‹ Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt (volume 2)Chapitre 19 sur 25 · DS CA8A1I0TA · texte numérisé non relu

DS CA8A1I0TA

fut que nous apprendrions le lendemain une grande nomvelle de Bourse. ^

— » Et qoeUe nowtBe , mon elier papa?

— Je suis décidé à prendre pour moi seul , moyen- - oant trois cent mille flormt, le Taissean ^*on croit perda. On dira que je ains fou, maiê fou qui le dira. Je le serais sans doute , si , connaissant d'une manière • évidente la divinité de loracle 9 je pouyaia encore con- •errer le moindre <kinte*

çlier monsieur d^O. , tous me faîtes trembler ; je vous ai dit que loracle m^a souvent trompé.

. Ce n^a pu être , mon ami , qae lenqoe aea réponses étant amMgnés , tous n^en avei point saisi le véritable sens; mais dans le cas actuel, c'est d'une évidence palpable. Je gagnerai trois millions de florins , ou je perdrai me somme qui ne me minera pas*

Esther , enthousiaste et éblouie par la rctrouvaille du portefeuille , dit à son père qu'il devait se hâter. De mon cAté je ne ponvnis plos rocvler ; mais j'étais retombé dans la tristesse. M. d^O. s^en apercevant, s^empressa de me tendre la main , en me disant : Supposé que rorade ait menti cette ioU^ j.e n'en serai pas moins votro «ni. Cette assarance me console, lui dts-

je; mais comme il s'agit ici d'une affaire de la plus grande importance , permettez-moi de consulter Forade une seconde fois snr le même si^t , avant de Tout aventurer à exposer trois cent mille florins. Cette pro* position enchanta le père et la fille , qui ne pouvaient asseï m*exprimer leur j<rfe et leur reconnaissance dn ce que je me montrais si someux de leurs intérêts»

Voici un fait véritablement surprenant et qui pourrait induire à croire à la fatalité. Sans doute je trou* Terai maioto lecteor» iD<a<édalas ; nais coiBHie ces Mé* moireè ne TemNit le jour que quand je se serai plus de ce inonde , je n aurais aucun intérêt à farder la vérité, d'autant plus que je n*éoris que pour charmer nos loisirs. T ereira qui voudra , umis voîei le lait dans toute sa simplicité Je fis moi-même la question , la pyramide et toutes les préparations cabalistiques, SS9S vouloir qu*Ssther s^en méUâ. J'étais ravi de me vmrà temps d'mpécher m extrême in^mdence , ^et j'élii^ fermement déterminé à le faire. Un douUe sens 4^ j^étais le maitare de faire sortir de ma plume devait abattre le eourage de M. dX)* et anéantir son projet; ce double sens , je l'avais bien conçu , et je me croyais certain de l'avoir exprimé en nombres. Dans cette per AiasioB , JKsther connaissant pariaitement Talphabet , je lui dis de tirer la réponse et de la traduire , ce qu^eile fît en un clin d'œil ; et qu'on juge de ma surprise quand je lut entendis lire oes paroles :

« Quand il s*a§it d*un fiût pareil, en ne doit ni craindre ni hésiter. Votre repentir serait trop douloureux »

On sentira qull n^eo fallut pas davauta^. Le père

et la fille coururent m^embrasser , et M, d'O. dit qu'à l'apparition du vaisseau, la dixième partie du bénéfice m^était acquise* La surprise m^empéchait de répondre, car Je me croyais sAr d^avoir écrit erûire et hasarder y au lieu de craindre et hésiter. Mais telle ^t ractiott de i'in&tuation sur les esprits prévenus , que

M. d^O. ne voyait dans mon silence que la confirma^ tion de Finfaillibilité de ma science. £aQn , je ne pouvais plut reculer et je pris mon parti, laissant an hasard la bonne part qu^il a malgré nons sur notre des» tinée. /

Le lendemain j'allai m elablir ebez £siber dans un appartement supeil>e , et le surlendemain je h menai seul au concert, où elle me plaisanta avec esprit sur la peine que devait me causer Fabsence de marlan^ Trenti et de ma fille» Esdier me possédait entièrement i je ne vivais que pour Fadorer et je ne pouvais me refuser à Févidence de sa tendresse 3 af^ Ëstfa^r avait des principes, je ne le possédais pas, et je sédbais d^amonr et d^inenition»

Quatre ou cinq jours après mon installation chez mes amis, M* d^O. me communiqua le résultat d'une conférence qu^ avait eue avec M. Pels et les chefii de six autres comptoirs sur mes vingt millions. Ils offraient dix millious argent comptant, et sept millions de papier qui donneraieni cinq et six pour cent, avec un rdbais d*un pour cent de droit de courtage. En outre , ils renonçaient aux douze cent mille florins que la compagnie des Indes française devaità la compagnie hollandaise*

11 m'était impossible à ces conditions de rien prendre sur moi, quoiqu'au fond je les trouvasse assez raisonnables, vu la pénurie où se trouvait le trésor de Louis XV à cette époque. Je m^mpressai d'expédier copie de la proposition à M. de Boulogne et à M. d'Affiri , en leur demandant unepronf teséponse. Je la tais.

UÈStOlhSS

Ç118 au bout de huit jours de la main même de M. de Courleii par ordre de M* de Boulogne , et d*aprés la-quelle je derais refoser net de pareilles propoeitiona et me reodre à Paris , si je ne pouvais trouver à faire tm meUlenr marché* On me répétait que la paix était certaine, quoiquVn Hollande on tùH d^one opinion bien dilTérente ce sujet.

Je serais parti probablement de suite pour Paris , •ans nne circonstance qui n'étonna qne moi dans la famille dont j^étais , pour ainsi dire , derena membre. Le courage de M. d^O. s^était singulièrement accru , et comme si IMe hasard a^ait Yonla me rendre prophète malgré moi , depuis trois jours on avait reçu & la Bourse des nouvelles du bâtiment que l'on croyait perdu , et que , sur la foi de mon oracle , M. d'O. avait acheté ponr trois cent mille florins. Ce Taissean était à Madère. Qu^on se figure la joie d'Esther, mais surtout la mienne, quand nous vîmes ce brave homme entrer d^nn air triomphant et nous confirmer cette heùrense nouvelle ! fai assuré , nons dit-il , le vaisseau à Madère jusqu^au Te xel et pour une bagatelle ; ainsi , mon ami , ajouta-t-il en s*adressant à moi , dès ce moment, vons pouvez disposer du dixième du bénéfice dont je vous suis redevable.

Le lecteur devine combien tout cela m'était agréable i mais ce qa*il ne saurait deviner, à moîiifi' qu'il ne me connût aussi bien que moi-même , et la chose est impossible , c'est l'embarras oà me jetèrent les paroles suivantes:

Vous êtes , me dit ^« 9 riche maintenant

Dl CASANOVA.

' pour VOUS établir avec nous, et voos êtes certain de deveoir immeosénent riche eu très-peu d^années, sans autre oocnpation Tolre caliale* Je serai TOtre ageot, meii ami ; faisons maison ensemble, et si ma fflle vons plaît et qu'elle vous veuille, vous serez moi\ ûU quand vous voudrez.

La joie et le bonhenr briUaient dans les yeux d'Esther, et moi qui l adorais , je ne lui laissais lire dans les mieos que la surprise ! J'étais devenu stupide d^ bonbenr et de contrainte* Je ne m*en rendais point compte , mais sans donte cette répugnance inyincible que j'éprouvais pour le mariage agissait en moi à mon insu« Après un asses long silence, retrouvant la parole, je m*évertnaiii leur parler de reconnaissance, de bonheur, d'amour, et je conclus par leur dire que, malgré la tendresse que j^avais pour Eslher, je devais, «vant de me fixer, retourner à Paris pour raffaire

' dlionneur et de confiance dont le gouvernement m^avait chargé ^ mais qu a mon retour à Amsterdam j^étais certain de pouvoir décider de mon sort.

Cettç longue péroraison eut Part de leur plaire; Ësther se montra très-satisfaite et nous passâmes dans la joie le reste de la journée. Le lendemain, M. d'O. donna un superbe dîner à plusieurs de ses amis qui le félicitaient dé sa bonne fortune, mais qui ne trouvaient à expUquer le courage de M. d'O. qu^en assurant qu'il avait en connaissance de rexistence du vaisseau à Ma-

' dère , quoiqu^aucun ne pût former une conjecture probable de la manière dont il avait pu en être instruit

> Avant persmuie. ^

HÉMOI&ES

Huit jours après cette bonne fortune , il me donna rultimatniit sur Taffitire yingt «nilUons. U portait que la France ne perdrait que neuf pour cent dans la vente de cette somme et que je n'aurais droit à aucun conrtaf^* ,

\ J'envoyai tout de suite copie de ce marché à M. d'Af- M , et le suppliant de Texpédier sans retard et à mes firads à M. le contrAIear^général avec une lettre dans laquelle je lui mandais que Faffaire serait irrévocableblement manquée s'il différait un seul jour d'envoyer à M. d'Aifin plein pouvoir de me délivrer Faatorisalâoii qui m'était nécessaire pour stipuler. J'écrivis dans le même sens à M. de Gourteil et à M. le duo de Ghoiseul , les prévenant que , dans la transaction , je n'obtenais rien pour moi, mais leur disant que je n'en conclurais pas moins une aiïaire qui me paraissait avantageuse , et qae d'aiUeim j'étais certain qn^on me rembourserait de mes frais à Versailles , où l'on ne me refuserait pas l'indenuiité que j'avais droit d'espérer.

Comme nous étions en carnaval, M. d'O. trouva è propos de donner un bal. Il y invita tout ce qu'il y avait de pins distingué à Amsterdam. Le bal «t le aoaper furent des plus magnifiques , et Esther, couverte de diamans , y dansa toutes les contredanses avec moi, et y Aarm tout le monde autant par ses grâces que par sa beauté.

Je passais toutes mes journées avec Esther, etchaque joumotts devenions plus amonrenxetplusmaBieurenx ; car nous nous consumions dans une abstinence qui

GASAROYA.

Be faisait que nous irriter en augmentant nos désirs.

fialkw me é à é wimmt , mab flm .Mg» parppncipea q«e par tempérament , elle ne mWeordait ipie -idlee li- ■ bertés insignifiantes. Elle n'était prodigue que de iMÛsera ; maia les iNUsers , loin d'être m palliatif , ne sont qsfmk stimalant ; Pamonr me rendait ftineiu. Elle me disait , comme toutes les prétendues honnêtes filles 9 qu'elle était sûre que je ne 1 épouserais pas si elle consentait à me rendre heare«x, et qoedèsqn'ellese-» rait ma femme , elle serait toute à moi. Elle ne croyait pas que j^étais marié , car je 1 avais trop assurée du contraire et cette' assurance s*accordait ^p bien avec ses désirs , mais eOe était persuadée que j'^mie que^ que fort attachement à Paris. J'en convenais , et je rassurais que j'allais me dégager ^tiérement * pour n'être plus qu^à eiie , et que je Toukis unir nos desH* nées par un lien indissoluble. Hélas? je mentais, car Esther était inséparable de son père , qui n'avait que quarante ans, et je ne pouvais me faire à Tidée de me fixer irrévocablement en Hollande.

Dix à douze jours après avoir envoyé Fultimatum , je ^jas une lettre de M* de Boulogne qnim'iafonnait que M» d'AflH était muni de fentes les instraeticins que je pouvais désirer pour conclure l'échange des vingt millions , et M. Tambassadeur m'en adressa une entre qui confirmait les assertiotfs du contrêleur^général. Il m'avertissait de prendre bien mes mesures , car il ne livrerait les effets royaux qu'en recevant en espèces courantes IS^âOO^OOO francs.

Le douloureux moment de h séparation étant ar*

MO

■ÉMoiafis

rivé , nous ne nous géoâme.s pas dans Texpression de D06 regrets , et nous versâmes ensemble d'abondantes larmes* fisther me remit la "râleur deux miHe livres sterling que jWais gagnées facilement et sans préméditation le jour de la perte du portefeuille , et son père, selon ma disposition , me doaiia cent mille florins en lettres de change snr Tonrtoii et Banr et sur Paris de Monmartel , avec une quittance de deux cent mille florins qui m^autorisait à tirer sur lui jusqua Fextinotion de tonte la sonuM». Au momait du départ, mon Esther me fit présent de cinquante chemises de la plus belle toile de Hollande^et de cinquante mouchoirs de M mulipataHi

Ce ne fut pas Pamour de Manon Balletti , ma» Uen une sotte et ridicule vanité d'aller figurer dans ce somptueux Paris , qui me fit quitter la Hollande. Mais telle était la sotte trempe que j'avais reçue de la aère natur^, que quinze mois passés sous les Plombs n'avaient pas été suifisans pour guérir la maladie de mon esprit. Au reste, en reportant plus loin ma pensée, je ne dois pas m'en étonner , car les vicissitudes sans nombre que j'ai éprouvées depuis n ont pas opéré cette heureuse gnérison. U y a des maux physiques et moraux qui sont tncaraUes. Le destin est un mot vide de sensj car c'est nous qui nous le faisons, malgré Paxiome des stoïciens : voletUm ducit, nolentem trahit (i). fai trop d^indnlgeiice pour moi quand je m'en fiûs lapplicatioa.

(i) Il conduit celui qui veut suivre, il traite celui qui

résiste.

DE CASAROYà. 207

kprèê avoir juré à Esâier de rereiiir'al^iit k fin de

Tannée, je partis avec un commissionnaire de la compagnie qui avait acheté les papiers de France, et j*arrivaià La Haye, chezBoaz, qui me reçut avec un air d^étounement mêlé d^admiration. 11 me dit que j'avais fait un miracle et que je devais me hâter de retournera Paris quand ce ne serait que pour y jouir deTencens dés fé» licitations; mais, ajoula-t-il , il est impossible que vous ayez si bien réussi sans avoir trouvé le secret de per* ' snader que la paix est près d^étre condne. Non ., hii dis-je, je ue les ai point convaincus , car ils sont persuadés du contraire, mais je puis vous assurer quW effet la paix est sur le point d^étre faite* Si vous voulez, me dit-il, me faire donner cette assurance par écrit, je vous fais présent de cinquante mille florins en diamans* La certitude qu'en a Tambassadeur ne saurait, lui dis-je, être majeure de la mienne^ cependant je ne crois pas que la chose soit encore tellement s^e que vous deviez hasarder vos diamans*

Le lendemain , je terminai tout avec Tanibassadeur, et le commissaire repartit pour Amsterdam.

J*aHai souper chez Thérèse , et je trouvai ses enfans très-proprement vêtus. Je lui dis d'aller le lendemain m'attendre à Rotterdam pour m'y consigner son £ls, parce que je ne voulais pas fournir matière aux mauvaises langues en Tem menant de La Haye.

Je pris chezBoaz des diamans et autres bijoux pour quarante, mille florins et je lui promis de descendre chez lui quand je reviendrais à La Haye. Je ne lui ai point tenu parole.

3011 M£jlOia£5

Thérèse à tlotterdam me dit qu^clie sayait que j^avais gagné ua demi-million à Amsterdam , et qu^elle ferait ta fortoM 5 oi db poviait quitter k et aller s'établir k Loodrea. VBë avait «attrait S<^Aie à me dire que ma fortune était TeiTet des prières qu'elle atait adroiaéei à Dim pour mon benliear. Je na oA portait le eoup , je ris beanoonp de la fiaesae de la mère et de la piété de la fille , et je me contentai de lui donner eent ducats , loi promettant de lui en envoyer eent antres la première fois qn'die mUcriraît de Londres. Il me fut facile de voir que la comédienne trouvait la somme bien modique , mais je ne me laissai point teisoher et ne loi en donai pas daMuitaige. £Ue attendit le neoMot où j^dlaia monter en voiture peur me prier de lui donner encore cent ducats , et je lui dis à loreille que j'allais lui en compter mille , si elle voulait me donner ma ûlle. EHe réIiéeUt un manMHst , puis elle me dit qu^il lui était impossible de s^en séparer. Je sais bien pounpioi, lui répliquai-je ; puis tirant nne. montre de mes goussets, je la donnai à Sophie, je l'embrassai et je pavtis. J'arrivai ii Paris le 10 fitvrier et je pris un superbe logement à côté de la rue MontorgueiL

UE CâSAROVA* Mt»

Réception flatteuse de mon protecteur. — Vertiges de madmiA du iViinuMii

Pandaat mon court voyage do La Hayeà Paris , j*e«o toot le temps ds' m'apereèrotr que Tame de mon flii adoptif n^était pas aussi belle que son petit individu était joli.

La partie de Féducation que sa mère avait le pltM soignée en lui , c^était , comme je Taî dit , la discrétion. Cette qualité dans son fils était celle que son propre intérêt Toulait qn^ eût depréftrenoe , et mes leelenrs n^ont pas besoin que je sois plus explicite; mais Fen* iànt, en suivant la direction que lui donnait sa mère y n'ayant pas asses de raison pour se modérer, avait outré la discrétion , et cette qualité se trouva bientôt accompagnée de trois grands défauts , la dissimulation^ la mtôanceet la fimsasb confidence ; bean trio de men^ songes dans un individu qui touchait k peine an com« mencement de la puberté. Non-seulement il ne disait

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pas te qu'il savait, mais il faisait semblant de savoir

ce qu'il ne savait pas. Pour bien réussir ^ il sentait qu'il devait se rendre impénétrable , et pour Tétre , il s'était habitué à imposer silence à son cœur et a ne jamais rien dire qu'il n eût arrangé d'avance dans son esprit* D croyait être prudent quand il induisait en erreur , et comme son cœur était incapable d'aucune impression généreuse , ce petit malheureux semblait condamné à ne jamais connaître Tamitié et à n*avoir jamais d'ami.

Prévoyant, que madame d'Urfé compterait sur lui pour raecomplissement de sa chimérique hypostase , et que plus je lui ferais un mystère de sa naissance , plus son génie lui ferait forger des extravagances, je lui ordonnai de ne rien cacher de tout ce qui le regardait, si une dameà - laquelle je le présenterais venait à lui fiiire des questions tète-à-téte. Il me promit obéissance, mais il ne s'attendait pas à l'ordre que je lui donnais d'être sincôre*

. En arrivant à Paris , ma première "risite fut à mon protecteur, que je trouvai en grande compagnie* Je .vis dans son cercle Tambassadeur de Venise» qui ne fit pas semblant de me connaître. Depuis quand à Paris? ^e dit le ministre en me prenant la main*.

— Depuis ce moment* Je sors de ma chaise de pos^e. • '

— AUes donc à Versailles ; vous y trouverez le duc de Choiseul et le contrAleur-général* Vous avez fait des merveilles^ allez vous faire admirer, et revenez .me voir après* Dites à II* ,1e duc que j'ai expédié à

Dr CASAHOYA. M

Voltaire un passe-port da roi qui le nomme'son' gen>^ tilhomme ordinaire.

On ne va pas & Versailles à midi; mais c'était le lan- • gage des ministres quand ils étaient à Paris.' Cest comme si Versailles avait été au bout de la rue.

Au lieu d'aller de suite à ce séjour fastueux des iroîs de France , je me rendis chez madame d'Urfé. *

Cette dame me reçut en me disant que son génie lui avait fait connaître qu'elle me verrait le même jour, et qu'elle était enchantée de sa véracité. Corneman m'a dit que ce que vous avez fait en Hollande passe pour merveilleux ; mais moi j'y vois une merveille d'un autre genre , car je suis sûre que c'est vous qui avez accepté les vingt millions* Les fonds sont en hausse et on verra dans la semaine une circulation de cenif millions pour le moins. Vous ne vous offenserez pas que j'aie <Mé vous faire nn présent si mesqiun; car douze mille francs sont bien peu de chose pour'vous. Vous n^y verrez que lamitié qui a voulu parler.

— Son langage est justement apprécié*

— Je vais ordonner au suisse de tenir porte close , car je suis trop heureuse de vous revoir pour consentir à ne pas vous posséder tout entier.

Je ne répondis à ce compliment flatteur que par une profonde révérence, et je la vis tressaillir de joie quand je lui annonçai que j'avais amené de Hollande un jeune garçon de douze ans , que j avais Tintention de placer dans le meilleur pensionnat de Pari» afin de lui faire donner une éducation soignée. -

— Je me charge de le mettre chez Viar, où sont mes

Deveux» Gomment .6e nomm6*t41? Ou est-il ? Je (Bais , bien ce qae o*e8t que ce garçon ! il me tarde bien de le voir. Pourquoi, Monsieur Casanova., n^êtes-vous pas descendu chez moi?

Ses questions ;et ses ré|k>B8es se «necédaient avec ii|n§ rapidité e^râme j il m aurait été impossible de trouver à -plms^ xm syUabe au milieu de tout cela, quand bien mâme je l'aurais voulu 5 mais j'étais bien aise de lai voir^eter son premier feu et je n avais garde de Tinterrompre. A^i premier moment de silenoe, je lui dis que j'aurais Phonneur de lui présenter mon jeune homme le surlendemain, car le lendemain était destiné à Versailles.

— Ce précieux jeune homme parle*t-il firançais ? £n attendant que jWrange tout pour sa pension , il ffM dMohunent que vous le laissiez chez moi.

• — Nous parlerons de cela après-demain , Madame.

~ Qu'il ,490 tarde d!âtre i-cet apirèsKienima 1

En quittant nmdame d'Drfé , je me rendis à mon bureau , et j>us la satisfaction de trouver t^ut parfaitement en oidre^ De là, je me rendis i la Comédie- Italienne , et Sylvia jouait ce soir-là. J'allai la trouver dans sa loge où elle était avec sa fille. Mon ami , me ditreUe en me voyant, je sais que vous avez fiik de très-bonnes affaires en Hollande, jet je vous en fais mes félicilatiop. îTe k surpris agréablement en lui. disant que Favâis travmllé pour sa fiUe , et Manon rougit et baissa les yeux d^une manière assez significative. Je serai des vôtres 4 souper, ^outai^je, et la nous eauserona "à notre aise. En les quittant , j'allai

DI GASAROVA.

me placer 4 ^amphithéâtre, QuelL» surprise ! je t» dam une des preni&m loges maduma X. C* Y. 9mc *

toute sa famille. Je ferai plaisir à mes lecteurs en leur contant ici leur histoire.

Madame X. €• V*, Grecque dVrigine, «tait veave d'un Anglais qui Tavait rendue mère de six enfans , dont quatre ûlies* A «on lit de mort, n ayant pas la forcené j||Hstevaiix tannes de sa femme, il embrassa le catholicisme ; mais ses esfans ne pouvant pas hériter d^un capital de quarante mille livres sterling que le déftiiitkissaitenAnglet€»m,àmoinsdesedecku(W anglicans , la famille reprenait de Londres, où la yeawe avait rempli toutes les formalités voulues par les lois ai^laises. Que ne lait pas faire Tkilérte 1 An reste , il ne faut pas en Tonloir anx personnes qui , dans ce cas , cèdent aux préjugés consacrés par les lois des nations.

Nons étions alors au commencement de Tannée 1758, et cinq ans auparavant , me trouvant à Padoue , j'étais devenu amoureux de la fille aîoée , en jouant la comédie avec elle ; mais quelques mois après , étantà Venise, madameX, G. Y* trouva bon de mWdure de sa société. Sa fille me fit supporter en paix Taffront que me faisait sa mère , par une charmante lettre que j'aime en« core k relire quelquefois. Je dois avouer au reste qu'alors il me fut d'autant plus aisé de prendre mon mal en patience , que j^étais occupé de ma belle reUgieuse M. M. et de ma diacmante C* Cependant mademoiselle X. C. V., quoiqu'elle n'eût que quinze ans, éLiit une beauté parfaite, d^autaut plus ravissante quaux charmes de la figure elle joignait tous les avantages

tu ' nttonis

d*un esprit eulliTé, dont les prestîgeè sont soiivent'

plus attrayans que ceux des perfections physiques* Le comte Algarotti, ehambellan du -roi de Prusse, Ini donnait des leçons, et plusieurs jeunes patriciens visaient à la conquête de son cœur. Celui qui paraissait avoir la préférence , était Faîné de la famille Memmo de S. Marcuola. Ce jeune homme mourut un ai]^ après procurateur de St-Marc* " ' ^

On peut se figurer quelle fitt ma surprise de revoir cette famille au moment oà je Tavais perdue de vue. Mademoiselle X* C* Y. mereconnut de suite , etm'ayant montré à sa mère , celle-ci' me fit signe ' de révmtail l et j^allai les trouver dans leur loge.

Elle me reçut de la manière la plus affable, en me disant que nous n^étions plus à Venise et quelle espérait bien que je ue lui refuserais pas le plaisir de Faller voir souvent à ïhàuA de Bretagne, rue Saint-Andrédes-Ârts. Je lui dis que je ne voulais point me rappeler Venise , et sa fille ayant joint ses instances à celles de sa mère , je leur promis de me rendre à leur invitation.

Je trouvai mademoiselle X. C. V. extrêmement embellie , et mon amour , après un sommeil de cinq ans, se réveilla avec un degré de force que je ne puis comparer qu'au degré de perfection que celle qui en était l'objet avait acquis dans cet espace de temps. Elles me dirent qu^elles passeraient six mois à Paris avant de retourner à Venise. Je leur dis que je comptais m'établir dans cette capitale, que j'arrivais de la Hollande , et que devant me rendre le lendemain à

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VenaiHes,^ je ne pourrais leur offrir mes bommages que le surlendemain. Je lenr fis également V^oUre 4t mes services , en leur laissant apercevoir que je pouvais an besoin lenr en rendre d^importans*

Mademoiselle X. G. Y. me dit qa*elle savait que -ee que j^avais fait en Hollande devait me rendre cher à la France 9 qn^elle avait toiiyours espéré me revoir , et qne ma fameuse fuite des Plombs leur avait feit le plus grand plaisir 3 car, ^outa-t-elle, nous vous avons toujours aimé. \

— Je ne m^en suis pas toujours aperçu de la part de madame votre mère , lui dis-je à voix basse.

— ITen parlons pas , me dit-elle à demi-voix 3 nous avons appris toutes les circonstances de votre merveillense évasion par une lettre de seize pages cpie votis écrivîtes à M. Memmo. Nous en avons tressailli de joie

et firissonné de peur.

— Et comment avez-vous su cpiej'étaîs en Hollandé?

— - Nous en avons été informées hier par M* de La Popelinîére.

M. de la Popelinière , lermier-général , que j'avais connu sept ans plus tôt à sa maison de fassy, vint précisément dans la loge an moment où mademoiselle X. C. V. prononçait son nom. Après m'avoir fait un léger compliment, il me dit que si je pouvais procurer de la même façon vingt millions à la compagnie des Indes , il me ferait créer fermier-général. Je vous conseille, Monsieur Casanova, ajouta-t-il, de vous faire naturaliser Français avant qu'on sadie que vous avez gagné un denû-million.

biyiiized

— Un (lemi-milliiKi! ttonakuArj je voudisis bîem

«— Vous ne pouvez pas avoir gagné moins que cela.

— Je vous msfiure 9 Monaieur, que cett^ affaire me

— Vous avez raison de purler ainsi. Au reste , tout k mmide est jaloux de vous eonnaitre^ car la Fjcaiige Toiif ard^ê gMuMlea oWgali#iBt : ¥om mol ca«séiuie Jieureose hausse daas ka faadU«

Au sortir du spectacle , je me rendis chez Sylvia et j*y fiiaCélié oomme Teufuit de la maismi maia à mon tour je lenr donnai des preunret ipie je Toidus être Gooaidéré comme tel. 11 me semblait que c^était à Tin-

({naja dama toute na foitiiiie. JTengageai le f>ère<, la mère , la fiUe et lea deux £ls à recevoir les présens que je leur avais destinés. Ayant le plna riche dans ma poche , je rofifrîa à là tnère, qui le 'donna deanite à tafiUe. Cétait une paire de boucles d^oreilles en diamans de la plus grande heaaté : je les avais payées quinze mille francs. Troia * jours après, je lui remis une cassette remplie de superbe calencar, de toile de Hollande et de fines dentelles de Malines et de point d^Aleoçon. Mario, qui aimait à fumer, reçut une belle pipe d*or. Je donnai une belle tabatière d'or éniaillé à mon ami , et une montre à répétion au cadet, que j'aimais à lafoMe. J^tU' ^ rat occasion de parler de ce charmant gatçon dont les qualités naturelles étaient bien supérieures à son état. Mais étais-je assez riche pour iaire de pareils présens? Non, et je le savais parfaitement ;^ mais je les fusais

dans ]a crainte de ne le pouvoir plos, «ije Imawa

échapper Toccasioa.

J e partis au point du jour pour Versailles , et M. de Cheiseul me reçut comme la première fois ; on h coif* fait, mais pour h coup , il posa la plume , ce qui me prouva que j'avais grandi à se» jeux* âprôs 19U .%eir compliment gracieux, il me dit que si je me seatais la force de négocier un emprunt de cent millions de ilortns -à quatre, pour cent, il me ferait donner un caiiac^ * tère •honorable pour appuyer mes négociations. Je lui répopdis que j y penserais après quej'aurais vu quelle récompense on me donnerait pour ce que j'avais - foit*

— Mais tout le monde dit que vous avez gagné cept mille florin^.

— Ce ne serait point mal ; un demi-million de francs serait un bon commencement de fortune ^ mais je puis assurer Votre ExceU^nœ qu^il n^en est irienj d*aiUeiârs ^^on préseitfe la moindre preuve du fait et je passe condamnation. Je crois pouvoir prétendre au droit de courtage*

— Cest vrai. Allez wos expliquer avec le coutrôleur-généraL

. H» de Boidi^e suspendit son travail pour mefi^re

1 accueil le plus gracieux , mais quand je lui dis qu'il me devait cent mille florins , il sourit ironiquement* Je sais, me dit-il , que vous ébes porteur de cent imUe

écus en lettres de change à votre ordre.

1 — Q'est vvai , mais certes cela n^a rien de commun avec ce que j'ai fait* C'est un fait prouve et je m en rapporte à M. d'Aifri* J'ai d'ailleuis un projet imman-

quable pour augmenter de vingt millions les revenus da toi, et ceni qni'les pueront ne pourront pas s*en

plaindre.

— A merveille ! mettea-le à exécution , et je m'engage à vous finre donner par le roi une pension de eent mffle francs , et des lettres de noblesse , si vous voulez devenir Français.

— • Ceci demande réflexion.

En sortant de ehei M. Boidogne , je me rendis aux petits appartemens , où madame la marquise de Pompadour faismt répéter un bdlel.

Dès qtfdle m^aperçut , elle me salua , et m*étant approché y elle me dît que j'étais un habile négociateur et que les messieurs de là-bas n*avaient pas su m^appré* oier. EBe se rappelait toujours ce que je lui avais dit, îl y avait huit ans , au théâtre à Fontainebleau. Je lui répondis que tous les biens venaient d'en-haut , et que j^espérais y parvenir si j*avaie k bonheur de mériter

son suffrage.

De retour à Paris , je me rendis à l'hôtel Bourbon pour informer mon protecteur du résultat de mon

voyage. Il me conseilla de continuer à faire de bonnes affaires pour le gouvernement, parce que c'était le plus sAr moyen d^assnrer le suçote des miennes. Puis, layant informé que j'avais rencontré au théitre la frmille X. C. Y., il me dit que M. de la Popelinière allait épouser la fille aînée.

- En arrivant diex moi , je n'y tromai plus mon fils*

Mon hôtesse me dit qu une grande dame était venue laire vBsite à moMster ie eoniAs et qu'elle Pavait em-

0 m cmnoTA. 119

mené avec dle« Dei^nant que c'était madame d*Urfé ,

j^allai me coucher sans inquiétude. Le lendemain au point du jour, mon commis m apporta une lQttre*.£Ue était du TÎeux procurenr, oncle de la femme de Gaétan , <}ue j'avais aidée à échapper aux fureurs jalouses de son brutal époux. Il me priait de vouloir bien lui aller parler au palais , ou. de Tinfomier du lien où il pourrait me trouver* Je fus le trouver au palais, lia nièce , me dit ce braye homme , a été obligée d aller se mettre dans un couvent, d'où elle plaide contre son mari avec Tassistance d'un conseiller au parlement qui a bien voulu se charger de tous les frais* Cependant pour le succès du procès, on a besoin de vous, du comte Tiretta, et des domestiques qui ont assisté à la scène sanglante qui frit le motif de h plainte.

Je fis tout ce qui était nécessaire, et quatre mois après f Gaétan mit fin à Taffaire par un banqueroute frauduleuse qui TobUgea à quitter la France» Je dirai en temps et lieu où j'ai retrouvé ce malheureux. Quant k sa femme, jeune et jolie» elle paya le conseiller son ami et monnaie d^amour* Établie avec lui , elle se trouvait heureuse^ elle Test peut-être encore, mais je l'ai entièrement perdue de vue.

Après avoir parlé au vieux procureur, j'allai faire une visite à madame"^^ pour voir ïiretta, que je ne trouvai pas. Madame en était toujours amoureuse , et lui faisait toujours de nécessité vertu. Je lui laissai mon adresse et je me rendis à Phàtel de Bretagne pour faire ma première visite à madame X. C. V. Cette femme, qui ne m^aimait pas, me reçut avec beaucoup

MtHOlRU ^

de bieaveiUaiioe. A ParU et dans la bonne fortune , je povrmis être à aes yeux quelque dioee de plus qu^àYe-» nîse. Qui ne sait que le brillant a la faculté tle fasciner la vue et qn^il tient auprèa de la plupart des gêna k phM qiri m devrait être accordée qu*aii mérite?

Madame X. C. Y. avait avec elle un tieux Grec noamié Zandni, frère da nià!tre-d%Atel de M. de Bragadin qui venait de mourir. J'en fis mes condoléances à cette espèce de brute , qui ne me répondit rien. Je fat Tengé de sa totle froideur par les caresses qne me prédigva tonte h famille. Mademoiselle , ses sœurs, ses deux frères, m'accablèrent d amitié. I/aîné n avait que q[iiator«e ans ; c^était un jeune homme charmaiiti mais il me surprit par Pindépendanee dontilmaDifestait les signes de toutes les manières. Il soupirait après l'instant où il se verrait maître de sa fortune , pour po»» voir se livrer au iibertioage dont H avail tous les germes. Mademoiselle X. C. Y. joignait à une rare beauté

Mot d-atsanee et le bon ton de la meitteute société , et

clÉe 6]ens et des eonnaissanees soHdesqu^dle oefldsait

jamais valoir qu'à propos et sans la moindre prétention. Il était difficile de l'approcher sans éprouver pour de le pltis tendre sentiment ; mais die n*était point coquette , et je me convainquis bientôt qu'elle ne lais- ' sait concevoir aucune espérance à ceux qui n'avaient pas le bonheur de faii plaire* Sans impolitesse , elle sa* vait être froide , et tant pis pour ceux que sa froideur ne désabusait pas.

Dans me heure que je passai avec éDe j elle m*en«

chaîna à son char ; je lui en fis Faveu , et elle me dit qu'elle en éti^ bien aise. EUe pril dans mon eœtur la place qu^Esther y occupait hait jours auparavant , mais j avoue avec candeur qu Ësther n avait tort que parce (pi'elle était absente. Quant à aaon attaoheaient pour la fiUe de Sylvia, il ^tait de nature à ne pas m^empéeher * de devenir amoureux de toute autre. Dans le cœur d'un • libertin , Tamattr sana Bourritiure positiTe s éteint par nne eepèee ^Pinanition; et les femmea qai onllin peu '. d'eipérience le savent bien. La jeune Balletti était ^ toute neuve , et ne pouvait rien en MTeiir*

M* ïarselti, noUe vénitien, cdBMnandear de Tor* flre de Malte > homme de lettres qui donnait dans la manie des scienees abstraites , et qui faisais asses bien des vers latins, arriva à une heure* On dak* servir et madame X. G. V. s'empressa de faire mettre un couvert pour lui. Elle me pressa également de rester, nmis voulant aA^ dîner aveo MadiyM à*Vf(é , je refusai cet honneur pour ce jour-îà.

M. Farsetti , qui m'avait beaucoup connu à Venise, ne me regarda qu^en passant; et sans affecter de morgue, je le payai de la même monnaie. 11 lit un sourire à Télo^ que mademoiselle fit de mon courage* BBe le remarcpia, et comme pour Ten punir, die ajouta que j'avais forcé tous les Vénitiens à m'admirer, et que les Français était jaloux de me compter au nombre fie leurs concitoyens* H* Farsetti me demanda si ma

place de receveur de la loterie me rapportait beaucoup* Je lui répondis avec différence : Tout ce qu'il faut pour .rendre mes coaums heareux. Il sentit la

Oigitized

portée de ma réponse , et mademoiselle en sourit.

Je trouvai mon prétendu fils chez madame d^Urie 9 on pour mieux dire dans les bras de cette chère mioiinaire. Elle s'évertua à me faire des excuses sur son enlèvement , et je le tournai en plaisanterie n ayant rien de mienx à fidre. Je dis an petit bonhomme qn'il devint considérer madame d*Urfé comme sa reine et n'avoir rien de caché pour elle. Je Fai, me dit-elle ^ ûût coucher avec moi» mais je serai obligée de me priver de ce plaisir, à moms qn^il ne me promette d'être plus sage à Tavenir. Je trouvai la chose sublime, et le petit bonhomme,, malgré le ronge qni lui .était monté an visage , la pria de In} dire en qpoi il avait pu Toflenser.

Nous aurons , me dit madame d'UrféyJe comtede SMîermain à dtner ; je sais qne cet original vons amuse , et je veux que vous vous plaisiez chez moi.

— Pour me plaire ches vons, Madame, je n'ai.besoinqnedevons-méme; oepen<lant je vons* suis reconnaissant de vos bienveillantes attentions* -

guGermain vint et , à son ordinaire , se mit à ^ tabl^, non pour .manger , mais pour parler* U contait avec une imperturbable assurance des choses incroyables qu*il £edlait faire semblant de croire, puisqu'il en avak toujours été témoin ocnlaire, on qn^il se disaitle héros de l'aventure. Cependant je fus forcé d'éclater de rire lorsqu'il nous conta un fait qui lui était arrivé en dînant avec les pères dn concile de Trente.

Madame d'Urfé portait au cou en forme de bijou un gros aimant armé. £lle prétendait qu'un jour, cet

DE GASAHOTA.

iimaiit attirerait la foudre et que par ce moyen elle monterail au soleil. J'avais envie de lui dire que lorsqu'elle y serait arrivée , elle ne se trouverait pas plus élevée que sur notre planète, mais je me retins , et le fiuneux imposteur s'empressa d'igouter que le fait était immanquable , et qu'il n'y avait que lui de capable d'augmenter mille fois la force de Taimant. ^e lui dis froidement que je gagerais vingt mille &us qu'il n'augmenterait pas seulement du double la force de celui que madame d'Urfé portait sur elle. Madame d'Urfé s'interposa pour empêcher la gageure , et après table , elle me dit tête-à-tête que j'aurais perdu , parce que SMiermain était magicien. On sent bien que je loi donnai raison.

Quelques jours après, ce prétendu magicien partit pow Ghambord , où le roi lui avait donné un appartement et cent mille francs pour qu il pût librement travailler aux teintures qui devaient assurer aux fabriques de draps du royaume la supériorité du teint sur ceux de tous les autres pays. S^^-Germain avait séduit le monarque en lui montant à Trianon un laboratoire où il s'amusait cpielquefins , qnoiqi^l fât fort peu savant en chimie ; mais le roi s'ennuyait partout , excepté à la chasse; le parc aux Cerfs ne faisait que l'étourdir en le blasant toujours davai^ige ; car pour jouir d'an harem recruté des beautés les plus attrayantes et souvent de jeunes novices qui rendaient le plaisir diffîdle, il aurait fallu être un Dieu, et Louis XV n^était qu'homme.

C'était la marquise complaisante qui avait procuré

Fadepte au mouarqHd, dfuis Vetipoit de IVurraoiier à FeDDui ea lui donnant du goût pour la chimie. D'ail> lears niadame de Pinnpadour cros^ait A?oir reQU de fit^Gemaîa Peau de jeunease, et par eenaëqueot, elle voulait lui procurer quelque gros avantage. Cette eau merYeQIease, prise exactement à la doae que rimpoateur prescrivait, n'avait pas la vertu de faire rétrograder la vieillesse et de rendre la Jeunesse , il convenait que la chose était impossible; mais elle avait, à Ten croire, celle de conserver la personne in statu quo pendant plusieurs siècles*

Au Ikift, cette ^ean où le donneur avait opér^, sinon sur le physique de cette femme célèbre i au moins sur son moral \ elle avait assuré le monarque qu'elle sen* tait qu^elle ne vieillissait pas. -Le roi s^était ^jalemept infatué du mérite sublime de l'imposteur^ car fl pumtra un jour au duc des Deux-Ponts un diamant de première eau du poids de douze carats, et qu'il croyait avoir iait lui-même. J ai fondu y dit Iiouis XV , vingt-quatre carats de petits diamans qui m'ont donné celui-ci, qui a été réduit à douze en le faisant brillanter» C'est par suUe de cette infatuation que ce monarque avait donné à un aventurier célèbre le même logement qu'il avait donné auparavant au maréchal de Saxe* Je tiens fiette anecdote de la bouche même du duc des DeUx-Ponts qui me la conta un jour que j'eus à Mets l'honneur de souper avec Sou Altesse et le comte de Levenhoop , Suédois^ .

Avant de quitter madame d'Urfé , je lui dis que le jeune garçon pourrait être celui qui la ferait renaître,

D£ GASAIfOYA. 225

mais qu'elle gâterait tout si elle n'attendait pas sa puberté. Le lecteur pourra deviner Tiateotion qui me fit parler ainsi, après le petit reproche <{tt*elle bd avait

lait. Elle le mit en pension chez A iar, lui fit donner toutes sortes de maîtres et Taflubla du nom de eomte d'Aran<la, quoiqu'il fût né à Baireuth et que sa mère n'eût jamais eu de commerce avec un Espagnol de ce nom. Je passai trois ou quatre mois avant d'aller le voir, car je craignais toqîottrs quelque aTsnle i cause du nom que la visionnaire lui avait donné à mon insu.

Tirella vint me* voir dans on joli éqnyage. 11 me dit que sa maîtresse surannée voulait devenir sa femme 9

mais qu'il n y consentirait jamais , quoiqu'elle lui ofirit tout son bien* U avait pu aller avec elle à Trévise, y payer ses dettes et y mener une vie agréable; sa destinée 1 empêcha de suivre le conseil que je lui endonnai* Déterminé à prendre une maison de campagne, je me décidai pour la Petite Pologne , qui me plut mieux que plusieurs autres que je vis. Elle était bien meublée , à cent pas de la barrière de la Madelaine. La maison était sur une petite éminence près de la chasse royale, derrière le jardin du duc de Grammont, et le propriétaire lui avait donné le nom de Fanovieien M itir. Elle avait deux jardins 9 dont l'un ^ était au niveau du premier étage j trois appartcmens ^C<'' de maîtres, vastes écuries, remises, bonne cave et une superbe cuisine parfaitement bien montée* Le maître portait le nom de lioî de Bcuii-c et il ne signait pas autrement. Louis XV le lui avait donné un jour

quH s^était arrêté chez loi et cju^ avait trouvé aoti

beurre excelleDt. C'était le pendant de la Dinde en pal du bon Henri. Le roi de beurre me loua sa nudaou pour cent louis par an , et il me donna une excellente cuisinière , nommé la Perle , vrai cordon-bleu de Vor^ dre euUmdre, à laquelle il consigna tous ses meubles et la vaisselle qui pouvait être nécessaire pour six personnes en grand couvert, s'engageant de m'en fournir autant que j'en Voudrais a un sou par once. U me promit aussi de me fournir tous les vins que je voudrais, de première qualité et à jneilleur marché que je n^aurais pu les avoir à Paris , parcé qu'il n*avait pas besoin d'en payer l'entrée , qui toujours est fort chère i Paris, et ce que je considère comme souverainement impolitique , puisque ces droits pèsent surtout sur la basse classe , à laquelle il faudrait toujours faciliter les moyens de vivre au meilleur marché possible.

Tout étant ainsi arrêté, en moins de huit jours, je me pourvus d'un bon cocher , de deux belles voitures , de cinq chevaux , d'un palfrenier et de deux laquais à petite livrée. Madame d'Urfé, à qui je donnai mon premier ^ner, fut enchantée de mk nouvelle demeure, et comme elle s*était mis en tête que je nV vais fait tous ces arrangemens que pour elle , je la laissai dans une erreur qui lui était agréable. le ne crois pas qu'il faille ravir aux pauvres mortels les illusions qui leur procurent quelque bonheur. Je lui laissai croire aussi que le petit d'Aranda , le jeune comte de sa façon , appartenait au grand ordre , qu'il était né pour une opération inconnue au mte des

M CàfiAHOYA*

Lomineê , que je n'en était que le dépositaire (el tur ce poiot , il n y ayait point d*errenr) et qa*il devait moa* rir, «ans cependant cesser de vivre. Toutes ces extravagaocea aortaient de sa ceryelle, qui ne ae moafait que dans les régiona de Fimpotaible, et tout ce que je pouvais faire de mieux , c'était d'en convenir ; car si j'avais cherché à la détromper , elle m^aurait accusé de déiant de eonfianee , ear eUe était persuadée qu'elle ne savait rien que par les révélations de son génie qui ne lui parlait que la nuit. Je la reconduisis chez elle et je la laissai au eoad»le du bonhenr*

CamiOe m^enyoya le billet d'un petit terne qu'elle avait gagné à mon bureau ; elle me priait d'aller souper avec elle en loi portant son argent} je crois qne optait mOIeécus , à peu près. Je me rendis i son invitation et je trouvai chez elle toutes ses jolies amies avec leurs amans. Après le souper, on m*engagea d'aller à POpéra , et à p^e fibnes^nons arrivés , que je perdis tout mon monde dans la foule. Je n'étais pas miMqué. Bientôt je me vis attaqué par un domino noir que je reconnus facilement pour être iemme ^ et comme dans sa voix de fausset elle me disait cent vérités , elle m^intrigua et je voulus la connaître. Je finis par lui persuader de rmlr avec moi dans une loge , et dds que nous y fûmes , ayant ôté son masque , je fus fort surpris de voir mademoiselle X. C. V. Je auis, me dit-elle, venue au bal avec une de mes sceurs, avec mon frère aîné et M. Farsetti ; je les ai quittés pour aller changer de domino dans une loge.

Us doivent être dana l'inquiétude.

— Je le croU, mais je w la, ferai ce$êar qu'à la fin du bal.

Me y0fwa^ eeri avec elle et eerteift 4e la poeeéiler

toute la nuit , je me mis à lui parler de moa ancieaae jf ne mmxpm pua de lui dire ^pM je ae»tais qu'elle a^étût renonWëe avee {>hia de fom que

jamais. SU^ m'écouta ayec la plus grande douceur , ne ae refasa paaimea embffaaMnma , et; par kfieud^ob*atades qu eDemitàmea tedIaliTes , je juffeai qael%evre

du berger n^était que différée. Je crus cependant devoir me montrer r^ema poar ee aoîr-là y elle me laissa ceonaître qn^elle m^en saraic fpré»

— J'ai appris à Versailles , ma chère mademoiselle , que TOUS allez épouser M. de la Popelinière.

— On le 4»oit et nm m^ le désire* Le Tiens fei^ mier-générai croit déjà me posséder j mais il est loiu de compte , car je n'y cousenlirai jamais*

<— n eslyiettx, raaia il est trôa-riche*

— Très-riche et même généreux , car il m^assnre nn million de douaire en cas de veuvage sans.^al'ans 9 et tout son bien si je lui en donne un*

— Il ne sera pas difficile de vous assurer tonte sa fortune.

— Je n en jouirai jamais » car je ne veux point me rendre malheureuse avec nn homme que je n*aime

pas , qui me déplaît , et lorsque mon cœur est engagé ailleurs.

— Ailleurs! et quel est Theureux mortel à qui ynua

avez accordé ce trésor ?

— Je ne sais pas si le sort de celui qui possède mon

D£ casahova.

amour est heureux. Taime à Venise , et ma mère le •ait; mais elle préieod que je ne serait paa heureuse, elquecekiiqiiianuMi coBor ne doit pas être mon

époux.

SingnUôre femme que votre mère 1 elle est toujours en travers de vos «ffectîoas.

— Je ne saurais lui en vouloir; elle se tronipe peut-être, mais elle m^aime. Elle préiërerait que je devinsse la femme de M. Farsetti , qui serait très-dispose à quitler sa croix pour se Joiuier à moi 3 mais c'est un être que je déteste.

^ — S*est<4l d^à expliqué ?

— En termes très- formels , et les marques de mépris que je ne cesse de lui donner ne kû font point lâcher prise»

— Il est tenace , mais c'est que vos attraits lui ont sans doute fasciné les yeux.

— C*est possible , ipais je le crois peu susceptible d^un semiment délicat et généreux. Cest un vilain visionnaire, méchant, jaloux et envieux. £n m'entendant parler de vous à table aveo les expressions que vous méritez, il a porté Pimpudence jusqu a direà ma mère, en ma présence , qu^elle ne devrait point vous recevoir ebexnous.

11 mériterait que je lui donnasse une leçon de civilité j mais il y a d autres moyens de le punir. Je vous offre mes services sans réserve en tout ce qui sera en mon pouvoir*

— Héias! je serais trop heureuse si je pouvais compter sur toute votre amitié.

no

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