‹ Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt (volume 2)Chapitre 22 sur 25 · BB CA8A1I0TA · texte numérisé non relu

BB CA8A1I0TA

elle ne m'ayait pas prévenu. Elle m'iécrivit un biMet dan» lecpieleUe medÎMit qu'elle n'avait point diantre ami que moi , et èHe ne me demandait d'antre marque d^amitié que celle de Faller voir chaque jour, ne fût-ce qulnn aeidrinslant. Je m'empressai de lui porter ma réponse* Je lui promis de ne pas la négliger , lui assurant que mon amitié était constante et que , dans • tèns les cas , elle pouvait compter sur moi« Je m'éudis flatté qu'elle me parlerait de Paroph , mais en vain. Je crus qu'après y avoir bien réfléchi, elle Tavait jugé ce qu'il était , une chimère , et je me disposai à ne plus compter sur cet expédient. Toules-vons, lui dis^e, que j^invîte votre mère et toute la famille à dîner?

.Cela me ferait grand plaisir, répondit- elle ^ ce serait une jouissance que je ne saurais avoir un pea plus tard.

Le dîner fut tout à la fois somptueux et délicat , car je n'avais i:ien épargné ni pour la magnificence ni pour le goût. Pavais invité Sylvie, sa fille qui fut ciMârmante , un musicien italien nommé Magali , dont une sœur de amdemoisdle était éprise, et la Garde, bassetaille , qui se trouvait dans toutes les réunions choi sies. Mademoiselle fut pendant tout le temps d'une gaité ravissante. Les saillies, les bons mots, des anecdotes piquantes animèrent le repas , et sous tous les rapports le plaisir l'ut le dieu de la fête. Nous ne nous séparâmes qu'à minuit, et avant de nous quitter , mademoiselle trouva le moyen de me prier de passer le matin de bonne heure chez elle , ayant à me parler de choses importantes.

m- MÊHOIBBS

OA devine que je n'eus garde de manqœr à Tinsita-» lion. J'étais auprès d'elle avant huit heures. Je la trou- » Tai très-triste et elle me dit qu elle était au désespoir^ que la Popelinière pressaitla conelosion de son mariage et que sa mère la persécutait. Elle m'a signifié qu'il faut gue je signe le contrat , et m'a aimonçé Mu tailleur qui doit Tenir me prendre mesure de eorsets et de robes. Je ne sauiais y consentir , car , ajouta-t-elle avec beaucoup de raison*, il est inqpossiUe quW tailleur no s'aperçoive pas de mon état. Je suis décidée à me don* ner la mort plutôt que de me marier avant d'être délivrée ou que de me confier à ma mère»

— La mort, lui dis-je , est un expédient dont il est toujours temps d'user , et awgael il ne faut avoir recours que lorsque tous les moyens de salut ont été mie ,en usage sans succès. 11 me semble que vous pouvez facilement vous débarrasser de la Popelinière i confiezJui votre état , il est homme d'honneur, il prendra son parti sans vous compromettre, car il estasses inté» ressé à garder le secret.

— Mais alors serais-je bien avancée? et ma mère ?

— Votre mère? je me charge de lui faire entendre raison-.

— Oh! mon ami, que vous la connaissez peu!

L'honneur la forcerait à me faire disparaître , mais avant, die me ferai souffrir des maux auxquels la mort la plus cruelle est préférable. Maïs d'où vient que vous ne parlez plus de Taroph ? M'est^^e qu'une plaisanterie? elle aeaait cruelle.

Non , je crois au contraire que c'est un moyen

^ VE OMAlIfTA* 261

■ iofaillible, quoique je n'aie jamais été témoin de ses effets merveilleux; mais à quoi bon vous en parler ? Vous avez dâ deviner la délicatesse.qui ma forcé au silence. Confiez votre élat à votre amant ; il est à Venise ; écrivez-lui 5 et je me charge de lui faire parvenir le message en cinq on six jours par un homme aûvw SU n'est pas riche, je vous donnerai tont Purgent né* cessaire pour qu il puisse ne mettre aucun retard à Tenir vous rendre Thonnenr et la vie, en vous administrant l'aroph.

— Le projet est beau et Toifre généreuse de votre part ; mais la chose n'est pas exécutable ; vous u*m douteriez pas si vous étiez mieux instruit de tout ce qui tient à ra£(!iire* Ne pensons pas à lui , mon ami ; . mais supposons que je pusse me décider à recevoir Paroph d'un autre que de lui , dites-moi comment je le pourrais* Quand bien même mon amant serait caché à Paris , serait-il possible qn'fl passât avec moi huit jours en toute liberté, comme il le faudrait sans doute^ pour m'administrer le spécifique ? Et puis, quand bien même cela se pourrait^ comment: m^administrer la dose cinq ou six fois par jour pendant toute une semaine ! Tons voyez bien qu'il n'est pas possible de penser à ce remède.

— Ainsi , pour sauver votre honneur , ma chère Mademoiselle, vous voos détermineriez donc à vous donner à un autre.

— Oui , ^certainement , si j'étais sûre que personne n'en sût rien. Mais oû est cet homme? Le croyezvous facile à trouver , et dans ce cas même , pensez-

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Tom que je pusse me résoudre à l'aller chercher?

Je ne savais commeot ioterpréter ces paroles ] car mademoiselle coonaissail mon amour pour elle , et il me paraissait naturel qu'elle ne songeât pas à Tembarras d'aller chercher au loin ce qu^elle pouvait trouver si près d'elle. Je penchais à croire qu'elle voulait que Je la priasse de me choisir pour ladmiAistrateur du remède, soit pour épargner à sa pudeur la honte d'une oii're dilBcile à faire, soit pour se donner le mérite de céder à mon amour et m'ohliger par là à plut de reconnaissance ; mais je pouvais me tromper , et je ne voulais pas m'exposer à l'affront d'un refus bumiliant. D^un autre côté, j'avais peine à concevoir qu^elle voulût m'insulter. Ne sachant à quel saint me vouer , et voulant i|k forcer à s^expliquer» je me levai en poussant iwBHÉPdd soupir ^ et pre^iant mon chapeau 9 je me dUnçs£^ à sortir, en m'é^riant : Cruelle mademois^fl^ y je suis ,ptua malheureux que vous ! • . Se dressant alors sur son lit , elle me supplia de rester, en me demandant, les larmes aux yeux, comment je pouvais me croire plus malheureux qu'elle* Affectant un air piqué , mais sentimental , je lui répondis qu'elle mavait trop fait connaître le mépris qu'elle avait pour moi , puisque dans la cruelle né* cessité où elle se trouvait, elle me préférerait un inconnu, qu'assurément je ne lui procurerais pas.

— Que vous êtes cruel ! que vous êtes iqjuste i me dil^elle en pleurant. Je vois bien à mon tour que vous n avez point d amour pour moi , puisque vous voulez que ma cruelle situation vous serve de triopphe» Je

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ne puis regarder votre procédé que comme une vengeance peu digne d^un homme généreux*

Ses larmes m'attendrirent , et je me précipitai à genoux ; Puisque vous savez que je vous adore, chère mademoiselle 9 comment pouvez-vous, luidis-je, me supposer des projets de yengeanoe, et me croire insensiMe quand tous me dites clairement quVn Fabsence de votre amant vous ne sauriez sur qui jeter les yeux pour vous tirer d^afifaire ?

— Mais dites-moi si , après mes refus , je poufais décemment m adresser à vous? et ne devais-je pas craindre que -vous refuseriez à la nécessité ce que votre amour n^avait pu obtenir?

— Vous pensez donc qu'un homme qui aime avec passion peut cesser d^aimer à cause d*un refus qui peut n'avoir que la vertu pour motif? Laisseï-moi vous ouvrir mon cœur ; j'ai pu croire en effet que vous ne m'aimiez pas , mais je crois être certain maintenant que je me suis trompé, €t que tous m'auriei rendu heureux par sentiment , indépendamment de la nécessité où vous êtes. Je dirai encore que vous êtes fichée,'sans doute, que j'aie pu me figurer lecontraire.

— Vous êtes 9 mon cher ami , le fidèle interprète de mes sentimens. Mais reste à savoir comment nous pourrons nous trouver ensemble avec toute la liberté dont BOUS avons beso^.

— Soyez sans inquiétude j sûr de votre consentement, je ne serai pas long-temps à trouver un expédient convenable. En attendant, je vm oooçoser Fa-» roph.

Digitizeu w-j ^jQOgle

' J'avais décidé <Iiie, ai jamais je venais à bout de

persuader ma belle mademoiselle à faire usage de mon spécifique, je n'emploierais que du miel 3 ainsi la 00m* position de Paroph do8t je vouhis faire usage n'était

pas fort embarrassante. ^Jais si de ce côté j'étais toutà-iait à mon aise, duQjJtutre j'étais dans une espèce de labyrinthe' doACfMËlftsavais trop comment sortir*

Je devais passer sans inLerruptiori plusieurs nuits en travaux contîjuuels ^ je craiguais de m'étre engagé aa^

! delà de mes forces , et il n'étsit pas possible d'en rien rabattre saus m'exposer à compromettre , noo le suc^ eés de J'aroph , mais bien la bonne fortune dont j'avais si laborieusement préparé les voies« De plus , sa scsnr ' cadette couchant dans la même chambre et assez près .

* d'elle y ce n'était pas là que l'opération .devait avoir* lieu, et il était-impossible que je pusse la conduire huit nuits de suite dans un hôtel garni. Le hasard y divi«ité assez ordinairement propice ain intrigues amoureuses , vint à mon secours.

Obligé de monter au quatrième éta^p , je rencontre lemarniiton qui, devinant mon af&ire, me pria de ne pas aller plus loin , parce que la place était prise. Mais lui dis-je , tu en sors*

— C'est vrai , Honsienr, mais je n'ai fait qu^entrer et sortir. #

— £h bien ! j'attendrai que h place soit .évih <mée.

' — Oh ! Monsieur , de grâce , n'attendez pas*

— Je te devine, coquin^ je ne dirai riefi, mais je veux la voir*

—Elle me sortira pat, car die Ton<| a entendu etelle s'est enfermée* * ,

— Elle me connaît done*

Om , et Yone la connaisses aussi.

— C^est bon ^ va-t'en et sois tranquille pour toi et * pour elle.

Le marmiton partît , et je conçus de rsuite que je pourrais tirer parti de cette rencontre. Je monte , et à travers une fente , j'aperçois Hadelaine, la fenme de chambre de mademoiselle. Je la rassurai en lui promettant le secret ; elle ouvrit, et lui ayant mis un louis dans la main, elle s'enfiiit, un peu confbse. Un, instant après je descendis, et le marmiton , qui m'attendait sur le palier , me pria d^exiger que Haddaine lui donnât la moitié du louis. Je t'en prometsF un entier , lui dis-je , si tu consens à me tout avouer. Le drôle ne demandait pas mieux. U me conta ses amours, et me dit qu'il passait toutes les nuits avec elle dans le galetas ; mais que depuis trois jours , ils avaient été * sevrés de leurs plaisirs parce que madame en avait ôté la clé après y avoir enfermé du gibier. Je m'y fis conduire , et je vis par le trou de la serrure que Ton pouvait aisément y placer un matelas. Je donnai un louis au marmiton, et je partis pour aller mûrir mon plan.

Je pensai que mademoiselle, d'accord avec Madelàine,

pourrait facilement venir passer la nuit dans ce galetas. • Je me munis d'un rossignol et de plusieurs fausses clés ; je mis dans une boite en fer-blanc plurieurs doses du prétendu aropb, c'est-à-dire du miel amalgamé avec

de la corne de cerf, pour lui donner de la consistance, et le Icodemain matio je me rendis à ThAtel de Bretagne, où j*alUii de suite faire Tessai de mon rossignol.

Je nen eus pas besoin , car la première fausse clé me suffit pour ouvrir une serrure délabrée^

Fier de ma déconverte et de mes succès, je descends

chez oiademoiselle , et en peu de mots, je la mets au fait de tout.

— Ha|i, mon ami^ je ne puis softir deM chambre

qu'en traversant le cabinet où couche Madelaine.

— Eh bienl mon coeuTi il faut mettre cette Me dans nos intérêts.

— > Lui confier mon secret?

— Tout juste.

— Je n'oserai jamais t

— Jem*en charge ; la dé dVirmivre toutes les portes.

Elle consentit à tout^ mais le marmiton m'embarrassait j car s'il était parvenu à noos dèviner, il aurait pu nous nuire, fc pensai que je pourrais m*en assurer par

Madelaine, ou qu^en fille d'esprit, elle saurait nous débarrasser de lui.

Avant de partir , je dis à cette fiDe que j'avais besoin de rentrelenir de choses importantes, et je lui donnai rendez-vous dans le cloître des Augustins. £lle y vint exactement, et je lui expliquai mon plan de point en point. 11 n'était pas difficile à comprendre; et après m'avoir dit qu elle aurait soin que son propre lit se trouvât à l'heure ceafteane dans le boudoir de nouvdle (espèce, eBe ajouta que, pour être à l'abri de toute inquiétude , il était indispensable d avoir le marmiton

ne CASANOVA. 267

dan3 nos intérêts. C'est un garçon intelligent , dit M a-

delaine , et je crois pouvoir répondra de sa fidélité ^ hissez-moi le soin d'airai^r cette affaire. Je lai Tends la dé et six louis, en Ini disaift d'informer sa maîtresse dq tout ce que nous venions dWréter, de se concerter avec elle et de tenir le galetas prêt à nous recevoir» Elle partit totite joyeuse. Une femme de chambre qui a un amoureux ii est jamais si heureuse que lorsqu'elle peut mettrelia maîtresse dai^tU6É|tt|f^lîté de prot^r ses amours. - WP«»^'%^r .

Le lendemain matin , le marmiton vint me trouver à la Petite .Pologne ; je m'y attendais* Avant de lui laisser le temps de parler, je lui dis de se mettre en garde contre Ja curiosité de mes domesti^es, et de ne point venir Abb^ moi sant nécessité. Il me promit d^être prudent , et m^assura de son dévouement. Il me donna la clé du galetas , en me disant qu^il s*en était procuré une autre. J'adfmirai et louai sa prévoyance , et lui ayant fait cadeau de six louis , je vis qu'ils faisaient plus d^efTet que les plus belles paroles.

Le lendemain dans ta matinée , je ne vis mademoiselle qu^un instant , pour la prévenir qu'à dix heures du soir elle me trouverait au rendez-vous. Je m'y rendis d'assez bonne lieure sans être vu de personne. J'étais en redingote , ayant dans mes poches ma boîte d*aroph , un excellent briquet et une bougie. J y trou* vai un bon matelas, des oreillers et une bonne couverture piquée , meuble fort utile , car les nuits étaient froides et il s'agissait de pouvoir dormir dans les intervalles de 1 opération.

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A ooze heures, un petit bruit me cansa une paipi* tatioo est toiy^ors de bon augure. Je 9ors et, à tâlons, je yiâs sft deraût de mademoisdle, que je rassure par un tendre baiser. Introduite dans le gîte, je barricade la porte et j'ai soin de masquer la serrure, pour, i tout événement, éviter les suiprises et tromper les curieux. *

Ayant ensuis alkuné ma boupe, mademoiselle té* . moîgna de Tinquiélude. La lumiAre pouiW nous fidre découvrir, si quelqu'un est appelé au quatrième, me dit-elle.

— Outre que la chose n'est pas probable, fari dîs-je, il faut bien que nous en courions le risque ^ car sans lumière, eommenl me ooiffisriez--TQtts de raroph» Sh bien ! répliqua-t-elle , nous éteindrons de suite après.

Sans nous amuser à ces préliminaires si doux en amour quand on est libre> nous nous 'déshabillâmes, et nous nous mîmes sérieusement à notre rôle, que nous jouâmes avec perfeetion. Nous avions Tair^ moi d^un élève de S*-Cème qui va faire une opénAbn , elfe d^un malade qui s^y résigne ^ avec cette différence pourtant que c'était le malade qui disposaitl'appareil. Quand le sacrffîcateur fut armé de toutes pièces , c^est-â'dire quand les blanches mains de mon Anglaise eurent placé Paropl eomme une calotte de vicaire, elle se pla^ dans la position la plus convenable, aidant de Ses deux mains l'ouverture de l'orifice par où le^spécifique de-» vait être porté à l'endroit où devait se faire ramaigame avec la semence vitale.

Ce qu'il y avait de vraiment risible dans noire fait,

pour un tiers qui aurait pu nous voir, c'est que nous étiona Ton et Fautre d'un .«érienx doctoral.

Quand PintrodiiclioD fat complète, k timide mademoiselle éteignit la bougie ; mais à quelques minutes de là, il fallut bien qu'elle consentit que je la rallnmatse* J'avais opéré ea maître, mais itTeo trop de promptitude ^ de sorte que mon Agnès, n'ayant pas ea le temps de vaincre son émoi , était restée en déiant« Je lai dis oeBylaisemyent qgœ j'était chamiédereeoni» mencer ht besogne , et le ton avee lequel je lai déUtai le compliment nous força à partir d'un éclat de rire.

Je faa moins ptompt à k seconde opénitieii que je ne Pavais été à la |Mremière, et poor le eoap mademoiselle fut tout à Taise pour bien opérer de son côté.

La pndear avait fait place à la con£ance , et dans Tinspection qa*eUe fit de Favoph resté en plaee , elle * me fit remarquer du bout de son joli doigt la portion • très-distincte de sa coopération^ ensuite, me iaisant observer, d'un air tendre et aatisbit, qae poUr k succès que nous espérions, noue avions encortf dn chemin à faire , elle m'invita à prendre quelque repos. Voas voyes, lai.di*-jd» Qû® ai pas besoin, et

je pense qne nous ferona bien de recommencer.

Elle trouva sans doute la raison convainquante, car sans rien répliquer, elleseremit àTceuvre; ensuite noaa nona livrâmea^ on aaaez long aommeil* A mon • réveil, aussi dispos qu'auparavant, je sollicitai une nouvelle opération, et après i avoii^ obtenue et pv^tement aebevée, une réflexiomiéeonomique de ma prévoyante mademoiselle me détermina à me ménager ,

car non» dei^ons nous conserver pour les nuils «tti-

vantes. Aussi , vers les quatre heures dn matin , elle me quitta à petit bruit pour rentrer dans sa chambre, et moi au point du jour je sortis de ThAtel sous Pégide de mon Mercure de cuisine , qui me lit évader par une porte dérobée que je ne connaissais pas.

Yers midi , ayant pris un bain aromatique , j^allai faire ma cour à mademoiselle X* C. Y. coocime de coutume. Je la trouvai assise sur son lit , dads un déshabillé élégant et le sourire du bonheur sur les lèvres. Eue me parla de sa reconnaissance, me remercia avec tanfrde feu et à tant de reprises, que me croyant avec raison son débiteur , je commençai à m'impatienter tout de bon. £st-il possible , chère mademoiselle , lui dis-je , que vous ne conceviez pas que vos remercîmens m'avilissent I Us me prouvent que vous ne m'aimez pas, ou que si vous m'aimez, vous ne me supposez pas un amour égal au vôtre. Nous finîmes par nous attendrir , et nous allions sceller notre amour réciproque sans le secours de Paroph, quand la prudence vint à notre aide. Nous n'étions pas en sûreté, et nous avions du temps devant nous. Nous nous contentâmes des plus tendres en^rassemens , en attendant la nuit.

Ma position était singulière , car quoique j'aimasse beaucoup cette intéressante personne, je ne me faisais pas le moindre reproche de l'avoir trompée , d'autant plus que les suites ne tiraient pas à conséquence, puisque la place était oAsupée. C'était une petite vengeance d'amour^propre qui faisait que je m'applaudis-

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DE CASAIIOTA. 271

sais d une supercherie qui me procurait de véritables jouissauees. Elle médisait qu^eAe se irtluvatt humiliée , de 8*être refusée à mes désirs , quand elle pouvait se rendre ea me donnant une preuve véritable de son amour pour moi , tandis que maintenant, elle sentait avec amertume que je pouvais nourrir quelque doigte sur ses véritables sentimens* Je fis de mon mieux pour la rassurer ; et au fait ce que j^éprouvais pour die aurait rendu le doute oiseux , puisque j^avais atteint mon but aussi complètement que je pouvais le désirer. Mais j'obtins un succès dont je me félicite encore aujourd'hui ^ c'est que pendant mes travaux nocturnes , travaux fort inutiles pour le but qu elle se proposidt , jVus le bonheur de lui inspirer de la résignation et de la confiance au point que , de son propre mouvement, elle promit de ne plus se livrer au désespoir , et , quoi qu'il pût arriver , de s'abandonner à moi , et de ne se diriger que par mes conseils* Pendant nos colloques nocturnes , elle me répéta souvent qu'elle S0 sentait heureuse, et qu'elle le serait encore quand bien nnême Taroph ne produirait aucun ellet. Ce n est pas qu'elle n'y eût la plus grande confiance, car elle ne cessa rapplication de Pinnocent ingrédient qu'aux derniers assauts que nous nous livrâmes avec une ardeur de néophytes, et comme si nous avions voulu épuiser dans ces doux ébats la coupe entière de la volupté. Mon cher ami, me dit-elle au moment de nétre dernière séparation , tout ce que nous avons fait me semble beaucoup plus propre à créer qu a détruire, et si la porte n'était pas hermétiquement fermée , nouf

itMoms

aurions «ans doute fourni bonne compagnie an petit solitaire. Un docteur de Sorbonne n^aurait pas mieux raisonné.

A trois on quatre jours de là , je la retrouvai pensive, mais calme. Elle dit quelle avait perdu toute espérance de se délivrer du fardeau avant le terme, que cependant elle continuait à être persécutée par sa mèrej qu^en très-peu de jours 5 elle n^aurait plus qu^à opter entre une déclaration de son état et la signature du contrat ; mais que , ne pouvant se résoudre à prendre aucun des deux partis , elle était décidée à s^évader 9 et eBe me chargea de lui en assurer les moyens.

J'étais décidé à la servir ; ma résolution était prise à cet eiXet ^ mais je voulais sauver les apparences , car j'aurais pu avoir une mauvaise affaire sur les bras, si Ton avait acquis la certitude que je Tavais enlevée ou que je lui avais facilité les moyens de sortir du royaume* Du reste nous n'avions jamais songé ni Funni l'autre à unir nos destinées par des liens indissolubles.

Je la quittai Tesprit fort occupé, et je me dirigeai vers les Tuileries où Ton donnait un concert spirituel. Cétait un motet composé par Mondonville , et les paroles étaient de Tabbé de Voisenon , auquel j'avais donné le motif : Les Israélites sur la montagne d^Oreb. Ce morceau , écrit en vers libres , était une nouveauté qui faisait du bruit. En descendant de voiture j'aperçus madame du Humain qui descendait seule de la sienne. Je cours à elle et je suis accueilli en bonne connaissance. Je me félicUe, me dit-elle, de vous trouver ici ^ c^est presque une bonne fortune.

Je vais voir cette nouveauté et j^ai deux places réservées ; TOUS aie ferez fhkit d'en accepter une*

Sentant tout le prix d*ane offre aussi honorable , quoique j^eusse mon billet d'entrée dans ma poche , je n'eus garde de refiiser , et lui offirant respectueusement mon bras , nous allâmes occuper deux des meilleures places.

On ne jase pas à Paris quand on va entendre de la musique sacrée , et surtout du nouveau. Madame du Rumain ne put donc point juger de Tétat de mon esprit par mon silence, obligatoire pendant le concert) mais elle le devina à ma physionomie dès que tout fut fini , car j^avais Tair abattu et préoccupé , ce qui ne m'était pas naturel. Monsieur Casanova , me dit-elle, obligez-moi de passer une heure chez moi ; j ai deux ou trois questions cabalistiques à vous soumettre ^ vous me les résoudrez , car elles me tiennent à cœur ; mais il faut faire vite, parce que je suis eugagée à souper en ville.

On pense bien que je ne me fis point prier, et dès

que je fus rendu chez elle, mes réponses furent prêtes en moins d'une demi-heure* Quand j^eus fini : Qu^avezvous, Monsieur Casanova? me dit cette aimable dame du ton de la plus parfaite bienveillance. Vous n'êtes point dans votre assiette ordinaire ; si je ne me trompe, vous êtes dans Fattente de quelque grand malheur* Ne seriez-vous pas, par hasard, dans le cas de devoir prendre quêlque forte détermination? Je ne suis pas curieuse ; mais si je puis vous être utOe & la cour , disposez de mon crédit et comptez sur moi. J^irai , s'il le

HilOlABS

faut , à Versailles demain matin , si IWaire est pre»'

santé ; je suis bien venue de tous les ministres. Mettez-moi à part de vos peines , mon ami , et si je ne puis les adoucir, ai| moins je les partagerai. Ne douteji pas de ma discrétion.

Cette allocution me parut une voix du ciel , une ex* citation de mon bon génie à m*ouvrir entièrement à cette dame , qui avait presque lu dans ma pensée , et qui m'explicpiait en termes non équivoques tout Tintérét qu'elle prenait à mon bonheur* Après Tavoir r»* gardée quelques instans sans proférer une parole, mais avec^n air qui lui exprimait toute ma reconnais* sanee : Oui, Madame, lui dis-je, je suis dans une crise violente , et à la veille , peut-être , de me perdre: mais votre bienveillance vient de me rjendre le cahue^ en me lUsant eoucevoir quelque espérance. Vous allez connaître ma situation. Je vais vous rendre dépoaitaive d^n secret que Phonneur rend inviolfdile ; main je ne saurais douter de votre discrétion non plus que . de votre bonté. Si vous daignez ensuite m'honort^r d'un conseil , je vous promets de le suivrie^ et je jure de ne jamais dire de qui je le tiens.

Après cet exorde , qui me captiva toute son attention , je lui contai en détail toute Taffaire ^ je ne lui cachai ni le nom de la demoiselle , ni aucune des circonstances qui m'ol^igcaient à veiller sug son sort. Je me tus cependant sur Taroph et sur la manière dont je lavais administré, la chose me paraissant trop comique pour être mêlée dans ce drame serio; mais je Lui avouai que je loi avais procuré des re-

D£ CA.SiiriOVA. 275

môdes , dans Tespoir do la délivrer de son fardeau.

Après cette importaate confidence, je me tu», et Madame du Rumain demeura comme absorbée pendant près d'un quart-d'heure. Enfin elle se leva en me dî- ' sant : Je suis attendue chez madame delaMarq ; il faut absolument que je m^j rende , car je dois y trouver réyéque de Montrouge à qui j*ai besoin de parler; mais j'espère que je pourrai vous être utile. Revenez, je vous prie, après-demain à huit heures^ tous me trouverei seule, et surtout ne faites aucune démarche avant de m'avoir vue. Adieu«

Je la quittai plein d'espérance , et bien déterminé à me diriger , dans cette affiiire épineuse , par les seuls conseils qu'elle me donnerait.

li evéque de Montrouge , auquel elle devait parier pour une affaire importante qui m'était bien oopnue , était l'abbé de Voisenon , que l'on appelait ainsi parce qu'il y allait souvent. Montrouge est une terre près de Paris , qui appartenait au duc de la Vallière.

Je vis ma chère demoiselle le lendemain , et je me contentai de lui dire que , dans une couple de jours , j*espérais pouvoir lui donner de bonnes nouvelles. Je fus content d*elle , car elle se montra résignée et pleine de confiance.

Le aurlendemain , je ne manquai pas de me trouver k huit liMNres ehes ma noble prolectrice. Le suisse me dit en souriant que je trouverais le médecin chez madame y ce qui ne m'empêcha pieis de monter ; dès que je paras, il partit. C'était Herrenscwand , que tontes les jolies femmes de Paris s arrachaient , et que le mal-

■ÉHOIBIS

kevreux Poionnet mit en scène dans le Cercle , pétile

pièce en un acte , d^un mérite très-médiocre , et qui cependant eut un succès' de Togne.

' Hon dhe^ affligé , me dît madame du Rmnain dès nous fi^es seuls , j^ai fait vptre affaire , et ce sera maintenant à vous à me garder tm secret inviolabU» Âprès avoir mûrement réfléchi au cas de conscience que vous m^avez confié, j^ai été au couvent de C.«« , dont Fabbescte est mon amie, et je lui ai confié le secret, bien sûre qu'elle est incapable d'en abuser. Nous sommes convenues qu'elle recevra la demoiselle dans son couvent et qu'eHe lui donnera une bonne sœur cou- ' verse pour la soigner dans ses couches. Vous ne niellez pas , ajouta-t^elle en -souriant, que les cloîtres ne ^Ifiiîent bons à quelque chose. Votre protégée s'y rendra seule avec une lettre que je vous donnerai pour Tabbes^et qu'die lut fera reinettre de suite par la toiEirière. Elle sefa introduite de suite et placée dans une chambre convenable. Elle ne recevra jamais de visites, ai d'aiitres lettres que celles qui passeront vpar mes mains. L^abbesse m^enverra s^s réponses que je vous reme Lirai eu mains propres^ vous sentez qu'elle li^.^it'conserve«p de correspondance qn^avec vous seul , et vous n aurez de ses nouvelles que par mon canal. Vous en agirez de même , observant de laisser toujours PiMrésse eu'btanc. J'ai dû dire à Tabbesse le iiom de votre demoiselle, mais je ne lui ai point dit le votre, cac:,^e ne me Ta point démodé;

Informez de tout cela votire jeune demoisdle, et lorsqu'elle sera prête, venez me le dire, et je vous

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|B CASANOTA*' m

doaaerai ma lettre. Dite»-lai de ne te minir que da «trict néeessafav, et sartont de iie prendre ni diamans,

ni bijoux de prix. Vous pourrez lui awurer que Fabbesse la verra de temps en temps , qu'elle lui donnera dea mafqnea d'amitié , de^ livres décens, m wa mot qu'elle sera soignée et traitée avec distinction. Dites lui aussi de ne faire aucune espèce de confidence à la •œQr oonyerse qui la sertira; car quoique honnèln et bmne, elle est i^Rgieitse, et le seeret ponrrak être mal gardé. Après sa délivr^ce , elle ira à confesse fera ses Pâques, et Tabbesee loi délivrer» un eerlilicat * en bonne fome, avee lequel die n^anra ancone difflculte de se représenter à sa mère , qui se croira trop heureuse de la ravois, et alors il ne sera plus quosUon^ de mariage, d'autant plus qu^e doit Fatt%ner comme motif de sa retraite."

Après m'étre évertué en remercimens et avoir fait réloge- de sa prudence, je la priai de me donner la lettre sur-le-champ , puisqu^l o^y avait pas de temps à perdre. £lle se mit obligeamment à son bureau , et voici ce qu'elle écnvk :

« Ma obère abbesse ,

« La demoiselle qui vous présentera cette lettre est celle dont j'ai eu le plaisir de vous entretenir. Elle désire passer troia ou quatre mois sous votre protection, Âris votre couvent, pour se remettre en état de

tranquillité, faire ses dévotions, et être sûre que lorsquelle retournera chez sa mère , il ne sera plus ques*

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tion d*ini mariage auquel elle ne peut se résoudre , et

qui est la cause du parti qu'elle pr6a4 <le s^éloigner ' pour qjielque temps de sa famille* »

Après me Tavoir lue , elle me la remit décachetée pour que madomoiseUe put la lire. L^abbesse était une princesse, et par conséquent son monastère était à Tabri de tout soupçon. En recevant la lettre des mains de madame du Humain , je me sentis si plein de reconnaissance que je me précipitai à ses genoux* Cette généreuse dame me fut encore utile, comme jeje dirai plus tard*

En sortant de chez madame du Rnmain , je me rendis directement à Fbdtel de Bretagne , où mademoiselle n^eut que le temps de me dire qu'elle était occapée pour toute la jowoée , mais que le soir à onze heures, elle se rendrait au galetas où nous aurions tout le temps de nous parler. Je fus ravi de cette annonce, car je prévoyais que ce serait la fin d'un beau rêve , et que je n aurais plus Toccasion de me retrouver seul avec eDe«

Avant de sortir de l'hôtel, je dis un mot à Hadelaine, qui se chargea^d^avertir notre Mercure de tenir tout dans le meilleur ordre- Exact au rendez-vous, je n'attendis pas long-temps - ma belle. Après lui avoir fait lire la lettre de madame du Rumain, dont je lui tus le nom sans qu^elle s'en for» malisât , j'éteignis la bougie, et puis, sans qu il fût question daroph , nous nous livrâmes au plaisir de nous prouver réciproquement que nous nous aimioDS.

Le matin 9 lor8<pi11 fut^ temps de nous séparer, je loi donnai toifter les instructions rerbales que jWals

reçues , puis nous convînmes qu'elle sortirait de Tliôtelà huit heures, avec les eiîets qui lui étaient né- eessaires , 'qu*dle prendrait un fiacre jnsqu^à la place Maubert, où elle le renverrait; que là elle en prendrait un autre jusqu^à la porte S^-Antoine, et enfin plus loin un troisième ayec lequel elle se rendr^t directement au couvent indiqué. Je la priai de ne pas ouMier de brûler toutes les lettres qu^elle avait reçues de moi et de m'écrire du couvent aussi souyent qu'il lui serait possible, de cacheter ses lettres, mais de laisser Fadresse en blanc. Elle me promît de suivre ponctuellement mes instructioDS , puis je la forçai à recevoir un rouleau de deux cents louis qaî pouwent lui derenir nécessaires, quoique nous ne prévissions pas comment. £lle pleurait, plus peinée du cruel embarras dans lequel elle me laissait que de sa situation isrt difficile ; mais je la rassurai en lui disant que j avais beaucoup d'argent et des protections puissantes. Je partirai, me dit-dle, après-demain à Theure convenue*. £t là-dessua lui ayant promis de Tenir le jour après chez sa mère comme si je ne savais rien, et de lui écrire tout ce qu'on dirait, nous nous embrassâmes tendrenteni et je partis.

^ Son sort m'inquiétait beaucoup; elle avait deTesprit, de la résolution^ mais quand Texpérience manque y Fespril bien souTcnt nous iait fiûre de grandes sottises.

Le surlendemain je pris un fiacre et j'allai me pos-

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ter au coin d'une rue où elle devait passer. Je la vî» venir , deacendr^db voiture » payer le cocher, entrer danr une allée et en ressortir quelques instans après, )a tête enveloppée dans un capuchon, portant SOD petit paquet , et monter dans un autre fiacre , qui prit de suite Ja direction dont nous étions conTenns. Plus tranquille alors et à peu près sûr qn'dle eiécuterait ezacteo^t mes instructions , j'allai vaquer à mes affaires.

Le lendemain , e^était le dimanche de Qnasimodo ,

je me crus dans Tipdispensable obligation de me présenter à ThÀtel de Bretagne \ car y allant tous les jours avant l^asion de mademoiselle , je ne pouvais cesser d'y aller qu en m'exposant à fortifier le soupçon que Ton devait avoir conçu sur moi. Mais que la tâche était pénibt^ I Obligé deme montrer gai lcuM|niDe et sans ' la moindre altération dans les traits , dans un lieu où vj'étais certain de trouver la tristesse et la confusion ! ïl fallait , je Favoue, un Iront peu ordinairOt

Je choisis llienre où tonte la fSunille devait être réunie à table, et j'aUai droit à la salle à manger. J^entre à men <Hrdinaire cTun air riant, et je vais m'asseoir à côté de madame , un peu en arriè^. Je fis semblant de ne pas m'apercevoir de sa surprise, qui pourtant était assez visible ; car elle avait la figure enflammée. Un instant aprte je lui demandai où était mademoiseUCb- Elle se retourna , me regarda fixement et ne dit pas un mot.

— Serait-elle malade? Ini4is-je«

— Je n*en sais rien.

Ce ton sec me mit à mon aise, car il m^aiitorisait a prendre mon sérieux* Je demeurai penaif et silencieux pendant nn qnart-dlieure , jouant la aorpriae et Fé* tonnement ; puis , me levant , je lui demandai si je pouvais lui être agréable en quelque chose , et n'ayant reçQ qu'un froid remercîment, je sortis de la salle et jUlai chex mademoiselle, comme si je ravais cme dans sa chambre. Je n'y trouvai que Madelaine. Je lui demandai , en lui adressant un coup d^œil signifioatif, où était sa maîtresse. Elle me répandit en me priant instamment de le liû dire moi-même , si je le savais.

— Est-elle sortie seule?

— Je ne sais absolument rien, Monsieur, mais

on croit que vous savez tout. Je vous prie de me

Affectant la plus grande surprise , je sortis de PliA*

tel à pas lents et je montai en voiture , fort content de m^étre acquitté de cette pénible corvée. Il était naturel qu'après Faccueil qu'on Tenait de me faire, je me

tinsse pour offensé, et que je ne reparusse plus dans la famille j car, coupable ou innocent , madame X. C« V* n'ignorait pas que la manière dont elle m^avait reçu

était assez siguillcalive pour que je susse à quoi m^en tenir.

Deux joursaprès , j'étais à ma fenêtre detrès-bonne

heure quand un fiacre s'arrêta devant ma porte , et un instant après madame X* C. Y. en sortit accompagnée de H. Farsetti. Je m'empresse d'aller à leur rencpntre , et je les accueille en les remerciant d'être venus me demander à déjeuner. Je faisais semblant de croire

TOHB TI. S5

I1ÂM01R£S

qu'ils oe pouvaient être venus que pour cela. Je les invite à s'asseoir devant un bon téu , et je mHnforme

de la santé de madame ; mais sans répondre à ma question , elle me dit qu'elle n'était point venue me demander & déjeûner, mais qu'elle était là pour me parler sérieusement.

— Madame , lui dis«je , je suis tout h voos ; mais faites-moi Thonneur de prendre un siège.

£Ue s'assit et f arsetti se tint debout ^ je ne le presr sai pas, et continuant à m^occuper de madame, je la priai de vouloir bien m'apprendre en quoi je pouvais lui être agréable. Je viens, me dit-elle, vous prier de me rendre ma fille , si ell^ est en votre pouvoir , ou de me dire où elle est.

— Votre fille? Madame ; je n^'en sais rien. Mesoupçdnneriez*vous capable d'un crime?

Je ne vous accuse pas de raptj je ne viens pa^ ici vous reprocher un crime ni vous Êiire des menaces ; je viens simpl^ent vous supplier de me donner une marque d'amitié. Aidez-moi à retrouver ma fille aujourd'hui même ; vous me rendrez la vie* Je suis sûre que vous savez tout. Vous étiez son unique confident, son seul ami ; elle passait chaque jour plusieurs heures seule avec vous ; il est donc impossible qu'elle ne vous ait pas tout confié. Ayez pitié d'une hière désolée. Personne n'en sait rien encore ; qu^elle me soit rendue et tout sera plongé dans Toubli. Son honneur sera sauvé.

Madame, je sens parfaitement votre position; votre peine me touche ; mais, je vous le répète, je ne sais rien.

DE GJfeANOVil.

Cette pauyre femme , dont là douleur me péDéIrait,

se précipita à mes genoux en versant des larmes. J ailais la relever, quand Farsetti lui cria «vec un ton d'indignation qu'elle devrait rougir de s'humilier ainsi devant un homme de mon espèce. Me relevant aussitôt et le toisant d*un air de mépris : Insdentl lui dis-je (Tiin ton de colère , expliquez-vous sur le mot espèce*

— On est sûr que vous savez tout»

— Ceux qui sont sûrs comme vous sont des sots impertinens. Sortez à Tinstant de chez moi, et attendez-moi sur mon passage y vous me verrez paraître dans un quart-d^heure.

En parlant ainsi, j'avais pris le pauvre chevi£er par les épaules , et lui faisant faire brusquement deux ou trois pirouettes, je le jetai dehors. Il se retourna pour crier à madame de le suivre; mais elle, s'étant levée , s'approcha de moi pour me calmer. Vous devez, me dit-elle , pardonner à un homme amoureux qui , malgré Técart de ma fille , veut absolument Pépouser,

— Je le sais , Madame , mais il est sans doute pour • beaucoup dans la triste résolution qu^a prise mademoiselle d'abandonner le toit paternel ; car elle le déteste bien plus encore que le fermier-général qu^elle ne peut souffrir.

— Elle a tort ; mais je vo ds promets qu*il ne sera plus question de ce mariage. Vous savez tout, car vous lui avez donné cinquante louis, sans lesquels elle n aurait pu aller nulle part.

Cela n'est pas exact , Madame.

— Ne niez pas , Monsieur, et rendez-yous à Véyi" d«Dce : Toilà ua morceau de votre lettre*

EOe me présenta «n firagment de la lettre que j^avaie écrite à sa fille lorsqne je lui avais envoyé les cinquante louis pour .Aubyenir aux beeoios de son irère ainé. Ydtti oe que eautettait ce fragment :

« Je souhaite que ces misérables cinquante louia

puissent vous convaincre i]ue je n^épargnerai jamais rien , pas même ma yie , pour vous assurer de ma tendresse. »

— Je s«a kôn, Madame, de réoaser ee témoignage (I attachement pour mademoiselle votre fille; mais je dois aussi vous apprendre pour ma justiûcatien oe que, sans cela , je vms aurais laissé ignorer toute la vie ; je n'ai foifmi cette somme k mademoi* seUe que pour la mettre eu état de payer les dettes de votre fils aîné, qai m'en a remercié par ime lettre «pie je fMrrais vons montrer^ si vous le déwiea*

— Mon fils?

— Votre fils. Madame.

Je vais vons fiure faire m ample réparatien* Sans me laisser le temps de faire la moindre objection,.elle court cbercber Farsetti qui Tattendait dans la cour, le force de remonter et lui dit en ma présence ce que je venais de lui apprendre. La chose n'est pas vraisemblable , s'écria Finsolent* Le regardant alors d'wi air de mépris , je lui dis que je dédaignais de le convaincre , mais que je priais madame de vérifier le fait par son fils même. Je vous assure.

L;iyiiiztjo by LiOOgle

ajoiitai-je, que j'ai toiqours sollicité votre fille d'épouser H* de la Popelinière.

— Comment osez-vous dire cela, dit Farsetti en m'intervompant, pmsqne dan» TOtre lettre vous Tentreteuez de votre tendresse?

— Je ne m'en défends pas, lui répondis-jej je laimais , je me plaisais à le lui dire, et eomme j'aspirais à l'honneur de coiffer son époux , je jetais ainsi les bases de Tédifice*. Mon amour, de quelque nature qu'il fut, et eela ne regarde pas monsieur, était le sujet ordinaire des propos que je lui débitais dans nos longues eonversations. Si elle m^avait confié qu^elle voulait s^enfuîr, ou je serais parvenu & la dissuader, ou je serais parti avec elle , car j'en étais amoureux , comme je le suis encore; mais jamais je ne lui aurais donné . de l'argent pour qu'elle s'en allât sans moi*

— Mon cher Casanova, me dit alors la mère, je veux vous croire innocent, si vous voulez vous unir à moi pour m'aider à la découvrir. •

Je suis to||t prêt à vous servir, Madame, et je vous promets de eommençer mes recherches dès aujourd'hui.

— Quand vous saurez quelque chose ^ venez , je vous en prie , m'en faire part*

— Vous pouvez y compter, lui dis-je; et nous nous séparâmes*

J^étais dans la nécessité de revêtir le costume d'un bon acteur pour bien jouer mon rôle ^ il m^importait de donner à mes actions publiques un air de vraisemblance qui militât en ma faveur* Ainsi, dés le lende-

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