainte, de ton évangile et qu'enfin tu ne négliges pas les affaires de ton futur salut.
Nous avons trouvé que tu avais été longtemps sans nous écrire. Vous n'aviez pas besoin de cela, monsieur, pour nous faire désirer des nouvelles de votre chère santé.
Instruis-nous de ce que tu sauras de M. Rivero, si tu en a appris quelque chose.
Quand tu reviendras, tu pourras être à ton aise dans une pièce nouvellement arrangée.
Rien de nouveau à Paris, si ce n'est le Diorama, nouveau théâtre offert aux amis des beaux-arts, spectacle magique, qui attire en foule les curieux du bon air, offre à leurs yeux la cathédrale de Gantorbéry, en Angleterre, la vallée de Saarnen, en Suisse; les enchanteurs sont Daguerre, Routon, des Menus-Plaisirs. Tout le monde s'accorde à trouver cela au-dessus de ce qu'on peut dire.
Reviens auprès de nous passer le peu de temps que tu as à passer dans la vieille Europe.
Tout à toi,
Adressée :
Hôtel de la Cour du Brabant, rue des Menuisiers^ Anvers,
Lettre de madame Boussingault à son fils.
(Incluse dans la précédente.)
LiebsterSohn, ich wûnsche dassdu nach Wetzlar reisest, um meine Freunde zu besehen; und dich
um mein Vermôgen zu erkundigen. Crusse sie aile und steige ab bei meiner Schwester.
Ihre Adresse ist Hauptmann Régler, in der Louigasâe.
Ich umarme dich von Herzen,
Deine Mutter
Lettre de Vaudet à Boussingault.
Paris, le 1" septembre 1822.
Mon cher Boussingault,
J'ai reçu ta lettre qui nous annonce ton départ; j'ai sur-le-champ écrit à ton père ce que je lui cachais toujours, depuis qu'ils sont à la campagne. La raison qui me faisait leur cacher cette nouvelle provenait de la crainte de troubler leur plaisir.
Je leur ai transmis presque mot pour mot ta lettre et leur ai fait part de Tenvoi de ton portrait (qui me parait de main de maître) ; mais je ne leur ai rien envoyé de tout cela, crainte que le tout ne se trouve perdu, vu que, leur ayant déjà écrit deux lettres
sans recevoir de réponse, je puis croire qu'ils ont donné l'adresse de travers ou que Tadministration des postes fait mal son service.
Je ne me plains pas de la rareté de tes lettres car tu m'en écris autant que je t'en ai adressé moimême; mais je me plaindrai que tu ne me réponds dans aucune sur l'objet des miennes.
Enfin je te félicite de l'amitié soutenue de M. de Humboldt ; de ce qu'il t'a placé sous la surveillance d'une jeune et jolie dame ainsi que de ces messieurs qui seront tes compagnons de voyage et qui, dis-tu, te conviennent parfaitement.
Allons, une lettre avant de partir; ne l'oublie pas surtout : tu m'as promis ta nouvelle adresse. Je t'envoie aussi le seul marteau que j'aie trouvé à toi. Le petit est égaré. J'en aurais bien fait un autre; mais j'ai cru me souvenir que tu m'as dit que le grand te suffirait.
Je ne crois pas que tu puisses recevoir une lettre de tes parents, car le temps que ma lettre leur parvienne et le temps que celle qu'ils te répondront mettra à arriver à Anvers sera trop considérable pour t'y trouver encore, si, comme tu dis, vous mettez à la voile dans huit jours.
Je vais te faire part de deux suppositions que je fais.
Tu fais une pension à Cadet de six cents francs ; je trouve cela très bien ; je suis même dans l'intention de l'augmenter ou de faire pour lui toutes les
choses en mon pouvoir pour lui faire embrasser une profession qui soit considérée.
Malheureusement je crains que toutes nos bonnes intentions ne soient inutiles; car depuis 18 jours que je talonne Cadet pour lui faire copier un œil ou une bouche, et qu'il a pour cela chez moi toutes les facilités nécessaires, il ne fait rien; je crois qu'il serait meilleur pour faire une bonne d'enfant que toute autre chose et je crois qu'il est raisonnable de ne lui donner 50 francs par mois qu'autant qu'il les emploiera comme nous le désirons tous deux. J'attends là-dessus ta décision, persuadé que tu ne voudrais pas qu'il employât cet argent à aller au spectacle, à acheter des choses futiles, ou peut-être (ce qui serait encore pis) à se perdre, en prenant le goût de la dépense et de la fainéantise, habitude qu'il n'a déjà malheureusement que trop.
J'ai de fortes raisons de craindre que ton père ne veuille pas accepter un appartement meublé qu'il ne paierait pas, même en lui disant que cet appartement est le tien, ou sans le lui dire. Enfin, de telle manière que l'on s'y prenne, je suis persuadé (presque) qu'il refusera ; dis-moi encore, dans cette supposition, ce que je dois faire et, si quand nous aurons fait cette dépense et qu'il n'en profite pas, ce que tu ferais de cet appartement pendant trois années.
Je te demande, dans ma dernière, de m'envoyer.
si tu Tas, cette lettre de M. Doumay dans laquelle il a consenti la diminution du mastic.
Où diable vas-tu me conseiller de faire mon possible pour entrer dans la maison du Parc Royal? C'est donc pour me faire bisquer. C'est comme si tu conseillais à un affamé de manger quand il ne le pourrait pas.
J'ai fait pour y entrer toutes les démarches et toutes les propositions de sacrifice possibles. Le tout a été rejeté très loin et reçu toujours avec une nouvelle surprise. Cependant, dans seize mois j'aurai mon tour; mais jusque-là il faut souffrir. Ce qui me console un peu, c'est que les loyers sont hors de prix et d'une rareté qui fait croire qu'ils n'en resteront pas là, surtout quand le canal sera fait.
Adieu donc, mon cher ami ; rappelle-toi quelquefois de moi, et compte-moi, je te prie, au nombre de tes meilleurs amis.
Vaudet.
(Adressrée à Anvers.)
Lettre de Boussingault à son père.
Colombie. La Ouayra, 4 décembre 1822.
Mon cher papa,
Gomme je saisis toutes les occasions pour vous faire parvenir la nouvelle de ma bonne arrivée en ce pays, je t'écris encore, quoique je Taie fait aujourd'hui même par Saint-Thomas.
Je suis arrivé en très bonne santé et, depuis quinze jours que je suis ici, je me porte aussi bien qu'il est possible. Je suis tellement occupé de tout ce que je vois, et surtout des préparatifs de notre grand voyage dans les Cordillères, que j'ai à peine un instant à moi. Tous nos instruments de physique sont arrivés dans le meilleur état et déjà nous avons fait quelques travaux utiles; ma traversée, sur la fin (à partir de la hauteur de Madère), a été très agréable ; mais combien n'avons-nous pas souffert avant ce temps. Sans parler de tous les dangers que nous avons courus, je retiens, seulement dans l'espace de trois jours, trois événements déplorables : 1® à 8 heures du soir, nous avons failli nous perdre sur la côte d'Angleterre; le lendemain nous éprou-
vons un coup de vent terrible, qui dure dix heures et nous brise un mât; et le troisième jour, dans le port que nous fûmes obligés de chercher pour nous mettre à l'abri, l'équipage, composé décent hommes, se révolta contre son officier. Ce dernier et nous ne pûmes les contenir que par la force des armes.
J'ai un plaisir étonnant avec toutes les choses nouvelles de ce pays. L'autre jour (le 30 novembre sera pour moi un jour mémorable), dans une ascension sur une montagne que nous avons trouvée avoir 800 mètres de hauteur, j'ai, pour la première fois de ma vie, vu une forêt d'orangers, des arbres chargés de café, une plantation de canne à sucre ; à la hauteur où nous étions, nous jouissions d'une température du printemps: 19^, pendant que, dans le même temps, il faisait à la Guayra 28^. Je te raconterai tous ces détails dans un autre moment : je ne suis pas sûr que la présente te parvienne et, dans ce cas, elle est seulement pour te donner un signe de vie, ainsi qu'à toute la famille.
Je t'embrasse, ainsi que maman et Cadet et toute la famille.
Lettre de Boussingauli à sa mère,
Caracas, 18 janvier 1823.
Ma chère maman.
J'espère que papa a reçu la lettre que j'ai envoyée l'autre fois par Saint-Thomas; je profite d'une occasion semblable pour vous donner de mes nouvelles et vous souhaiter à tous une bonne santé.
Tu seras surprise, d'après ce que j'ai marqué à papa, de me savoir encore à Caracas. Les circonstances en sont cause. Le général espagnol Morales a eu quelques succès éphémères; il nous empêchait de suivre notre route; il vient d'être battu, chose beaucoup plus facile que de l'attraper, car dans un pays aussi vaste, il est bien difficile de joindre celui qui a intérêt à fuir; ce Morales a fait dernièrement une loi sévère sur les étrangers au service de Colombie; cette loi l'a perdu. Tous les gouvernements ont protesté contre.
Ces jours derniers, j'ai vu arriver au port de la Guayra une frégate française, VËgérie, venant de la Martinique. Sa mission était de protester contre
redit du général espagnol et de se rendre à Puerto- Gabello pour protéger les Français.
Nous avons enfin monté sur la fameuse montagne, la Silla de Caracas. Il n'y a que MM. de Humboldt, Bonplan, Rivero et moi qui y soyons parvenus; cette ascension nous a donné une espèce de célébrité dans le monde de Caracas. Nous avons beaucoup rassuré les dames qui toutes nous assuraient qu'il y avait un volcan sur cette montagne ; au lieu d'un volcan, nous avons trouvé la cime de la Silla couverte d'un joli bois de lauriers et de grenadiers à l'ombre duquel nous avons très bien dîné à 4 heures du soir, le dimanche 12 janvier. Il était alors près de 8 heures du soir à Paris. Cette fois nous avons eu un guide excellent, Ignatio Perrez. Nous avons de plus deux autres hommes pour porter nos instruments, nos provisions; deux autres nègres nous accompagnent en amateurs. Nous partîmes au lever du soleil; nous avons couché chez Ignatio Perrez dans une hacienda de Cof. Nous ne pûmes dormir, parce qu'à la mode de ces gens, nous avions bu près d'un litre d'excellent café et que d'ailleurs nous couchions sur une planche.
Après dix heures d'une marche excessivement pénible, nous arrivâmes à la cime de la Silla, aune hauteur de 8010 pieds. On peut trouver un grand nombre de montagnes bien plus élevées ; mais jamais, je crois, on n'éprouvera autant de difficulté pour monter, et jamais on ne trouvera, ni dans les
Alpes, ni ailleurs, un précipice aussi horrible que celui dans lequel on peut plonger son regard, lorsqu'on est arrivé au pic occidental de la Silla. Je ne peux autrement définir cet abime qu'en disant qu'on peut, en se tenant à un arbre, et avançant la tête, voir, sous ses pieds, une profondeur de 6000 pieds : c'est la hauteur de la montagne. Au fond de ce pré* cipice coule un ruisseau qui ressemble à un filet d'argent. La vue n'est pas toujours aussi horrible. Sur la mer, on distinguerait à 36 lieues, si la vue pouvait saisir les objets à cette distance. On domine toute la chaîne de montagnes qui borde la côte et, vers la plaine, le riche tableau de la ville de Garacas et ses environs qu'on prétend être le pays le plus fertile du monde. Enfin, on voit une chaîne de montagnes dans laquelle coule l'Orénoque. Cette chatne, je l'ai bien considérée; j'espère, avant de retourner en Europe, voir de près ces Indiens et leurs missions; mais j'ai tant de projets que, pour les exécuter tous, il me faudrait ma vie entière, et je ne veux rester que quelque temps dans ce pays. Il est impossible de mieux employer son temps que nous ne le faisons : au point du jour nous sommes au travail et, à minuit, nous travaillons encore. Nous nous occupons de choses si variées qu'il est impossible de nous fatiguer. Sous un aussi beau ciel, il est impossible de ne pas s'occuper un peu d'astronomie : nous avons tous les instruments nécessaires; aussi avons-nous le plaisir d'être à même de bien
déterminer la longitude et la latitude des villes où nous passerons : c'est un moyen d'être bien utile à la géographie ; enfin le plaisir que nous procurent nos observations est si grand que je crois en devenir fou quelquefois.
Déjà notre bagage est parti hier pour Valencia où nous devons séjourner quelque temps avant de nous rendre au quartier général du général en chef, Nayss, un des hommes les plus extraordinaires qu'ait produits la révolution. Nous suivrons l'armée pour passer en sûreté jusqu'au delà du Mérida où commencent les montagnes de neiges perpétuelles. Après avoir examiné la sierra du Mérida, nous nous dirigerons aux mines d'or de Pamplona, exploitées par le gouvernement. Nous ferons faire quelques travaux, et arriverons après à Santa-Fé, pour nous reposer d'un voyage qui durera quatre ou cinq mois. Aussitôt reposé, je demande au général Bolivar d'être envoyé dans la Province de Ghaco, pour examiner comment se trouve la mine de platine.
Je me réjouis de mon séjour à Valencia, nous allons voir le fameux lac de Zaragua, qui a dix lieues de longueur et deux ou trois lieues de largeur, et renferme des poissons intéressants. Les environs de Valencia nous offriront la fabrication du sucre et celle de l'indigo^la culture du coton ; nous louerons une jolie petite habitation, sur les bords du lac, et tous lesjours une promenade en bateau, pour faire
différentes expériences ; notre domestique est un excellent matelot qui nous sera utile.
Avant d'arriver à Valence nous passons par Victoria ; la route de Caracas à cette ville est on ne peut plus agréable.
Je désire que Cadet travaille. Que fait-il? Mériteil la pension? Je voudrais bien avoir de ses nouvelles.
Je t'embrasse, ainsi que papa, ma sœur et toute la famille ; mes amitiés à Vaudet. Il s'est probablement abonné aux Annales. Je l'engage à trouver un moyen sûr de m'écrire à Santa Fé.
J'espère que ta santé, ainsi que celle de tout le monde est aussi bonne que la mienne, qui n'a jamais été si bonne. Comment se trouve Poupoule? Est-elle grandie?
Je vais monter à cheval pour aller coucher à San Pedro.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Ton fils
Je me fais passer ici pour protestant; j'ai deux buts par là : 1^ de m'exempter des messes; et 2° un autre plus sérieux.
Lettre de Boussingault père à son fils.
Paris, le 20 mars 1823.
Tu ne doutes pas^ mon cher fils, du plaisir que nous eûmes en recevant de tes nouvelles. Il ne fallait pas moins que tes trois lettres pour nous tirer de Tinquiétude où nous étions à ton égard , sur la suite de votre navigation ; car je n'ai jamais douté un seul instant des dangers auxquels un aussi long et pénible voyage t'expose; mais puisque tel est ton destin et ton plaisir, il faut, mon cher ami, te comporter, dans les positions fâcheuses qui pourront te survenir, avec beaucoup de prudence et de courage.
Nous voyons avec plaisir que tu supportes bien le climat et, malgré Tétat pénible où vous vous êtes trouvés dans ce terrible ouragan, nous espérons, en formant des vœux sincères pour ce motif, que la présente (que M. Humboldt se charge de te faire tenir) te trouvera dans la situation que nous désirons tous, c'est-à-dire bien portant et content.
11 parait, mon cher Boussingault, par celle du 18 janvier, que tu n'as pas reçu celle que ta sœur
t'a écrite. Le récit de celle du 16 décembre, que j'ai reçue la dernière, est intéressant, mais cet intérêt pour nous diminue par le triste souvenir des obstacles qu'il t'a fallu surmonter pour éviter des accidents toujours renaissants.
Quelle satisfaction pour nous lorsque nous serons instruits que tu es arrivé à ta destination et hors des dangers du voyage, surtout dans le pays que tu parcours.
Depuis ton départ de Paris, nous avons été à Wetzlar, pour voir la famille de ta mère, et terminer nos affaires. Nous y sommes restés 4 mois. Nous avons été très bien reçus de toute la famille. Elle n'a pu concevoir qu'étant à Strasbourg, tu n'aies pas été les voir. Ils te regrettent beaucoup La fille de ta tante fiépler est venue avec nous à Paris pour quelque temps et t'embrasse, en regrettant de ne pas te connaître.
Cadet ne t'oublie pas ; il prend cœur au ventre et profite dans la pension où il est. L'on est content de lui pour le dessin et les mathématiques. Encore quelque temps, on le fera entrer aux Arts et Métiers; sa conduite devient bonne.
Les tantes se portent bien ainsi que les cousines; ta mère également se porte bien et t'embrasse, ainsi que moi qui te souhaite de tout mon cœur un sort heureux.
Je suis ton tendre père,
— ÎÎ80 —
Comme M. et M"** Vaudet vont t'écrire un mol, je ne te parle pas d'eux. Nous sommes ensemble de 4 mois. Lisa, qui est présente, veut que je te dise qu'elle t'embrasse. Effectivement elle va tous les jours à ton portrait te parler.
Lettre de Vaudet à Boussingault.
Paris, le 8 juin 1823.
Depuis longtemps, mon cher Boussingault, je croyais recevoir une lettre de toi. Pas du tout. Tu écris à tout le monde excepté à moi. Je suis en partie consolé, ayant lu celles que tuas adressées à ton père, ta mère, ta sœur. Cependant je ne t'en tiens pas quitte, espérant que tu voudras bien enfin sinon m'écrire, du moins me répondre.
Je vais commencer par t'instruire de ce que je sais des affaires de la vieille Europe; peut-être sauras-tu, depuis longtemps, quand ma lettre te parviendra, ce que je t'adresse comme nouvelles.
Tu connais la querelle qui s'est élevée entre la France et l'Espagne. Tu sais que le duc d'Angou* lème avec cent mille Français ont passé les Pyrénées pour rétablir Ferdinand sur le trône absolu.
Il parait que le plan des généraux espagnols était de laisser arriver Tarmée jusqu'à Madrid; afin de disséminer les forces, en occupant seulement quelques places comme Pampelune, Saint-Sébastien, la Seo de Urgel, Barcelone et autres villes et forts. Le roi d'Espagne a été évacué de Madrid à Se ville et, de là, il part maintenant pour Cadix. Depuis l'ouverture de la campagne, il n'y a eu que des escarmouches, mais pas d'affaires décisives; Mina tient bon dans la Catalogne et déjoue tous les plans du général français qui lui est opposé. Enfin l'on s'observe, et rien ne dit quel parti sera triomphant. L'Angleterre paraît donner des secours à l'Espagne constitutionnelle et la France est auxiliaire de l'armée de la Foi, qui ne se recrute guère et qui ne pourrait tenir un instant sans la présence des Français.
En Portugal, il y a aussi une insurrection, à la tête de laquelle était Silveira, duc d'Amarante; mais il n'a pas réussi.
Le gouvernement fait de nouvelles levées d'hommes et d'argent pour poursuivre une guerre qui soi-disant n'était qu'une promenade militaire.
Nous apprenons qu'Iturbide a demandé pardon aux Mexicains, et qu'il est descendu de son trône.
Enfin chaque parti se flatte du succès. Le temps fera savoir quel est celui qui aura raison.
Parlons maintenant de nos petites affaires personnelles. D'abord ton frère est dans une pension
où il apprend le latin, le dessin, la géométrie, la géographie, le levé des plans ; il commence à dessiner. 11 a un très bon maître ; nous le laisserons probablement encore quelque temps dans cette maison; puis nous le ferons entrer au Conservatoire des Arts et Métiers, après quoi il choisira l'état qui lui paraîtra le plus convenable à ses goûts.
Tu sais sans doute que ton père a ramené à Paris ton cousin Bepler de Wetzlar, qui demeure à la maison. Il parle peu français; cependant il est instruit, intelligent, mais ne sait pas ce qu'il doit entreprendre.
Ta sœur se porte bien, ainsi que Lisa et le petit garçon.
Enfin je touche au terme de mon emménagement. Encore six mois, et je m'installe dans mon domicile désiré où j'espère monter une maison sur un pied décent et dans laquelle, suivant nos conventions, je te ferai meubler un appartement.
Il est venu un négociant, dernièrement, me prier de t'écrire pour lui faire avoir le dépôt et la vente du platine que vous avez le projet d'envoyer en France. J'ai pensé que cela pourrait m'aller aussi bien qu'à lui, étant logé de manière à pouvoir établir des magasins, bureaux et tout ce qu'il faut pour exploiter ce genre de commerce. D'ailleurs nous pourrions mieux nous entendre ensemble que tu
ne le pourrais avec un étranger, et les fonds ne nous manqueront pas. Je puis vendre comme commissionnaire et vous faire, sur le dépôt des marchandises, toutes les avances que le gouvernement colombien pourra demander ou prendre toutes vos marchandises, et vous les payer, ayant un riche bailleur de fonds qui mettrait, s'il le fallait, un million et plus à ma disposition.
Si tu as quelque chose à faire venir de France, ou si tu connais quelqu^un qui veuille faire du commerce avec notre pays, écris-m'en avant ; je ne demande pas mieux que dem'occuperde ces sortes d'afifaires, pourvu qu'il n'y ait aucune chance et que des fonds ou des valeurs soient déposés dans mes mains, ou dans une maison sûre de cette place.
Maintenant je te prie de me répondre, de me donner de tes nouvelles, de celles du pays où tu es, ainsi que des succès ou des revers du général Mirallès, de ton voyage, des découvertes que tu peux avoir faites, de tes plaisirs et enfin de tout ce qui t'intéresse. Adieu, mon cher Boussingault, ne m'oublie pas et reçois l'assurance de ma sincère amitié.
Vaudet.
Lettre de C. Boussingault à son frère,
Paris, le 8 juin' 1823.
Mon cher frère.
Si tu n'avais pas été si loin, je me serais bien fâché contre toi pour deux raisons : 1*" c'est un étranger qui a le premier reçu de tes nouvelles; enfin, comme cet étranger est M. de Humboldt, je te pardonne; secondement tu as écrit deux lettres à papa et à maman, sans me dire un mot, et sans seulement m'embrasser en particulier; il me semble qu'une sœur, et surtout qui t'aime tant, ne doit pas être confondue avec toute la famille. J'étais désolée de me voir oubliée si vite, mais la lettre que tu m'écris me prouve que je me suis trompée; écris-moi souvent; tu sais si j'aime recevoir des lettres, et les tiennes surtout.
Que de fatigues tu as, mon cher Boussingault, que de dangers! Je souhaite et j'espère que les succès et la gloire que tu recueilleras de ton voyage te dédommageront de toutes tes peines; je t'admire, et, si j'étais homme, je tâcherais de t'imiter.
Es-tu toujours bien avec M. Rivero? J'ai appris
que le docteur RoUin avait été malade. Va-t-il mieux? Comment son épouse se trouve-t-elle de ce voyage? Parle-moi de M. Goudon, ses parents sont désolés de ne pas avoir de ses nouvelles, et m'ont chargée d'une lettre que tu voudras bien lui remettre. Étiez-vous tous débarqués à la Guayra, ou seulement toi et Rivero?
M. le baron de Humboldt, qui le premier a eu de tes nouvelles, a eu la bonté de venir nous en faire part. Il m'a dit qu'il espérait te voir dans deux ans à Mexico et que, de là, il ferait un grand voyage. Ce voyage avec un illustre voyageur te séduira encore, et quand donc te.reverrai-je?Il a désiré voir Cadet, qui a eu l'honneur de lui rendre une visite.
M. Mabru est venu me voir, pour chercher de tes nouvelles; je n'en avais pas encore; il ^'aime bien véritablement. M"*' Mabru et Doumay s'intéressent beaucoup à toi.
J'ai renouvelé aux Annales de chimie : c'est augmenté de 6 francs. Dis-moi s'il faut te les envoyer et comment.
Frémy est marié. Il vient souvent demander de tes nouvelles, et me prie de le rappeler à ton souvenir.
M""* Benoît reçoit rarement des nouvelles de ses fils ; Jules est toujours à Vie et l'autre à Rive-de- Gier. Il se conduit bien maintenant; ils s'inquiètent toujours de toi. M. Benoît père pleure de
joie quand on lui donne de tes nouvelles, et a lu deux fois le CtmstUutùmnel parce qu'on y parlait de toi avec beaucoup d'avantage; vois quel sacrifice il te fait.
Lisa grandit et ne t'oublie pas. Elle se souvient parfaitement comme tudanses, comme tu jettes des boulettes adroitement; elle t'écrit tous les jours deux ou trois lettres qu'elle met à la poste dans les joints de la première porte venue, elle prie le bon Dieu pour ton heureux voyage deux fois par jour et voudrait bien voir son Leau oncle Lolo; Ton trouve étonnant qu'un enfant de son âge se rappelle de si petites choses, et pense à quelqu'un si longtemps; quand le cousin Fritz est arrivé de Wetzlar, je lui ai dit que c'était toi; elle a eu beaucoup de joie, l'a bien regardé et a dit tristement : « Ce n'est pas le beau » : voilà la qualité qu'elle ajoute à ton nom.
J'ai lu, il y a longtemps, dans le Journal de Paris^ que Caracas était pris par le général Mirallès ; j'espère que tu n'y étais plus, ou que cette nouvelle était fausse. C'était une lettre particulière cependant; je suis bien inquiète; écris-nous promptement, souvent, avec beaucoup de détails; tu sais que les plus petites choses de toi m'intéressent beaucoup.
Adieu, mon cher ami, mon cher frère, ménage ta santé ; ne travaille pas au delà de tes forces, ne fait d'excès en rien : partout c'est nuisible, mais
surtout dans un pays chaud. Adieu, je donnerais bien des choses pour t'embrasser et te voir un petit quart d'heure par jour.
Ta sœur,
F. Vacdet.
Lettre de if"** Vaudet à son frère.
Paris, le 27 juillet 1823.
Mon cher frère,
Je te remercie de ta petite lettre de Caracas; je suis flattée du souvenir particulier qu'elle me témoigne, mais j'aurais désiré plus de détails sur ta manière de vivre, sur la mort de M. Zéa, si elle vous a fait du tort; sur les beautés du pays que tu parcours, sur tes compagnons de voyage et surtout sur M"'^^ Rollin, qui m'intéresse infiniment.
Je te dirai, mon cher ami, que tu es maintenant compté au nombre de nos jeunes savants. Les journaux ont parlé souvent de vous tous ; mais de toi et de M. Rivero, avec beaucoup d'avantage. Je t'envoie la copie de ce qui était, il y a huit jours, dans le Constitutionnel :
« L'Académie des sciences, dans sa dernière séance y s*est occupée de plusieurs travaux très importants. M. Gay-Lussac a fait lecture d'un mémoire de MM. Boussingault et Rivero (qui parcourent l'Amérique méridionale) sur le lait nourrissant de Varbre de la Vache. Ces savants voyageurs, l'un Français, l'autre Péruvien, ont envoyé à l'Institut l'analyse chimique de ce lait qui renferme à la fois la fibrine du sang et de la cire propre à faire des bougies : c'est la plus étonnante des productions végétales qu'offre le sol fertile de la république de Colombie. M. Boussingault, dont nous avons déjà fait connaître les connaissances et la courageuse activité, a également transmis en Europe le résultat d'observations astronomiques dans lesquelles lagéo graphie pourra puiser des rectifications intéressantes pour nos cartes. MM. Boussingault et Rivero visiteront successivement les Andes de la Nouvelle- Grenade, le Choco, et peut-être l'isthme de Panama qui n'a pas encore été nivelé barométriquement. »
Les Annales de chimie ont plusieurs pages remplies de vos observations; tu vois que M. de Humboldt ne vous néglige pas ; il t'aime bien véritablement. Le succès qui me flatte le plus de ton périlleux voyage est l'approbation de cet illustre voyageur; surtout l'amitié de cet homme estimable.
Je viens de quitter ma lettre pour recevoir une lettre de M. de Humboldt et des exemplaires d'un mémoire de toi ; voici sa lettre :
« J'ai rhonneur de vous adresser, Monsieur, quelques exemplaires du mémoire de MM. Boussingault et Rivero sur Tarbre de la Vache, que j'ai fait imprimer; vous savez Tarticle que j'ai fait mettre dans le Constitutionnel, Vous voudrez bien en donner aux amis de Fauteur. Il faut soigner les intérêts d'un ami absent, et ces notions, répandues sans affectation dans le public, sont utiles à la réputation dont doit jouir ce jeune homme dans sa patrie et dans les pays qu'il habite aujourd'hui. M. Ârago imprime deux autres mémoires de M. Boussingault. Je vous prie... etc. »
Je suis confuse de toutes les bontés de ce cher monsieur pour toi et de toutes les complaisances qu'il a pour nous : je ne sais comment lui témoigner nos remerciements ; quant à toi, le seul moyen est de réaliser les espérances que tu lui donnes, je suis persuadée que tu fais tous tes efforts pour cela.
Cadet est encore dans la pension dont je t'ai parlé dans ma dernière; il travaille assez bien, on doit le faire entrer aux Arts et Métiers après les vacances. Il a obtenu deux premiers prix.
Lisa t'aime toujours beaucoup ; elle parle de toi tous les jours ; elle t'écrit souvent de revenir vite, de lui apporter un singe, un perroquet, de belles robes, des gâteaux. Le jour de la Saint-Jean, je lui dis : « C'est la fête à ton oncle ! — Ah I dit-elle, ce beau Lolo ; oui, vite des bouquets ! » et elle a paré
ton portrait de fleurs ; elle pense à toi d'une manière toute particulière et qui fait supposer qu'elle s'en souvient. Nous la trouvons assez aimable pour son âge. Je souhaite qu'un jour tu sois de mon avis; je ne la gâte pas et tâche de suivre le conseil que tu m'as donné, dans je ne sais quelle lettre, de la bien élever.
Papa et maman se portent bien, ils demeurent dans notre maison, et désirent bien te revoir promptement ; tu sais si je partage ce désir. Oh ! que de choses tu me conteras.
Je te dirai qu'on est en train de faire le plan du bâtiment que nous devons habiter dans notre maison. M. Jacquet s'en va le 15 janvier, et nous y entrons le même jour. J'espère donc, à ton désiré retour, te recevoir dans mon palais. Dieu veuille que ce soit bientôt et pour longtemps, notre maison doit être couverte en mastic.
Je m'aperçois, peut-être un peu tard pour toi, que ma lettre est bien longue, mais, quand on écrit à son plus cher ami, qu'il est à Santa-Fé et qu'on est à Paris, il est inexcusable d'envoyer une lettre vide. Souviens-toi de cela et n'écris plus de si courtes lettres que ta dernière du 15 février; pense que tu écris à des parents qui te chérissent, que la plus petite chose qui te regarde les intéresse infiniment.
Adieu, mon cher frère, je t'embrasse mille et mille fois et t'assure que tes succès et ta gloire me font plus de joie qu'à toi-même et sont la seule con-
solation que tu pouvais me donner de ta longue absence.
Soigne ta santé, écris-nous le plus souvent possible et reviens bientôt.
Je t'embrasse encore. Adieu.
F. Vaudet,
née BoussiNGAULT.
Toute la famille te fait bien des compliments ; Saint-Rémy demande toujours de tes nouvelles; M"« Benoît t'a écrit. Sa lettre est ci-jointe.
Lettre de Vaudet à Boussinganlt, (Incluse dans la précédente.)
(Date de la précédente.)
Mon cher ami,
Parmi les lettres que Ton t'écrit de toutes parts, j'introduis ces lignes qui te parviendront, je l'espère. Nous commençons à compter les mois qui nous restent à te revoir. Ton puîné commence à
dessiner. 11 a fait quelques paysages passables; des tètes et même des académies; on lui fait aussi dessiner des cartes ; il a fait celle de la France^ celle de l'Amérique; et dernièrement il a fait une mappemonde. 11 fera quelque chose; nous le talonnons sans cesse pour cela.
Je ne sais s'il restera encore longtemps dans cette pension, vu que le professeur sur lequel je compte le plus doit sortir. Dans ce cas je le ferai entrer à l'école des Arts et Métiers.
Nous menons une vie trop uniforme pour pouvoir te dire bien des choses intéressantes. 11 n'en est pas ainsi d'un voyageur qui fait tous les jours de nouvelles découvertes et au sort duquel on s'intéresse d'autant plus qu'il court de plus grands dangers que l'habitant casanier d'une grande ville.
Mets, je te prie, à profit toutes les occasions que tu trouveras pour nous faire parvenir de tes nouvelles, car les lettres que tu nous adresses de si loin peuvent s'égarer; d'ailleurs nous n'en recevons jamais autant que nous le désirons.
Ton ami,
Vaudet.