‹ Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt (volume 2)Chapitre 16 sur 25 · MÉ101KI · texte numérisé non relu

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Oui , car on ne me le rendra pas que je ne paie tout ce que je doU à celui qui Ta prâ.

— Combieo deres-Tons ?

— Quatre-vingts florins. Vons mVn aves donné

soixante-deux; donnez-moi encore quatre ducats, mou fil* est à vous et je deviens la plus henreuse des mères. Je TOUS remettrai mon fils k La Haye la semaine ' prochaine , puisque vous devez y être.

^ Oui, ma chère Thérèse, et au lieu de quatre duoats, en voilà vingt.

— Nous nous reverrons à La Haye.

Les transports de sa reconnaissance furent excessifs, mais je n éprouvais pour eUe qne de Tintérél et de la pitié , et mes sens restèrent dans Fimpassibi-^ lité la plus parfaite, malgré la vivacité de ses embrassemens. Voyant qne ses transport étaient en pure perte, eDe soupira, versa des larmes, et prenant sa fille , elle me quitta en me disant un adieu dans lequel se conl'ondaieut la tendresse et le dépit , et me réitérant Fassnranee de me remettre son fils à La Haye ,

elle partit.

Thérèse avait deux ans plus que moi ^ elle était encore jolie , belle même ; elle était blonde , remplie d*esprit et de talent ; mais ses charmes n^avaîent plus leur première fraîcheur , et n'ayant jamais eu pour elle qne des lubies de désirs, qu*nn goût de fantaisie, il n^était pas étonnant qn^elle n*eùt plus de puissance sor moi. Tout ce qui lui était arrivé, depuis six ans que je ne l'avais vue , intéresserait sûrement mes lecteurs > et serait un épisode digne de mon histoire } je Fécrî»

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rais volontiers si j'étais sûr de m'en rappeler exactement les circonstances ^ mais comme je n'écris pas un roman, je veux que rien que de vrai ne se trouye dans mes écrits. Convaincue d'infidélité par le margrave amoureux et jaloux , elle avait été chassée. £Ue s'était séparée de son mari Pompeati et avait suivi Un nouvel amant à Bruxelles, où elle avait fait un moment le caprice du prince Charles de Lorraine , qui , par un privilège particulier , lui procura la direction de tous les théâtres dans les Pays-Bas autrichiens. Avec ce privilège , elle avait embrassé Tentreprise la plus vaste^ qui lui oocasiona dMnormes dépenses ; de sorte qnV près avoir successivement vendu tous ses diamans et ses dentelles , eUe s était vue forcée de passer en Hollande , pour éviter d*ètre mise en prison. Son mari sMtait tué à Vienne dans un accès de rage causé par les douleurs qu^il éprouvait dans les intestins 3 il s était ouvert le ventre avec un rasoir et il avait expiré eu s'arracha nt les entrailles.

Les aflaires que j avais ne me permettaient pas d'aller me coucher. M. Casanova vint me faire visite et me pria à dîner, me donnant rendez-vous à la Bourse d'Amsterdam, lieu véritablement étonnant pour tout étranger. Les millionnaires qui ont Fair de manans y sont nombreux. Un homme qui n^a que cent mille florins est pauvre , au point qu'il n^ose pas négQcier pour son propre compte. J'y trouvai H. d'O. qui mt retint à dîner pour le lendemain à une petite maison qu'il avait sur l'Amstel , et M. Casanova me traita en prince. Après avoir lu ma généalogie, qui me fit tant de bien à

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Naples , il alla chercher la sienne , qu*il trouva précî- •ément la loéme j mêu fort indifférent à , il ne ût qu'en rare, tout m contraire de don Antonio de Naples qui en fit si grand cas, et qui m Vn donna de si bonnes niari|uea. Xi m'offrit cependant ses «crYices et •es hiiidèree en tont ee qoi r^gardett le eonneiee, si je venait k en avoir besoin* Sa fille me parut joUe et elle Tétait effectivement ^ mais je ne fus touché ni des dhamea de ta peraenne ni de ton esprit» Je n^étua oeenpë <|ne d'Eather et j*en pariai tant pendant le duMr que je forçai ma cousine à dire qu^elle iTétait pas jolie. Ohl feaunes, ee que voua nepaidonnea peint, c'est la beauté. Une feanue qui aait être jolie, triomphe laraqu'elle peut fermer la bouche à uu homme qui lui parie en faveur d'une autre, et qu elle croit ne pas pouvoir lui être cooparée. MademoiacUe Caaanova était Tamie d^Esther , et pourUat elle ne put supporter féloge de aea perfections.

Après le dîner , ayant vu de nouveau M. d'O* > il me dit que si je vonlaia donner aea obligationa à quinze pour cent , il les prendrait , que cela m'épargnerait les fraia de courtier et de notaire, et que lui, il attendraitun moment favorable de a^en défaire. Trouvant Foffre avantageuse , je conclus de suite , et après lui en avoir fait la vente soua seing {Hrivé , je pria une lettre de change & mon ordre sur Tourton et Baur. En se ré» glant sur le cours du change de Hambourg , je me trouvai avoir soixante-douze mille francs , tandis qu à cinq pour cent , je ne m*attendaia qu*à soixante^nenf mille. Ce bénéfice me fit le plus grand honneur auprès Je

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madame d^Urfé , qui ne s attendait peut-être pas à tant de loyauté de ma part*

Le aeir j'allai avee H. Pela à ZaaBdam , «or une bar- • que posée sur un traîneau à voile. Je trouvai ce trajet ^ extraordinaire, mais amusant et délicieux. Le vent ^ était on pea fort et nous aurions fait quiaxe millês anglais à Theure. Le mouvement paraît rapide comme celui de la ûèche qui fend les airs. On ne saurait se %iirer une ]foiti»e ni plus commode , ni pins solide , ni plus exempte de dangers. D n'y a personne qui ne consentît à faire le tour du globe dans une voiture pareille sur une mer de glace parDûtemeat unie. A la ▼érité, il lant avoir vent arrière, car on fie saarait aller à la bouliae , ni avec vent de côté , puisque le gouvernail est nul. Ce qui me £t un grand plaisir en arfme temps qneeda me çansa une véritable sorpriso 9 ce fut Texactitude avec laquelle denx marins baissèrent la voile juste au moment quHl fallait -, car le traîneau court long-temps encore par rinynlsion qu'il a d^jà , et 3 s'arrêta précisément an rivage ; si Ton avait baissé la voile une seconde trop tard, le bateau aurait pu se briser contre la rive , tant est grande la rapidité de son mouvement. Nous nous régalâmes d'excellentes perches ; mais le vent trop violent nous empêcha de nous promener. J'y revins une seconde fois i mais comme Zaandam. est oonnn ponr être la pépinière des marefaands hollandais qui , devènns nnllionnaires , veulent jouir de la vie à leur manière , je n'en parlerai pas. Noms reytnmes dbna un beau tratneauà denx chevaux qui appartenait à H. Pds, etijmeretintàsott^rjje

ne le quittai qû a minuit. Cet honnête homme me dit que puisque j'étais devenu son ami comme celui de M.

4 d'O. , je ne devais pas m'exposer à passer par les mains ^des juifs pour ma grande affaire, et je devais m'adres-

^ ser à eux sans détour. Cette ouverture me fut agréable ; elle aplanissait bien des difficultés pour un apprenti en finances; on verra quelles en furent les suites.

Le lendemain , la neige tombant à gros flocons , je me rendis chez M. d'O. de très-bonne heure, et je trouvai Esther d'une humeur ravissante. Elle me reçut fort bien , et en présence de son père , elle commença par me railler d'avoir passé toute la nuit avec madame Trentî.

J'aurais peut-être été un peu confus, mais son père lui dit qu'il n'y avait pas de quoi rougir , car rien m'empêchait un honnête homme d'aimer le talent. Puis s'adressant à moi : Dites-moi , je vous prie , Monsieur Casanova , qui est cette femme?

— C'est une Vénitienne dont le mari s'est tué il y a peu de temps ; je lai connue dans sa jeunesse et ily a six ans que je ne l'avais vue.

— Vous avez dû être agréablement surpris à l'aspect inattendu de votre fille? me dit Esther.

— ' Comment voulez-vous que cette enfant soit ma fille? Madame Trenti avait alors son mari.

— Oh ! cette ressemblance est si frappante ! et puis comme vous vous êtes endormi hier en soupant chez M. Pels !

— Mon sommeil était bien naturel , car j'avais passé la nuit blanche.

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— Je 8UÎ8 jalouse de quelqu'un qui sait le secret de se procurer un doux sommeil 9. car depuis long-temps

je n'eà jouis qu^après FaToir Tainemeof ' attendu des « heures entières; et alors je l'accepte avec r^ugnance, , car lorsque je me réveille^ au lieu de me trouver Fesprit plus libre , je suis engourdie, accablée par Tinsouciauce qui naît de la fatigue.

— Essayez , Mademo^ielle , de passer la nuit à éeouter la langue histoire de quelqu un qui vous in<téresse 5 mais que ce soit de sa propre bouche , et je voué promets que vous vous endormirez avec plaisir la nuit suivante.

— Ce quelqu'un n'existe pas.

— C'est que vms n'avez encore que quatorze printemps i plus tard cet individu existera.

— Peut-être 3 mais à présent je crois quil me faut des livres et le secours de quelqu'un qui puisse diriger mon choix.

— La chose ne serait pas difficile pour quiconque connaîtrait vos goAts.

— Paime Thistoire et les voyages ; mais pour que la lecture m'en plaise , il faut que je sois sûre que riea n'y est fobuleux ; car au moindre doute , je quitte le livre.

— Maintenant je crois pouvoir vous offrir mes services, et si vous daignez les accepter, j'espère vous servir selon vos goûts.

— J accepte vos offres, mais songez que je ne pardonne pas qu'on me manque de parole.

— Vous n êtes pas faite pour le craindre , et avant

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que je reparte pour La Haye^ je voua aurai prouvé que je tiens ce que je promela. ^

Elle me plaisante eneore tar le plaisir que j^aurais

h La Haye , où je reverrais madame ïrenti. Sa franchise , son eiyouement et son extrême beauté m'emflammaieot, et H. d^O. riait de toot son cœur de la gnerre que me faisait sa eharmaDte fîlle. A onze heures, nous montâmes dans uiS élégant traîneau, très-, commode, et nous nonsrendtthnes à la petite maison, où elle m^avait prévenu que je trouverais mademoiselle Casanova avec son prétendu. Rien , lui-dis-je, ne peut m'intéresser autant que vous. Elle ne me répondit pas , mais il me fiât 6e8e de juger que eelte assurance lui était agréable.

Effectivement, à quelque distanee nous aperçûmes le couple amoaranx venir à notre vencontre «malgré la neige. Nous descendons et après nous être débarrassés de nos fourrures , nous entrons dans un salon. Je fixe le prétends qni, api^ s*élre arrêté un instant à me considérer , dit un mot à Toretlle de mademoiselle Casanova. Celle-ci sourit et va dire à £sther deux mots en secret* Esther s^approdie de son père, loi parle bas, et vo3à tout le monde è rire. On me regardait; mais j'avais l'air de Tindifférence. Cela ne devait pas • m'en imposer , et la politesse exigeait que je les abordasse. On peut se tromper, dit H. d*0. ; il est même nécessaire de tirer la chose au clair. Mousieur Casanova, vous est-il arrivé rien de curieux pendant vo« tre voyage de La Haye à AmstM^lam?

A cette question , je jette les yeoz smr le prétendu ,

et je deyine de <iaoi U etil qnestmi. Aien de enrieaz, dis-je, que la rencontre d^nn joli personnage qui a?»!

envie de voir ma légère voiture renversée dan« un foMé , et je crois le voir ici.

A ces mets les rires redooiilèrent, et nons aoiis embrassâmes ; mais après qu'il eut fait le récit fidèle de la rencontre , sa maltresse , prenant un petit air covrroiicé , lui <tit qu*il aurait dù se battre* Esther» plus raisonnable , lui dit que son aonf aTait montré plus de bravoure en entendant raison ^ et M. d'O. se . déclara fortement de Tavis de sa fiHe; mais la beliîqneose amante , après atoir ùàt fmrade dPidées romanesques, se mit à bouder son futur. Je lui fis là-dessus une guerre qui plut beaucoup à Esther.

Pour ramener la galté : AUons , ailonS) dit la char^ mante Esllier d'un Ion ciijouu , mettons nos patins el allons vite nous amuser sur TAmstel , car j'ai peur que la fjiàce ne fonde* JVos hcmte de la prier de m^en dispenser , ce que j'aurais eependani fiiit l^en ^Imitiers; mais que ne peut Famour ! M. d'O. nous quitta. Le prétendu de mademoiselle CasanoTa m'attacha des pa* tins, et Toilà les demoiseDes eo tmin^ en courtes jupes, bien culottées en velours noir pour se garantir de certains accidens. Nous descendîmes sur la rivière, et me trouTant tonl^«fait noyiee dans le métier , le lecteur peut deriner la figure que je devais faire* iFobstinant cependant à vaincre ma maladresse , je tombai TÎngt fois sur mon dos en dang^ de bm casseip les reins. Saurais dA quitter la partie, mais la honte me retint , et je ne cessai quau moment où , à ma grande

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satisfaolîan, on vint novs appeler pour dBner. Hais je la payai cher , car lorsqu'il s'agit de nous lever de table , je me trouvai comme perclus de tous mes membres. Esther me plaignit et me dit qu elle me guérirait. On rit beaucoup et je laissai rire, car je m^aperçus que cetle partie n^avait été faite que pour rire à mes dépens , et voulant me faire aimer d'£sther , je faisais Taimable , certain que ma complaisance me mènerait sûrement au but. Je passai raprès-diuer avec M. d'O. , laissant aller les jeunes gens seuls surTAmstel, où ils restèrent jusqu'à la brune.

Nous parlâmes de mes vingt millions , et j'appris que je ne réussirais jamais à les escompter quVvec une compagnie de négocians qui me donneraient en échange d'autres papiers , et que dans cette opération même, je devais me disposer k taire de fortes pertes. Hais lui ayant dit que je ferais volontiers 1 affaire atec la compagnie des Indes de Gothembourg , il me dit qu^il en parlerait à un courtier, et que H. Pela pour* rait m'étre très-utile.

Le lendemain matin à mon réveil , je me crus perdu* Je souffrais le martyre. 11 me semblait avoir la dernière des vertèbres, quon appelle Vos sacrum, brisée en morceaux. J'avais cependant fait employer à me frotter presque tout un pot de pommade qu^^Ësther m'avait donné pour cela. Malgré mes soulïraaces je n avais pas oublié la promesse que je lui avais faite. Je me fis porter chez un libraire, où je pris tous les livres que je crus pouvoir Taniuser. Je les lai envoyai, en la priant de me renvoyer tous ceux qu elle aurait

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lus. £Ue fut exacte ; et en me remerciant beaucoup , eOe me fit dire d'aller Tembrasser ayaDt de partir , si si Tonkis ayoir un beau présent.

II n'était pas naturel que je négligeasse une pareille inyitatioD 5 aussi j Y de bonne heure , laissant ma chaise de poste à sa porte. La gouyernante me conduisit à son lit , où je la trouvai riante et belle comme Vénus. Je suis sûre, me dit-elle, que vous ne seriez pas yenu si je ne yous ayais fait dire de yenir m'embrasser. En disant «eela, mes lèyres étaient coHées sur aa bouche, sur ses yeux , sur tous les traits de son beau yisage. Voyant que dans ces doux ébats mon œil se portait sur son sein , et deyinant qne j'allais ni*ea emparer , elle cessa de rire et se mit en défense. Allez, me dit-elle méchamment , allez à La Haye vous amuser ayec la belle Trenti , qui possède un si joli gage de vo« tre tendresse.

— Chère Ësther , je ne vais à La Haye que pour parler d'affaires ayec Fambassadenr, et dans sU joura au plus tard yons me reyerrez auprès de yous , amoureux et uniquement occupé du bonheur de vous plaire.

— Je compte sur yotre parole , mait ne me trompez

pas.

Âlors elle me présenta sa bouche et me donna un baiser d adieu si ardent et si doux , que je partis atieo H certitude d'être heureux à mon retour. Le soir

j^arrivai chez Boaz à Theure du souper.

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