CHAPITRE VU
Je continue mon intrigue ayec Ftimable mademoiselle
X. C. V. — Vaine tentative d'avortement. — L'aroph,— Évasion de mademoiseUe et son. entrée au couvent.
La difficulté , la contrainte ne faisaient qu'accroître 0011 amour pour ma charmante Anglaiee* J'allais la voir tous les matins , et commç je m'intéressais réellement i son état, mon rMe n'ayant nen que de naturel, elle ne pouvait prendre Pempressement que je montrds à la tirer d^embarras que pour ce quUl était; car ne laissant plus rien percer du feu que j'éprou- Tais pour elle, elle devait tout attribuer au sentiment le plus délicat* A son tour, mademoiselle paraissait ' contente de mon changement ] mais il était biea pos* sible que sa satisfaction ne lût qu'apparente , car je connaissais assez les femmes pour savoir, que , même sans aimer, die devait être piquée de me voir si ftci» lement prendre mon parti.
Un matia , au milieu de «nos discours frivoles et dé* couftts p elle me fit cômpliment sur h force que j*avais
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eue de me 'Vaincre; pais eDe i^oata en touriant qne
ma passion et mes désirs oe devaient pas avoir été bien vifs 9 pui«qu'en moins de huit jours iU étaient devenus si pacifiques* Je lui répondis avec calme que je devais ma guérison , non à la faiblesse de ma passion , mais à mon amour-propre. Je me connais, Mademoiselle, loi dis-je , et , sans trop présumer de mon mérite , je me crois digne d'être aimé. Il est tout naturel qu après m'étre convaincu que vous ne me reconnaissiez pas ce mérite , je me sois senti humilié ^ indigné. Connais^ sez-vous^ Mademoiselle , Teffet de ce double sentiment?
— Hélas l*je ne le éonnais que trop. U est suivi du mépris de Pobjet qui le fait naître.
^ Ceci passe mesure , au moins pour ce qui me - regarde» Mon indignation n*a été suivie que d^un retonr sur moi-même , et d'un projet de vengeance.
— «- De vengeance ! et de quelle espèce ?
— J*ai voulu vous obliger i m^estimer , tout en vous prouvant que, maître de moi-même, je pouvais me passer d'un bien que j'ai ardemment désiré. Je ne sais si j'ai complètement réussi, maisau moins, aujourd'hui, je puis contempler vos charmes sans en désirer la ppssesdan.
— Et j^imagîne que vous trouves le eomplémentde votre vengeance dans mon estime. Cependant vous vous êtes trompé ; car vous avez du supposer que je
ne vous estimais pas , ce qui est faux , puisque mon estime pour vous n était pas moindre il y a huit jqurs qu'anjourd*lnii# Je ne vous ai pas un seul instant cru
capable de m^abandouner pour me puwr de m'étre*
refusée à vos transports , et je m^applaudis de Tons
avoir'clevipé.
Ensuite elle me parla de Topiat qoe je lui faisais prendre V «t comme elle ne voyait aucun changement ^ns son état , que sa taille grossissait chaque jour, elle me supplia d'en augmenter la dose ; mais je n^eus garde de me rendre à ses sollicitations , car je saytfs que plus d'un demi-gros aurait pu lui coûter la vie; je lui défendis également de se faire iairetme troisième saignée, parce que , sans atteindre le but qu'elle se proposait , elle aurait pu se faire beaucoup de mal. Sa femme de «'ebamhre, qu^elle avait été forcée de mettre dans K confidence, l'avait fait saigner deux fois par un élève de S^-Côme qui était son amoureux. Je lui dis alors ^'eUe devait être généretoise avec ces gens-là , pour « s'assurer de leur discrétion , mais elle me répondit qu elle était dans l'impossibilité de le faire. Je lui oiXris de Tarèrent , et elle acepta cinquante louis , en m*assurant qu'elle me tiendrait compte de cette somme , dont die avait besoin pour son frère Richard. Je n'avais pas cet argent sur moi , mais le même jour je lui envoyai un rouleau de douze ceuts francs avec un billet dàns lequel je la suppliais afTectueusement de n'avoir recours qu'à moi dans tous ses besoins. Son fir^e reçut effectivement cette somme et se crut autorité par là. à me' demander un service beaucoup plus important; car étant venu me remercier dès le lendemain , il me supplia de l'aider dans une affaire de la plus grande importancepourlui. Jeune et libertin, il s'était fourvoyé en mauvais lieu et il en était sorti assaisonné de tout
point. Il te plaignait amèrement de M. Farsetti, qui n'avait pas Tonlo lui prêter quatre louis, en- refiManfc de se mtler de cette vilaine alTai^, et il me supplia d eo parler à sa mère , pour qu eUe le Ht guérir. Je me rendis à ses désirs i mais quand sa mère sut de quoi il s'agissait , elle me dit qu'il valait mieni: lui 'laisaer ce qu'il avait , car c^était la troisième fois qu'il se trouvait dans cet état , que de dépenser des sommes inutiléspour le délivrer de son mal; il ne serait pas plus tôt guéri , ajouta-elle , qu'il recommencerait le même train de vie. Elle avait raison, car Payant fait traiter à mes irais par un ohirargien habile , il ne fut pas un «nois k retomber dans son péché d'habitude. Ce jeune homme était constitué pour les excès honteux 5 car dès 1 âge de quatorie ms , il était d'un libertinage effrénée
Sa scNur élut *m sixième mois de sa grossesse , et son désespoir croissait en raison directe de sa taille ^ elle avait pris la résolution de ne plus sortir de son lit, et eBe me désolait. Me eroyant parfaitement guéri de la passion qu'elle m'avait inspirée , elle en usait avec moi comme avec jane amie de confiance ^ elle me faisait tonel^or tontes les parties de son corps , pour me convaincre qu'elle ne pouvcàiL plus s^exposer à se montrer à personne. Je jouais auprès d'elle le rôle d*|uie sage-femme ; mais qu'il m'en coûtait de me montrer calme et indifférent quand la flamme dont j'étais dévoré me sortait par tous les porcs 1 Je n y résistais plus. SUe me parlait de 90 détruire avec ce ton de persuasion qui fait frémir , parée qn^il annonce une fésiH lution réfléchie. J'étais d^s ua embarras difficile ^
HÉSOIESS
àimre, qnand la fortuoe vint ma mettre à Vam de la muiière k phM eoniqne.
Dînant un jour tête-à-léte avec madame d*Urfé , je lui demaudai $1 gike oonnaiftsait uo moyen sûr d'éviter vnttffiKNil à «ne jeune pemmne qai aTait ftmmé trop avant la licence d avoir un amant. Un infitffliUe, me répondit-elle : c'est Taroph de Paracelse , et il n^est poidt difficile à employer. Èlia**tons enrieuii de la con- •atfre? ajonia-t-eHe ; et «tétant leyée aans attendre ma réponse , elle alla chercher un manuscrit qu'elle me mit entre les mains. Ce paissant mm&iagogae était une espèoo d'onguent composé de plusieurs drôles , telles que le safran, la myrrhe, etc., mélangées avec du miel vierge. Pour obtenir TefTet qu'on en pouvait attendre , il ûillait une machine cylmdrtifne recouverte d une peau tiOb-douce , assez volumineuse pour remphr la eapacité du vagin , et assez longue pour toucher la porte du réservoir ou de la boite quî-^contient le fœtus. Le bout de ce cylindre devait être fortement enduit dWoph , et comme il ne pouvait agir que dans un moment dUrritation utérine , il faliatt la fiine naître par un mouvement coftal. Il fdlalt en ontro cpie Faction fiât répétée cinq ou six fois par jour au moins pendant une semaine entière*
Je trouvai la recette et Fopération si risibles , qu'3 me fut impossible de garder mon sérieux. Je ris de bon cœur, mais je n en passai pas moins deux bonnes heures k lire les plaisantes révfries de Paracelse, auxquelles^ madame d'Urfé croyait bien plus qu'aux rites de FÈvangile ^ ensuite je parcourus avec plaisir
BoerhaaT^i qui parle de cet aropb ea homine raUonmUqw -
Voyant, «omme je Pai dit, la churàiaiita^flHideiiioi- 4elie pludieur^ heures chaque jour et en pleine liberté, toi^onrt amoureux oI jm eontraigMDt ma ae a a e , le *tku qui ooQTait aoua k eesdro manaçait i thMftm Instant de faire irruption. Son image me poursuivait aana relâche | elle était tov^joura l'ol\iet de mea-penaéea, et chaque jour je me persuadaia dbmtage que je ne recouvrerais le repos qu autant que je parvieudraîa à élaiiidre ma paaaioa par la posseasioo ahaokio dfai 1mm aaa ebaiuMa*
Seul chez moi et ne pensant qu'à mademoiselle , je me déterminai ^ lui communiquer ma découverte, espérant qu'elle pooMNol avoir iMaoin da moi pour l%itroductioo du cylindre. Ja me reudia cher die aur let dix heures et je la trouvai au lit comme de coutume f pleurani de ¥oir q[ue Tepiat que je lui faiaaia prendremt produiaait anenn étSuÈ. Le moment me parut favo» rable pour lui parler de Taroph de Paracelse , que je lui représentai comme un moyen ioimllihle d'atteindre le but qu'elle ae propoaait ; maia tout en lui vantant l'efficacité de ce topique , l'idée me vint d'ajouter que pour opérer avec certitiule de auccès , il fallait que Taroph fftt mAlé aiiree du aperme qui n'dkl point penlu de sa dialeur naturdle. Ce mélange , lui dis-je , humectant plusieurs fois par jour Tanneau de Tutérua, ^ rafEuUit eu point de foreer k firnit à aortir par aon propre peida*
Piyoutai à ces détails de longs discours pour la per-
«uader de PefBcacité du remède^ «nsnite, la voyaiit rèfsense, je hiî dU que ton amant étant abaent , il landrait qa^elleeAt nn ami sAr, qoi demarêt après d'elle et <{ui lui administrât convenablement la doae aussi souvent qne Biuraeelse le prescrivait*.
Toot-à-conp elle partit d*nn édat de rire, et me de* manda si réeUement tout ce que je venais de lui dire n était pas une pure plaisanterie. '
Je me crus perdu, ear Pabsnrdité dn moyen était palpable, et si son bon sens la lui avait fait deviner elle n\iurait pas manqué de soupçonner aussi le motif ^pù m avait fait agir* Ifaûs que ne tn>it pas une femme dans Féfat où elle était! Si vous le désirez, Madenniiselle , lui dis-je d'un air de persuasion , je vous confierai le précieux mannscrît oà tout ce que je viens de vous dire se trouve minutieusement consigné , et de plus le jugement concluant qu'en porte Boerhaave?
A ces mots je la vis eonvainone ; ils avaient^a^ sur elle comme par un pouvoir magique , et je ne laissai point refroidir sa conviction. L'aroph, lui dis-je , est
menstrues.
— Et les menstrues, répliqua mademoiselle, ne peuvent paraître aussi long-temps qu une femme est embamssée; dow Taroph doit être un spémfiqœ aablime pour obtenir une délivrance secrète. Sauriezvous le composer ?
— (hii , sans doute ; cVstune chose iacile, car il ne faut que quelques ingrédiens que je connais, et qu^il (aut convertir en pâte avec du miel ou du beurre frais.
Mais il faut que c^te composition touche Tanneau de roftérn» à l'iiMlail même de sa plus gnnde irrita*
tk>n.
— Mais il me semble qu'il faut aussi que celui qui radministre aime* *
*^Saiia doute, à moins d'être un pur animdi qui lAiit besoin que de Texcitation du physique.
£Ue garda le silence pendant fort long«temps, car ayant beaucoup d^esprit, la pudeur naturelle aux femmes et la candeur de son ame Tempéchaient de supposer 1 artifice dont , je le confesse , j'usais sans ménagement* A mon tour, étonné d^ hii aToir débité eettU fable ex abrupto, avec tous les caractères de la vérité, sans Favoir préméditée , je demeurais silencieux*
Koa^pant enfin leailenoe, elle me dit d'un ton triste : Ce moyen me semble naturel et admirable j mais je dois y renoncer. Puis elle me demanda si la composition de i'aroph demandait beaucoup de temps.
— b deux heures tout au plus , lui dis-je, si Pou peut avoir du safran d'Angleterre, que Paracelse préfère à celui d*Orient.
Dans cet instant sa mère entm suiTÎ du chevalier Farsetti , et après quelques propos insigniflans , elle me pria à dîner. J'allais refiMOr quand mademoiselle me dit qu'elle dînerait avec nous ; j'aoeeptal , et nous sortîmes pour lui donner le temps de s'habiller. Elle ne se fit pas attendre et elle parut avec une taille de nymphe* J'étais stnpéiait \ j'avais pane à en croire mes yeox , et j'étais bien près de croire qu'elle m*en airait imposé; car je ne pouvais concevoir comment elle
m «ttoius
• ^ étailrtpmé pourjikâteimuler ài*ce p (Mot la réplé* tioa qu'elle m avait fait tou|jiber Je mes propres mains* M. f arsetd prit pla|ymgès d!|pjyie<^ftnioi, je WLBUh m k é6té de iiflWi^^^ BHBi B i i fe ne, qui pensait i Taropii , s avisa au do/^sert de demander à son Toisîn ^ qui se dÀ^ab pour grand chimiste , s'il le connaissait. « — Je crois , lui répondit Farseiti d'un air de suffisance , le connaître mieux que personne.
A quoi èst-il bon ?
— Vous me faites une question trop vague*
— Que veut dire ce mot?
— * Aroph est un mot arid>e que j'ignore* D fiiudrail demander cela à Paracelse.
— Ce mot, lui dis^e, n'est ni arabe ni hébreux ; il n'est jproprement dVnirane. langue. G*estiin motcon* tracté qui en masque deux.
— Pourriea-Tous , me dit le chevalier , nous dire ces mots?
— Rien de plus facile j aro vient d'aroma^ et pk est Tinitiale de pUlasapkr^rum*
— Est-ce Paracelse , reprit Fars^ d'un ton piqué, qui vous a donné cette érudition ?
~ Non , Monsieur , je la dois à BœrhaaTe.
— Voilà du plaisant l dit-il avec ironie* Boerhaave ne dit cela nulle part^ mais j'aime qu'on cite avec assurance. !
— Riez , Monsieur , lui dis-je avec fierté, libre à TOUS, sans doute 5 mais voilà la pierre de touche : acceptez , si TOUS Fosez* Je ne cite jamais à faux comme ceux qui parlent d'arabe.
BK GASAHOVA* 267
En disant #ela , je jette iUMa tdde une bourse pleiôe
d'orj mais rarsclli, n'étant rien moins que sûr de son fait , me ;r^oii4it d?i||gÙF'^édaigneux qu'il ne pa* riaitjanais. ^ J^^ ^^^^^T^^'^
Ma jeune mademoiselle , qui jouissait de sa confusion , fari dit que c'était le moyen de né jamais perdre, et le* plaisanta sur son mot arabe* Mais , ay^t remis ' ma bourse dans ma poche , je £s semblant d avoir besoin de sortir , et j'envoyai mon laqnais chez madame d'Urfé pour y prendre Boerfaaaye.
Etant rentré , je me remis à table et j'égayai la conversation jusqu'au retour de mon Mercure qui m'apporta le livre. Je l'ouvre, et comme je Tavais parcouru la veille, je retrouvai de suite l'endroit où se trouvait la citation, et Payant présenté à Farsetti, je le priai de s'assurer que je n'avais pas cité avec assurance, maïs bien avec certitude. Au lieu de prendre le livre , il se leva et partit sans mot dire. Il est parti f&ché , dit la mère , et je parierais qu'il ne reviendra plus. Je parie bien le «contraire , dit la fille i la journée de demain ne se passera pas sans qu'il nous honore de son agréable présence.
Elle devinait juste. Farsetti dqpnia ce jour dmnt mon ennemi irréconciliable , et ne laissapasser aucune occasion de m'en convaincre.
Après le dîner , nous allâmes tous à Passy pour as-» sister à un concert que donnait M. de la Popelinière, qui nous engagea à souper. J y trouvai Sylvia et sa charmante fille, qui me bouda, et non sans raison , car je l'avais négligée. Le fameux adepte, S^Germain,
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égaya la table par ses fanfaronoades débitées avec beaucoup d'eifirit et de noblesse. Je n'ai jamais CQnnu un imposteur plus spirituel, plus habile et plus diyertiesant que celui-là.
De lendemain je me cloîtrai (^ez moi, consignant . ma porte, afin de répondre à une foule de <pwslioiie • que m'avait adressées Esther. Je répondis très-obscuréiy^y ^^ j^ytes celles qui concernaient le commerce , car oéftré lia crainte de compromettre mon orado, j^aurais été inconsoldde de nuire aux intérêts de son père et l'induisant en erreur. Ce brave homme était le plus honnête des millionnairea/le la HoUande, mais il aûrait pu , ânon se rainer, au moins faire quelque forte brèche à sa fortune en donnant téte baissée dans des spéculations hasardeuses sur la foi de mon in('ail> libilité. Quant i Esther, j*avoue qu'ellé n*étaift plus dans mou esprit qu un objet d'agréable souvenir.
Mademoiselle X. C. V* m'occupait tout entier , malgré mon indifférence , et je ne Toyais pas s'approcher sans trouble Tinstant oA eDe ne pourrait plus cacher son état à sa famille. Je me repentais de lui lavoir parlé de Taroph , car il y avait trois jours qu^il n en avait plus été question , et ce n était pas à moi à remettre syr le tapis une adaire aussi délicate ; je craignais même d'avoir éveillé ses soupçons , et je redoutais que Festime qu^elIe avait conçue pour moi ne se fût changée en un sentiment beaucoup moins flatteur. J'aurais difficilement supporté ses mépris. Je me sentais humilié au poinfque je n'avais pas le courage d'aller la voir 3 et je ne sais pas si je m'y serais déterminé , si