‹ Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt (volume 2)Chapitre 13 sur 25 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Idées crroonées et conlrailictoircs de madame d'Urfc sur mon pouvoir. — Mon frère se marie j projet connu le jour de ses noces. — Je vais en Hollande pour affaire de finanoes du gouvernement. ie reçois une leçondn juif Boas. — M. d^Alfri. Ittber. ^ Un antre Casanova. — Je retrouve Thérèse Imer.

Le prînee de Turenne étant parfaitement rétabli de la petite vérole, le comte delà Tour-d** Auvergne l'avait quitté, et comme il connaissait le goût de sa tanle ponr les sciences abstraites , il ne s^étonna pas de me

trouver comme étal)li auprès d^elle et devenu son senlami.

Je le Toyais à dîner avec plaisir , ainsi que tous les

parens de la marquise, d'autant plus que leurs nobles* procédés à mon égard m^enchantaient. Cétaient ses frères , MH. de Pont-Gu'ré et de Vianne qni venait d'être élu prévôt des marchands , et son fils. J'ai dit que madame du Cbatelet était fille de la marquise, mais un malheureux procès les rendait .irréconciliables; il n'était januis question dVlle.

La Tour-tl' Auvergne ayant dû partir pour rejoindre 90n régiment boulonais, qui était en garnison en Bretigiie, noiii dinîfotfi presque tout les Jours tète-à-téte , la iiMin|irise ët moi , ec ses gens me rej^aïKlalent eemme son mari , quoique la chose ne pût guère paraître vraisemblable i mais ils croyaient par-là justifier les longes heures que nous passions ensemble. Madame dTfrfé me croyait riche , et elle s'était imaginé que je ne m'étais placé dans la loterie de Tl^cole-Militaire.que pour pouvoir garder rincognito*

Selon elle , je possédais non - seulement la pierre philosopkale , mais encore le colloque avec tous les esprits élémentaires , et de là elle tirait la conséquence tonte naturelle qu^il ne dépendait que de moi de bouleverser le monde, de faire le bonheur ou le malheur de la France, et elle n'attribuait la nécessité ocelle nie croyait de garder Tincognito qu'à la juste crainte que je devais avoir d'être arrêté, enfermé; car cela, d après ses idées , devait être immanquable, si le ministre parvenait à mé connaître. Ces extravagances venaient des révélations que son génie lui faisait pcjidant la nuit, c'est-à-dire des rêves que faisait son imagination exaltée , et que sa raison infatuée lui présentait ensuite comme des réalités. Elle ne concevait pas la chose la plus simple, qui était que si j'avais eu la puissance qu'elle me supposait, il n^ aurait pas eu de puissance capable de m*arréter, d^abord parce que j'aurais tout prévu , tout su , puis parce que mon pouvoir ne se serait point trouvé lésé par l'action des verroux , puisque ma force était basée sur ma science,

qa^il ne Morait être an pouToir d^aueu' despote d*arracher à qui Ta , sans le détruire ; or , ma destruction naurait pas été possible, si j'avais eu à mes ordres la pinManoe dea gàiies. Toatet eeteontidératiom étaient dn dernier eimple ^ nuda la pastion et Tinfiitnation ne raisonnent pas.

En m'en parlant un jour , de la meilleure foi du monde , elle me dit que son génie lui avait persuadé que je ne pouvais pas lui faire obtenir le colloque , parce qu'elle était femme; car les génies ne se communiquaient ainsi quaux hommes, dont la nature est moins imparfaite ; mais que je pouvais , moyennant une opération qui m'était connue , la faire passer en ame dans le eorps d\in enfant mâle , né de i accouplement philosophique d*un immortel ayec une mortdle , ou cl\in homme ordinaire avec une femme d'une nature divine.

Si j'avais cru pouvoir désabuser madame d*Urfé et

la ramener à l'usage raisonnable de ses connaissances et de sou esprit , je crois que je Paurais entrepris , et cette œuvre aurait été méritoire ; mais j'étais persuadé que son infatuation était incurable , et je crus n^avoîr rien de mieux à faire que de seconder sa folie et d'en profiter*

Si , agissant d'après tous les principes de Phonnète

homme , je lui avais dit que toutes ses idées étaient absurdes, elle ne m'aurait pas cru; elle m'aurait sup* posé jaloux de ses connaissances , et j'aurais perdu dans son esprit, sans qu elle m'en eût cru moins savant* Dans cette persuasion , je ne trouvai rien de

mieux que de me hiâser aOer. D'ailleurs mon amourpropre ne pouvait être que flatté de me Toir traiter

comme le plus profond rose-croix, comme le plus puissant de tous les mortels , par une femme^céièbre , qui jouiasait d*une haute réputation de aayoir, qui recevait les premières familles de France , auxquelles elle était alliée , et qui par-deasus tout était plus riche de son portefeuille que de quatre-TÎngta mille livres de rente que lui donnaient une terre magnifique et desu«perbes maisons qu^elle possédait dans Paris. Je savais, à n'en pas douter , qu'au besoin elle n'aurait pu me refuser , et quoique je n'eusse formé aueun projet pour profiler de ses richesses ni en tout ni en partie, je sentais un certain plaisir à me reconnaître en pouvoir de le faire*

Malgré son immense fortune et le pouvoir qu'elle se croyait de faire de Tor , madame d'Urfé était avare, car elle ne dépensait guère que trentemille francs par an, et elle jouaiti la bourse ses épargnes qui allaient au double* Un agent de change lui portait des effets royaux lorsqu'ils étaient au prix le plus bas, et les lui faisait vendre quand ils haussaient. De cette manière , pouvant attendre et saisir les momens les plus favorables de baisse et de hausse , elle avait considérablement enflé son portefeuille.

Plusieurs fois elle m'avait dit qu'elle était prête à donner tout ce qu^elle avait pour devenir homme et qu'elle savait que cela dépendait de . moi. Un jour qu^elle m*en parlait avec ce ton de persuasion qui entraîne, je lui dis que j'étais forcé de lui avouer que

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j'étais en effet maître de ropération , mate que je ne pouvais pas me résoudre à la l'aire sur elle, parce que je serais obligé pour cela de la faire moarir. Je croyais qne cette confidence faii dterait TenTie de passer par cette épreuve , mais que mes lecteurs jugent de ma surprise quand je Pentendis me dire ; Je le sais , et je connais même le genre de mort auqael je serais assujettie , mais je suis prête.

— Et quel est ce genre de mort, Madame?

— Cest le même poison qui fit mourir Paracelse.

— Et croyez-Tous que Paracelse ait obtenu Pbypostase?

— Non , mais je sais bien pourquoi*

— Youdriez-yous bien me le dire ?

— Cest parce qu'il n'était ni homme ni femme , et que la nature mixte est opposée à Thypostase ^ il faut , pour pouvoir en jouir, être tout un ou tout autre.

— C^est vrai ; mais savez-vous comment on fait ce poison? savez- vous qu^il est impossible sans Fintervention d*une salamandre?

— Cela peut être ; cVst ce que je ne savais pas. Je vous prie de demander à la cabale s il y a à Paris uoe personne qui possède ce poison.

Il me fut aisé de deviner qu^elIe s*en croyait en possession, et je nMiésitai pas aie trouver dans la réponse que donna la pyramide. Je contrefis Tétonné, mais elle , toute glorieuse : Vous voyez , me dit-elle , quUl ne faut plus que Penfant qui contienne le verbe masculin soit tiré d'une créature immortelle. Je suis instruite que cela dépend de vous , et je ne crois pas que vous

DE CASAIfOTA

puissiez manquer de courage par une pitié mal entendue que vous pouvez avoir de ma vieille carcasse.

A ces mots, je me leTaî et je me plaçai à la fenêtre de sa ebambre qui doonait snr le quai , eA je restai un bon quart-d'heure à réfléchir à sa folie. Quand je revins à la table où elle était assise, elle me rqpirda attentiyement, et tost émue elle me dit : Est-il possible , mon cher ami? je vois que vous avez pleuré.

Je ne cherchai pas a la désabuser, et ayant pris mon épée et mon chapeau , je la quittai en soupirant* Son équipage , toujours à mes ordres , était à la porte , j'y montai et j^allai me promener sur les boule va rts jQsqu'à rbeare du spectacle , sans pomint revenir de la surprise que me causait cette femiiie singulière.

Mon irère avait été reçu à lacadémie de peinture paraodamatioo, après Texpesition d^nn tableau de bataille qui fit radmiratîon de tons les eonnàisseurs. L'académie en fît l'acquisition pour cinq cents louis.

Il s'était amouraché de Caroline , et il Taurait épousée , sans une infidélité qu'elle lui fit et qui le choqoa à tel point que , pour lui oler toute espérance de raccommodement, huit jours après il épousa une figurante dans les ballets de la Comédie-Italienne. M* de Sanci , trésorier des économats du clergé , Toulut faire la noce y il aimait beaucoup cette hlie, et par reconnaissance de la belle actien que mon frère avait faite en 1 épousant, il loi procura des tableaux à faire pour tous ses amis , ce qui fut Tacheminement à sa grande fortune et à la haute réputation qu'il s'acquit*

M. Comeman , le banquier , se trouvait à la noce

de non frère, et tétant beanooup attaché k mtn , 3 me

parla beaucoup de la grande disette d^argent et me sollicita de parler au contrôleur-général pour y trouver un remède. Il meditqu^en donnant deseffetsroyaux à un prix honnête à une compagnie de négocians d^ Amsterdam , oa pourrait en échange, prendre des papiers de quelque autre puissance^ dont le crédit ae« rait moins décrié que celui de la France , et qui seraient faciles à réaliser. Je le priai de u en parier à personne et je lui promis d^agir.

Cette idée m*aTait souri , et je mVn occupai tonte la nuit 5 aussi, dès le lendemain, je me rendis au palais Bourbon , pour en parler à M. de Bemls. U trouva lldée excellente et me conseilla de faire un voyage en Hollande avec une lettre de recommandation de M. de CJboiseul pour M* d'A£fri, ambassadeur à La Haye, auquel on pourrait faire passer quelques millions en papiers royaux pour les escompter suivant l'avantage que je pourrais y trouver. Il m'invita à m^aller consulter d'abord avec M. de Bouleigne , et.surtout de n^avoir pas Pair d^un bomme qui irait à tâtons. Dès que vons ne demanderez point d'argent d'avance , me dit-il , on vous donnera toutes les lettres de recommandation que vous pourrez désirer.

Cette conversation me monta la tête, et le même jour, je vis le contrèleur-général , qui trouvant mon idée très-bonne ^ me dit que M. le duc de Ghoiseul serait le lendemain aux Invalides et que je devais lui parler , sans perte de temps , en lui remettant un billet qu'il allait écrire* Quant k moi , me dit-il , je fmi pas-

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