CHAPITRE V
Ma {brtime en Hollande. — Mon rel;oiir à Paris avec . . « le jeune Pompeati,
An nombre dea lettres que jetronvaià la poste , il y
en avait une du contrôleur-général qui mWnonçait cpiie vingt millions deffeta royaux étaient entre les maioa de M. d^Affri , qui ne les donnerait qn'à huit pour eent de perte , et une seconde de mon cher protecteur , fabbé de Bernis , qui me disait d'en tirer le meilleur parti possible, et d'être sûr que lorsque l^mhassiHieur > en ferait part au ministre , il recevrait ordre de consentir à la conclusion du marché , a moins que ce ne fût au-dessous de ce qu'on pouvait en avoir à la Bourse de Paris. Boaz , étonné de la vente avantageuse que j'avais faite de mes aeise actions de la compagnie de Gothembourg , me dit qu'il se faisait fort de me faire escompter les vingt millions en actions de la compagnie des Indes suédoise , si je voulais faire signer à Tambassadeur un écrit par lequel je m'engagerais à donner les effets royaux de France à dix pour cent de perte ,
en prenaiit las aetioBS tnédoMes à qninie an-dettus de
eeot 9 comme j'ayais Tendu aies adze* Taiiraîs consenti • itaa proposition , s'il n^avait pas exigé que je lui don- - naseetroianoiade tempa^ et que mon contrat ne fitkt ' anjel à changement dans le cas oû h paii se serait faite
pendant ce temps. Je ne fus pas long-temps à m'apercevoir que mes intérêts me rappelaient à Amsterdam , mais je ne Tonloa paa manquer à la parole que j'ayais donnée à Thérèse de Fattendre à La Haye. Elle arriva lieureusement le lendemain et elle m^écrivit aussitôt qu'dle m'attendait à souper. Je reçus ma ViOfl à la comédie , et le domestique qui me Tapporta me dit qu^il m attendait pour me conduire chez elle. Je rcyn- * •^oyai mon laquais | et j'allai la tronven*
Le guide me fit monter an quatrième éHÊgB AàuB unepauvre maison , et là je vis cette singulière femme , daiia une chambrette , avec sa ûl le et son fils. Une tafil^plàmfe au milieu de la chambre était recouTorte d^ttii tapis noir, et deux bougies décoraient cette espèce d^autf^l adulerai. La Haye étant une yille de cour , j^étais ridiement vétu , et mon luxe brillant faiaaît le plus triste contraste avec tout ce qui m'environnait* Thérèse habillée de noir , assise entre ses deux enfans ' derrière cette|Ud>le noire. me fit Timpression d'une Médée. On ne pouvait rien voir de plus beau , de plus intéressant que ces deux jeunes créatures vouées à »une sort^ opprobre et de misère. Je pris le garçon entre mes bras et je le pressai tendrement contre mon sein en Tappelant mon ûls. Sa mère lui dit que , dès pet instant , il devait me regarder comme son père. I^e
MÉUOIEÊS
garçon intelligent me reconnut j il se res80U?iot de m'avoir yu àVenUfe au mow de mai 1755, chez madame Mamoni , et cela me fit grand plaiair. Il était de petite taille, mais il paraissait avoir une excellente constitution ; il était bien ùàt et sa mine était apiritaelle. 11 ayait treize ana.
Sa sœur se tenait immobile , semblant attendre que son tour arrivât. Je la pris sur mes genoux, et au plaiêir que je trouvais à Tembrasser , il me semblait que la nature m^indiquait qu'elle était ma fille. Elle recevait mes caresses en silence , mais il était facile de deviner qu^elle jouissait de voir qu^elle m^intéressait plus que son firère. Elle n^avait qn'nn petit jupon trèsléger. Je sentais ses jolies formes et je baisais toutes les parties de son joli coi^ , ravi qu^nne créature si aimable me dût rexistence.
— N'est-ce pas, ma chère maman , ce beaumonsienr est le même que nous avons vu à Amsterdam et qu^on a pris pour mon papa , parce que je lui ressemble ? Mais cela n^estpas possible, puisque mon papa est mort.
— C est vrai, ma charmante amie, mais je puis être ton ami bien intime ^ me viaux-tu?
— Oh î oui ; et en disant cela , cette chère enKint mVnlaça de ses jolis bras et me donna mille baisers que je lui rendis avec délice)
Après avoir ri et plaisanté , flous nous mîmes à table , et riiéroïne me donna un souper fin et des vins exquis. Je n^ai jamais mieux traité, me dit-elle, le margrave dans les petits soupers que je lui ai donifés tète-à-tôte.
m CASAIIOTA.
Voulant étadier ie caractère de ton fib , que f aTaia promis dVmniener avéc moi , je m^attachai à lui adresser souvent la parole , et je vis bientôt qu'il était faux, dissimulé , toujours sur ses gardes , composaot ses réponses, et par conséquent ne les donnant jamais telles qu'elles seraient sorties de son cœur, s'il s'était abandonné à la nature. Tout ce qu'il disait était accompagné d'un dehors de politesse et de réserve que, sans doute, il calculait pour me plaire. Je lui dis que son système pouvait être bon quand la circonstance l'exigeait, mais qu'il y avait des momens où Phomme ne pouvait être heureux qu'autant qu'il était délivré de toute contrainte , et que ce n'était que clans ces momens-là qu'on pourrait le trouver aimable , si ^fTectivement il Tétait par caractère* Sa mère, croyant faire son éloge, me dit alors que sa principale qualité était celle d'être secret j qu'elle l'avait accoutumé à Tétre en tout et toujours 9 tt qn'ainsi elle souffrait sans peine qu'il fût aussi réservé avec elle qu'il Tétait avec tout le monde. Cela , lui (lis-je d'un ton assez sec , est abominable. Vous avez étouffé, peut-être, dans votre fils les précieuses qualités dont il est .^possible que la nature ait voulu le douer, et d'un ange qu'il aurait pu être, vous* l'avez mis sur la voie de devenir ùn monstre. Je ne saurais concevoir comment un père, quelque tendre qn^l fttt, pourrait ttfoir de raffectioft pour un fils constamment boutonné, *
Cette sortie un peu violente , mais qui provenait du sentiment d'amour que j'aurais voulu pouvoir éprouver pour cet enfant , semblait avoir étourdi la mère.
178 M&JIOUIS
— Ditea-moi , mon ami , si vous vous sentez capable dVvoir en vm toute la confiance qa*«n pèrea le droit d'attendre d^un bon fila , et si vons creyei pon^r
me promettre de n avoir jamais envers moi ni secret ni réserve?
— Je vous pronett que je mourrai |dut6t que de
me déterminer à vous faire un mensonge.
— C'est son caractère , me dit la mâre. Telle est l'iiorrenr «pie j'ai su lui inspirer pour le mensonge.
— C^est fort bien , Madame , mais tout en inspirant à votre fils une juste korreur pour le mensonge y vous pouviez lui donner une directim meilleure et qui Fau^ mit eonduit'bien plus sftrement au bonheur.
— Et comment peut-on mieux faire ?
— Très-faeilemoit. U ne faut pas inspirer de rborreur pour le mensonge, mais il frut enseigner à aime r la vérité eu la iaiaant briller de tout Téclat de la beauté qui lui est propre* C^est le seul moyen dç se rendre aimable, et dansée monde, pour être knmnSL, il faut être aimé.
— Mais, dit le petit, avec un air riant qui ne me plut pas et qui endbanta sa mjore, ne pas mentir et dire la vérité , n'est-ce pas la même chqse?
^ — Non , certes ,^il s^en faut de beaucoup , car pour ne pas mentir, vous n auriei qu^à ne rien dire, et alors diriex-vons la vérité? Il s*agit de déployer votre ame ,
mon cher fils , de me dire tout ce qui se passe en vous, autour de vous , et de me révéler même ce dont vous auriez à rougir* Je vous aiderai à rougir, et dans peu de temps vous ne vous trouverez plus dans le danger
(l'avoir à craindre de dévoiler toutes vos actions et tous vos «entimena. Lorsque nous nous connaUnNis mieax , noué verrais hma ytte , mon fik , « nous nous convenons. Sachez qu'il me serait impossible de TOUS considérer comme mon fils avant de vous aimer tendrement , et je ne saurais jamais oonsentir à me voir traiter de (>ère , à moins que je ne me voie traité par vous comme votre meilleflr ami. Vous sentez que mon affaire de déoentrir tout cela; ear fmrr suadei-Tous bien que je saurai deviner toutes pen-^ , sées, quelque finesse que vous employiez pour me les cadll^. Si je viens à vous recoimaitre faux et méfiant»je ne vous aimerai point , et certes, vous y perdrei. Ana*i sitAt que j^aurai terminé mes affaires à Amsterdam , nous partirons pour Paris* Je pars demain , et à mon retour j j*cisp$r9 in9«is trouver initié par votre propre mère dans un système plus convenable à mes sentimona et à votre bonheur. ♦
Ayant alor#|eté les yeux sur ma fiUe^ qpû avait éooulé dans% plli ^ luid.^ence tout ce que j avais dit, je lui vis les yeux gonilés et s'eliorçant de retenir ses larmes. Pourquoi pleures- tu ? lui dit sa mère j c'est une ^sdilise. A ces mois ren£uit hii sauta au cou ppur Pem?* ^brasser. Je viJ^^à n*en point douter, que son rire avait été aussi faux que ses larmes étaient vraies, parçe qu'elles venàiflnt du sentiment. Veux-ti^pussi t'en venir avec moi à Paris? lui dis-je»^ ^i^
— Oh! oui, mon cher ami, de tout mon cœur î mais avec maman ; car sans moi , elle mourrait*
— Si je te Fordonnais? lui dit la mère*
lli]10IR£S
— J^obéirais, mamau^ mais loia de vouS; comment pourrais-je vivre?
En disant cda , ma chère fille fit semblant de plen» rer. Je dis semblant , cair il était évident que la petite pariait contre son^œur, et sa mère dut s en apercevoir comme moi.
Je soaffrais véritablement de la fausse direction que
Ton donnait à cetfe petite créature, qui me semblait douée de beaucoup d'intelligence et de beaucoup de sentiiMnt. Je pris sa mère en particulier et je lui dis que si elle avait élevé ses enfans pour leur faire jouer continuellement ia comédie , elle s^y était prise à mer- ▼eille et «piVUe avait réussi à souhait ; mais que si eUe prétendait qu^ils devinssent des membres de la société , elle avait donné à gauche , car elle avait fait àeax monstres en herbe* Je ne cessai de lui £ûre les plus vifs reproches que lersc^ue je vis que , mal^ lea efforts qu'elle faisait pour se vaincre , elle fondit en larmes. S'étant remise bientôt après , elle me supplia de rester un jour de plus à La Haye, mais je lui dis qu'il m'était impossible de la satisfaire , et je sortis. Etant rentré Tinstant d après , la petite Sophie vint à moi , et me dit avec un petit air tendre et affectueux : Si vous êtes mon ami , il £iut que vous m^en donales une preuve.
— Et quelle preuve exiges-tu , ma petite ?
— Celle 4e venir souper demain avec moi.
— Je ne le puis , ma chère Sophie , car je viens de refuser à ta mère, et elle ne pourrait qu'être offeo» sée, si je t accordais ce que je lui ai refusé.
HB CASANQYA. 175
Oh ! Doa 9 non , mon ami , elle ne le sera pas , car c^eat elle qui m'a dit de youê en prier*
Je me mis à rire , comme de raison ; mais sa mère
Tayant appelée petite sotte, et monsieur son frère ayant ajouté quUl n'aurait jamais commis une pareille indiscrétion , je tIs cette pauvre enfiuit confondue et presque tremblante. Je me hâtai de la rassurer, me souciant peu de plaire à sa mère, et je lui insinuai des principes bien différens de ceux qu^on lui ensei-* gnait, et quVlle écouta avec une sorte d^avidité qui prouvait que son jeune cœur était encore apte à la direction la fdus morale. Peu à peu son regard s^édair* cissait; je voyais que j^avais fait impression, et quoique je ne dusse point me flatter qu'elle serait durable, puisqu'elle restait sous la triste influence de sa mère , je finis par lui promettre d'aller souper le lendeipain ayec elle i mais , lui dis-je , à condition que tu me donneras un souper bien simple et une seule bouteille de Chambertin ; car tu n'es pas riche.
— Je te sais bien , mon dier and ; mais maman mVi dit que c'est vous qui paierez tout.
Cette réponse naïve me fit partir d'un grand éclat de rire , et malgré son dépit | la môre dut en frire autant. La pauvre femme, toute rouée qu'elle était, prenait cette naïveté naturelle pour de la bêtise^ mais moi je n*y voyais qu'un brillant brut qui ne demandait qua être poli*
Thérèse me dit que le vin ne lui coûtait rien , que le iËUs du bourguemestre de Rotterdam le lui fournissait, et qu'il souperait avec nous le lendemain , si je
■ÉMOIHBf
le permettais. Je ïui répondis en riant que je le verrais avec plaisir, et je parti» après avoir tendremeiit embrané ma fille , pour laquelle je me tentaia beauoenp de tendresse. J'aurais fait les plus grands sacrifices pour que la mère me la doqnât , mais mes prières auraient été inalUea , earj^ayaMclevîoéqn^eUe la gardait comme une retaoaroe poor aa TieOleiae* C'est une façon de penser commune aux aventurières , et Thérèse rétait daoa toute Tacception du mot. Je remis à Thérèse vingt dœats pour <|a'elle les employât à habffler mon fîls adoptif et ma petite Sophie , qui , par un monvement spontané de reconnaissance , vint m^embrasser les larmes an yeax* Joseph Touhitm^tiaiser la main, mais je lui dis qu*un homme s'avilissait à baiser la main d'un autre homme , et qu'à Tavenir , il ne me tén^pignerail sa reconnaissaBoe qu'en m'emhrassant ainsi qn^n fils doit embrasser son père.
Au moment de partir , madame me fit voir un cabinet où les deux en&ns couchaient. Je devinai son in-
vitation , mais les temps n'étaient plus Esther
m'occupait tout entier.
Le lendemain , je trouvai chez ma comédienne le fils du bourgnemestre , jdi garçon de yingt à vingtdeux ans , vétu simplement , mais n^ayant aucun usage du monde. Il lui était permis d'être Tamant de Thérèse; maïs à mon égard , il devait observer des convenances que mon air et mon ton pouvaient loi prescrire. Thérèse , s'apercevant qu'il voulait jouer le rôle de tenant et que ses allures me choquaient, le traita en «uhakeme, et il ne tarda pas à s'en apercevoir.
D& CASAriiOVA. 177
Après avoir condamné la parcimonie dans les mets et vanté 1 excellence des Tins çu'ii fournissait, il sortit, nons laiamit seuls au dessert. Je partis moUmèam' ▼ers les onze heures, en rassurant que je la reverrais une autre fois avant mon départ. Une princesse de Galitzin , aée Cantimir , m^aTaît ÎDTÎté à dîner , et cet iKmneur me fit perdre un second jo«r*
Le lendemain je reçus une lettre de madame d'Urfé **! avec une lettre de change de douze mille francs sur Boas. Ses actions, me dy^ait-eHe, ne lui coûtant que soixante nulle li anes , elle ne voulait pas y gagner , et elle espérait que je lui ferais le plaisir d^accepter mon courtage d'amitié* L^offire était laite avec trop de noblesse pour que je la reibsasse. Tous le reste de sa lettre n'était quun composé de bizarres chimères. £Ue me disait que son génie loi avait révélé que j*allais retourner à Paris avec un jeune garçon né de raccouplement philosophique, et qu'elle espérait que j'aurais pitié d'eUe. Singulier hasard ! bien lait pour confirmer cette pauvre femme dans ses rêveries. Je riais d*avance de TefTet qu allait produire sur elle Tapparition du fils de Thérèse , qui notait certes point né d*mi accouplement philosophique, ni d*un accouplement snnple.
• Boaz me paya mes douze mille francs en ducats, et je m^en fis un ami, car il me remercia de cette fayeur - qui lui valait sans doute quelque bénéfice; ïor est une marchandise en Hollande et tous les paiemens s'y font ou en argent blanc ou en papier. Dans ce moment, • Tagioétantun peu élevé, personne ne voulait desducats.
TOM£ YI. 16