BS CA8AR0TA
Laoïbertini , rmve d^n mv«u du pape* CenoBi^oetle parenté, r<rfFre apoDtanée de Pabbé me rendent en-
rîeux ; je lui dis qne mon ami acceptait et que j^aarais rhoQoeur d'être de la partie. Nous partons*
Noos descendons à la porte de la soi-disant nièce dn Saint-Père, rue Christine, et nous montons. Voilà une femme à laquelle , malgré son air de jeunesse , je donne quarante ans, sans marchander ; vn pen maigre, de beaux yeux noirs, la peau belle; Tive, étourdie, grande rieuse , et capable encore de faire naître ua caprice* Je me trouve bien vite à mon aise avec elle^ «t Payant lait jaser , je trouve qu*elle n*eet ni vonve , ni nièce du pape ; elle était de Modène , et franche aventurière par état et par goût. Cette découverte me fit juger quel était Tabbé introducteur*
Je crus lire dans les yeux de mon Trévisan qu^il était curieux de la belle, et comme elle nous invita à dîner , je refusai , disant qne j'étais engagé ; mais Tiretta, qui m^avait deviné, accepta. Je sortis peu d*instans après avec Tabbé , que je déposai au quai de la ferraille , et j^allai demander à diner à Calsabigi*
Après le dîner , Calsabigi me prend à part et me dit que M. du Vernai Tavait engagé à me prévenir qu'il ne m'était pas permis de distribuer des billets pour mon compte*
— M. du Vernai me prend doue pour un sot ou pour un fripon I Comme je ne suis ni Pun ni Tautre , je m^en plaindrai à H* de Boulogne.
Vous feriez mal , car vous avertir , ce n'est pas vouloir vous offenser.
MÉ31ÛIRES
— Vous m'offensez vous-même , Monsieur , en me donaaat un pareil avis ^ mais soyez sur qu'on ne m'en doMera jamais «m second de la même eapèee.
Calsabigi me dll tout ce qu'il put pour me calmer, et ûoit par me persuader d^aller ayec lui chez M* du Ternai* Ce bon vieillard, me voyant en colère , me fit ses excuses, et me dit quun soi-disant abbé de la Coste lui avait dit que je prenais cette liberté. Je fus indigné, et je contai aussitôt notre affaire du matin, ce qni donna à M. du V^nal la mesure du caractère de notre homme. Je n^ai plus vu cet abbé , soit <pi'il ait eu vent de ma découverte, soit ^'nn lienrenxha- sard lui ait lait éviter ma rencontre ; mais j*ai su que trois ans après il fut condamné aux galères , où il est mort, pour avoir vendu, à Pavis, des billets d'une loterie de Trévoux cpi n*a jamais existé«
Le lendemain Tiretta vint me voir et me dit qu'il ne faisait que de rentrer.
— Vous avea décooché , Monsieur le libertin ? Oui, la société de la papesse m^a captivé , et je
lui ai tenu compagnie toute la nuit.
— Vous n^avei pas craint de Timportuner?
— Je la crois au contraire très-satisfaite du plaisir • que ma conversation lui a procuré.
— Vous aurex , si j^en juge bien , dû mettre en jeu toute votre éloquence.
— Elle est si satisfaite de ma faconde qu'elle m^a prié d'accepter un logement ches elle , et de lui permettre de me présenter en qnalitédeson eouaiii à M. le^ Noir qui , je crois , est son amaot.
m CA8AII0YA.
IS
— Vous formerez donc ud trio ^ mais vous aocoràeretrvmB bieo?
— Cest son affaire. EOe prétend que ee monsieur
me doDoera un boa emploi dans les fermes.
ÂTex-Tons aoceplé?
— Je n^ai point refusé, mais je Ini ai dit qu^en qualité d'ami, je ne pouvais prendre aucune détermination sans vous consulter. £lle m^a conjuré de vous engager i aller dîner avec elle dimanche.
— J^irai avec plaisir.
-S Je m'y rendis elU'ccti veinent avec mon ami, et dès que cette folie nous vit , elle sauta au cou de Tirette en l'appelant mon cher comte SixfoiSy nom qui lui resta pendant tout le temps qu'il resta à Paris.
— Qui a valu ce beau titre à mon ami , Madame? — ^ Ses exploits érotîques, Monsieur. Il est seigneur
d'un fief peu connu eu France, et je suis jalouse d'en * être la dame*
— Je lone votre noble ambition.
Âprès qu'elle m'eut raconté ses prouesses avec un abandon qui me prouvait combien la prétendue nièce du pape était exempte de préjugés , elle me dit qu^elle voulait lo^^er son cousin , qu'elle avait déjà le consentement de M. le Noir , qui lui avait dit qu'il serait enchanté que son cousin logeât avec elle. M. le Noir , ajouta la belle Lambertini , viendra nous voir après diner , et je brûle d'impatience de lui présenter M. le comte de Six/cU.
Après dîner , me parlant encore de la valeur de mon compatriote , elle Tagaça , et lui , sans géne et satis-
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■ÉH0IAS8
fait peut-être de me rendre témoin de sa bramnre ^
la réduisit au silence. J'avoue que je n'éprouvai pas la plus légère «ensalion -, mais n^ayant pu m'empécher de Toîr la conformation athlétique du comte, je jugeai qu'il pouvait prétendre à l'aire l'ortune partout où il trouverait des femmes à leur aise*
Vers les trois heures, je vis arriyer deux temmes surannées auxquelles la Lambertini s'empressa de préseoier le comte Sixfois, Étonnées de cette dénomination, elles youlurent en connaître 1 origine, et Thé- ^Ine lenr ayant donné Fexplication k part, mon ami , devint un objet très-intéressant à leurs yeux. C'est incroyable 9 disaient ces matrones en lorgnant le comte; ^« et Tirette semblait leur dire de Fœil : A Tépreuveir Mesdames.
Bientôt un fiacre s'arrête à la porte, et l'instant , apqjto on introduit une grosse femme sur le retour avec une jeune personne extrêmement jolie , suivies d^un homme pâle en habit noir et en perruque ronde. Après les embrassades qui dénotent Tintimité, la nièce du pape présente son cousin , le comte Sixcoups. Ce nom semblait étonner la Tieille , mais la Lambertini passa le commentaire sous silence. Cependant on trouva singulier qu'un homme qui ne savait pas un mot de français osât rester à Paris , et que malgré son ignorance de Fidiôme national , il ne cessât de bara* • gouiner ayec assurance , ce qui faisait d^autent plus de plaisir que personne ne le comprenait.
Après quelques instans d'une conversation frivole , la prétendue nièce du pape proposa une partie de bre-
BS CASANOVA. 15
]an« Elle me proposa d^en être, mais ayant refusé , elle n^insista pas et se contenta d'exiger que son cher * , cousin jouât près d'elle de moitié* Il ne connaît pas les cartes , 'dit-elle , mais cela ne fait rien ; il apprendra , je me charge de son éducation. i La jeune personne, qui m^aTait frappé par sa beauté, * ne connaissant aucun jeu , je lui offre un siège auprès du feu , en lui demandant l'honneur de lui tenir corn- ' paguie ; die accepte le siège , et la vieille , veafte avec elle , se mit à rire en me disant que j^aurais de la peine à trouver des matières propres à faire jaser sa nièce ; et elle ajouta d'un ton très-poli , qu'elle comp- ^ tait sur ma complaisance pour Texcuser ; il n^y a ,* me • lAît-elle, qu'un mois qu^elle est sortie du couvent. Je** • l'assurai que je ne croyais pas qu'il f&t difficile de s^entretenir avec une personne aussi aimable ; et le jeu étant conuneueé , je pris place auprès de la jolie nièce.
J'étais depuis quelques minutes auprès d'elle , occupé du seul plaisir de Fadmirer, lorsqu'elle me de- » manda qui était ce beau monsieur qui parlait si $lrdlement.
— C'est un seigneur de mon pays, qui a quitté sa patrie à cause d'une affaire d'honneur*
— Il parle un drôle de langage.
^ C'est vrai , mais en Italie on cultive peu la langue française; ici il ne sera pas long-temps ft l'appren» dre , et alors on ne se moquera plus de lui. Je suis fâché de l'avoir oonduilici, car en moins de vingt-quatre heures on me Ta gâté.
MÉMOIUS
t- Bt eomment gâté ?
— Je n'ose vous le dire , car il serait possible que . voire tante le trouvât mauvais.
— Je ae penae pas que je m'avise <la Uh feîre des
rapports ■ mais peut-être trouvez-vous ma (question iadiscrète ?
— Non, Hademoiselle, bien loin 4e là, el puieqii»'
vous le désirez , je ne vous en ferai pas un mystère. Madanne Lambertini la trouvé de son goût ; elle a ^ passé la nuit avec lui, et pour marqner la satisfieiction qu^il lui a donnée , elle Pa affublé du surnom ridicule de comte Six/ois, Voilà Tbistoire. J'en suis lâché ^ parce que mon ami n^éi%ît pas Ufaertin.
On sMtonnera a^eô raison qM je me ^is hasardé à tenir un pareil langage à une jeune persoanne à peine sortie ' du couvent ; maa je m^em étenneraia moi-même s*il avait été possible que j'^îmagindiBse Ia4>ossiliilité dë trouver une fille honnête chez une Lambertini. Je fixai mes yeux sur ceux de ma belle interlocutrice, et je vis sa j<die figure se couvrir de Fineamat 4e la pudeur; mais cet indice me parut encore équivoque.
Deux minutes après, quQ^ juge de ma surprise lersq«e je m*entendis ftire celte <|ueslioa :
— Mais , Monsieur , qu'y a-t-il de commua entre coucher avec madame et le nom de Six/ois ?
— Hademeîseile^ la cshose »est touteisimple : mon ami a rempli en une seule nuit m devoûr qu^ua mari met souvent six semaines à remplir avec sa femme*
— Et vous me croyeiassessotteponraHer rapporter notre conversatioii à ma tante ? gardes-vons4e le croire*
BB CAflAlfOTâ4 • 17
— > Hais je ittis encore fidhé d\uie antra clMie,
— Tous me direz cela dans un instant.
Sans eommenlaire, oa» peut deviner ce qui obligea ' la chamuuite aièee à s*abaenter quAques intlana.
Qnand elle revint , elle alla se placer derrière la chaise de sa tante , Tceil attaché sur Tiretta ; puis elle se rappfoelui de n^i, lœil enflanuné , el ayant rqpris sou siège, elle me dit :
— Quelle est dont lautre chose dont tous êtes fâdié ?
• Oserai-je tout vous dire ? . 4,
* — Vous m en avez tant dit qu'il me semble que vous ne devei pas avoir de scraf>ule.
Eh bien ! sache* donc qu'aujourd'hui , de .anite aprjès le dîner, et en ma présence, il Ta •
— Si cela voifs a dépbi) il esl évident que voua-en Ateajsloux«
— Bien s^en faut , mais j'en été humilié à cause d'une eirconataace dont je n'ose vous porlnr»
— Je croi»qae vous vous moques avec vos je n*nse«
— Que Dieu m'en préserve , Mademoiselle. Je vous dirai donc que j'ai été humilié de ce que madame Lambertini*m*a forcé de n'aasiuer par moi-même que mon ami était plus grand que moi de deux pouces.
— Pour le coup on vous en a imposé , car vous êtes pins grand que votre ami*
— Ce n'est pas de cette grandeur qu'il s'agit , Mademoiselle , mais bien d'une autre que vous pouvea ûnaginer, et dans laquelle mon ami est vraiment monatmeux.
— ]I<Hi8tiiieDx! mais qu'eat-ce que cela Tons fait?
^ Ne vaut-il pas mieux n'être pas monstrueux ?
C'e«t Trai , aasurémeot ; mais anr cet article , certaines femmeéf , qui ne vooa reasemblent paa , aiment la monstruosité.
* — Je les trouve ridicnles , folles même, ou je n'ai pas une idée nette delà chose pour me figfurer la ^andenr qui peut être appelée monstrueuse j et je trouve singulier que cela ait pu vous humilier.
— Vous ne Tauriez pas cm en me voyant*
— En vous voyant, quand je suis entrée îcî , je ne pensais assurément pas à cela ^ et puis vous avez Pair Ibrt bien proportionné | an reste , si yona savez ne pas r<étre , je vous plains*
— Je serais humilié de vous lais^r dans le doute i voyez , je voua prie , et jugez*
— Hais c'eat voua qui étea le monatre ; vous mêlai- ^tes peur.
£n achevant cea mota , le feu lui sortait par tons les porea ; elle ae leva et aik ae mettre derrière la chaiae
de sa tante. Je ne bougeai pas, car j'étais certain qu'elle ne tarderait paa à revenir; j'étaia loin de la croire aotte ou même innocente* Je auppoaaia aenlement qu'elle voulait en affecter les airs. Du reste, j'étais ravi d avoir si bien saisi le moment* Je l'avais punie d'avoir vonla m'en imposer , et comme je la trou* vais charmante , j'étais enchanté que ma punition n'eût pu lui déplaire. Quanta son esprit, il m'aurait été difficile d'en douter , car tout notre dialogue avait été aoutenu par elle , et mes paroles et mes actions n'avaient
été qu'une coJMécpience de aes (questions ot de sa per- «•tance.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'elle se tenait derrière la chaise de sa grosse tante lorsque celle-ci vînt à perdre an brelaii. Nesaehantà qui 9 en prendre : Allez-^ ▼ooa-en , petite aotte, dit-elle à sa oièee, yona me portez malheur ; d'ailleurs , vous manquez de savoirrim en laissant tout seul ce monsieur qni veut bien avoir la complaisance de vous tenir compa^ie. L*aimable nièce ne répondit rien , et revint à moi en souriant. Si ma tante , me dit-elle , savait ce que vous avei fait, elle ne m'aurait pas accusée d^impolitesse.
— Je ne saurais vous dire combien j eu suis mortifié* Je voudrais pouvoir vous en témoigner mon repentir , mais je né le puis qu'en m'en allant. Si je le fais, le prendrez- vous à mauvaise part?
— Si vous me quittez, ma tante dira que je suis une grosse sotte j que je vous ennuie. •
— Youlez^tts donc que je reste?
— Vous ne pouvez pas vous en aller.
^ Voua n'aviez donc pas jusqu'à ce moment nne idée juste de ce que je vous ai montré?
— Je n'en avais qu'une idée confuse. 11 n'y a qu'un mois que ma tante m'a retirée du couvent , où j étais depuis l'âge de sept ans.
— Et combien en avez-vous maintenant ?
— Dix-sept. On voulait mç persuader de prendre le voile, mais ne me sentant aucune disposition pour les momeries d'un cloître , j'ai su résister.
— Êtes-vous lâdiée contre moi?
■ÊMOIflfiS
— Je devrais vous en vouloir , mais je reconnais que c^e$t ma faute , et je tous prie aealemeiit d'être discret.
— Ne douiez pas que je ne le sois ^ si je ne 1 étais pas , je serais le premier puoi*
— Vous mWex donné une leçon qui me servira à
Tavenir. Mais cessez donc , ou je m^en vais.
— Non , restez ; c'est fini*
J'avais pris sa jolie main , qu'elle mWait abandon*
née sans conséquence ; et en achevant , elle la retira tout étonnée davoir besoin de son mouchoir* • — Qu'est-ce que cela ?
— C'est ce qu'il y a de plus précieux dans les deux sexes , ce qui renouvelle le monde*
— J'entends. Vous êtes un exceDent maître; vous faites faire de rapides progrès à vos élèves , et vous débitez votre leçon d'un air d^instituteur* Dois-j# vous
' remercier de votre zèle ?
— Non , mais ne* pas m'en vouloir de tout ce rjui s'est passé i je n'aurais jamais osé en venir là sans le sentiment que vous m'avez inspiré en vous voyant*
— Dois-je voir en cela une déclaration d'amour?
— Oui , divine amie j elle est audasieuse , mais elle est sincère. Si elle ne venait pas à la fois et du cœur et d'un sentiment indomptable , je serab indigne de* vous et de moi.
— Puis-je croire à ce que vous dites?
— Oui, avec toute confiance; mais dites-moi si je puis espérer que vous m'aimerez ?
— Je n'eu sais rien. Tout ce que je sais mainte-
Qaot , c'est que je devrais vous détester, car vous m'avei fait faire en moina d*ane heure un yoyage que je ne croyais achever qu'après mon mariage.
— En êtes- vous fâchée !
— Je dois Tétre , quoique je ma sente on ne peut plus savante sur une matière où je n'avais jusqu ici osé arrêter ma pensée. Mais d'où vient que maintenant vous êtes devenu tranquille et décent?
— Cest que nous parions raison , et qu'après Pexcès du plaisir , Tamour veut du repos. Mais voyez.
— Quoi? encore ! £st-ce là le reste de la leçon ?
— C'en est k suite naturelle. •
— Mais d'où vient que maintenant vous ne me faites pas peur?
— Le soldat s'aguerrit an feu*
— Je Tois que le nètre va sMtrindre.
Ë^disant cela , elle prend un fagot pour arranger le feu, et comme die était baissée et dans une posture tout-è-fait Ihvorable , j'osai d'une main téméraire aborder le parvis du temple , et trouvai la porte tellement close que , pour pénétrer dans le sanctuaire , il était indispensable de k briser. Ma belle se relève avec digiiitë , et s'étant rassise , elle me dit avec une douceur pleine de sentimens qu'elle était fille de condition et qu'elle croyait pouvoir eiiger du respect. Affectant l'air confus, je lui fis un million d excuses, et je vis bientôt sa charmante ûgure reprendre le calme et la sérénité qui lui allaient si bien. Je lui dw que, malgré le repentir que j éprouvais de ma l'auto, j'étais heureux d'avoir acquis la certitude qu'elle n avait encore lait le
MÉHOIRES
bonheur d^aucnn mortel. Croyez, ^me dit-elle, que ai qnelqu^un doit être heureux par moi , ce ne sera que
répoux auquel je donnerai ma maîn et mon cœur. Je jfiis sa main qu'elle mabandonna et je la couvris de baisers. J'en étais ârcet épisode si agréable lorsqu'on yiot annoncer M. le Noir, qui venait s'informer de ce que la nièce du pape avait à lui dire.
H. le Noir, homme d'un certain âge, d'un extérieur simple et modeste, pria poliment tout le monde de ne point se déranger. La Lambertini m'ayant présenté , il me demanda si j'étais l'artiste ; mais quand il sut que j'étais son ainé , il me fit compliment sur la loterie et sur le cas que M. du Vernai faisait de moi. Cependant ce qui l'intéressa le plus fut le cousin , que la belle nièce du pape lui présenta sous son véritable nom de comte Tiretta, car sa nouvelle dignité n'aurait sans doute pas été d'un grand poids auprès de M. le J^oir. Prenant la parole , je lui dis que le comte m'était recommandé particulièrement par une personne dont je faisais le plus grand cas , et qu'il avait été obligé de s'éloigner momentanément de sa patrie pour une affaire d'honneur. Lâ Lambertini ajouta qu'elle désirait le loger et qu'elle n'avait pas voulu le faire avant de savoir si M. le Noir le trouverait bon. Vous êtes, Madame, lui dit cet homme respectable, maîtresse souveraine chez vous, et je serai enchanté de voir M. le comte dans votre société.
Comme M. le Noir parlait très-bien Titalien , Tiretta quitta le jeu et nous nous mimes tous quatre devant le feu, où ma jeune nouvelle conquête eut occasion de faire
DE CASAHOVA
briller son esprit. M. le Noir avait beaaeonpde bon sens et surtout beaucoup d'expériencé. Illafit parler de son couvent, et lorsqu'elle lui eut dit son nom, il lui parla de son père qu^il avait beaucoup connu M'était un conseillér au parlement de Rouen qui, pendant sa vie, avait joui d'une grande réputation. Ma nouvelle conquête était d'une taille bien au-dessus de la médiocre ^ ses cbeveux étaient d'un beau blond , et sa physionomie , très-régulière, malgré la vivacité de ses yeux, peignait la candeur et la modestie. Sa mise permettait de suivre toutes les lignes de son beau corps et Ton s'arrêtait avec autant de plaisir sur Télégance de sa taille que sur la beauté parfaite de deux globes qui semblaient gémir d'être trop resserrés dans leur prison. Quoique M. le Noir ne dît pas un mot sur toutes ces perfections , il me fut facile de voir qu'il lui rendait dans son genre un hommage non moins vif que le mien. Ce monsieur nous quitta à huit heures précises, et une demi-heure après , la grosse tante partit avec son aimable nièce et Thomme blême qui était venu avec elles. Je ne tardai pas à prendre congé en emmenant Tiretta , qui promit à la nièce du pape d*étre son commensal dès le lendemain ^ i} tint parole.
Trois ou quatre jours après cet arrangement, je reçus - de Mademoiselle de la Heure , c*est le nom de la belle nièce , une lettre qu elle avait adressée à mon bureau. Elle était ainsi conçue :
u Madame** , ma tante , sceur de feu ma mère , est dévote, joueuse, riche, avare et iiguste. Elle ne
m'aime pas , et o^ayaut pu réussir à me faire prendre le voile , elle veut me marier & uo riche négociaot de Dnnkerque que je ne connais pas; mais notez qu'elle ne le connaît pas plus que moi. Le courtier de mariage on fyiti réloge, et il nj a rien détonnant à cela , puisqu'il faut bien qu^un marchand yante sa marchandise. Ce monsieur se contente d'une rente de douze cents francs par an sa vie dorant , 'mais il offre la certitude qu'à sa mort il me laissera héritière de ceut cinquante mille francs, il faut savoir que, parle testament de ma défunte mère, ma tante est obligée de me payer le jour de mes noces vingt-cinq mille éciis.
i> Si ce qui est arrivé entre nous ne m'a pas rendue à vos yeux un objet méprisable, je vous offre ma main et mon cœur avec soixante-quinze mille francs, et pareille somme à la mort de ma tante*
Ne me répondez pas, car je ne. saurais ni com* ment, ni par qui recevoir votre lettre. Vous me réfinirez de vive voix dimanche chez a>adame Lambertini. Gela tous donne quatre jours pour penser à la chose la plus importante. Quant à moi , si je ne sais pas bien si je vous aime je sais au moins que je dois vous préférer à tout autre homme pour Pamour de moi. Je sens que j'ai besoin de gagner votre estime conune vous avez besoin de captiver la mienne : mais je suis sûre que vous me rendrez la vie agréable et que je saurai toujours être ûdèle à mes devoirs. Si vous prévoyez que le bonheur auquel j'aspire puisse contribuer au vôtre , je vous préviens que vous aurez besoin d'un avocat , car ma tante est avare et chicanière.
BB CASABOYA. 25
» Si vcm mm décides , il fimdra que tous me procuriez un couvent où j'irai me réfugier avant de faire la moîiidre démardie; car aana cela, je me verrab eitpmée à de mandais traitemens que je veux éviter. Sj au contraire la proposition que je voua fais ne voua ooiivîeiit pas , je voua demanderai une grâce que vous ne me refuserez pas et qui vous captivera tout ma re- . connaissance. Vous tâciierez de ne plus me voir , en évitant avec soin de vans trouver dans 1er endroits où vous soupçonnerez que je puis être. Vous m'aiderez ' ainsi à vous oublier, et c'est au moins ce que vous me devez. Voua devez seotir que, je ne puis être heoreose qu'en devenant votre épouse ou en vous oubliant. Adieu. Je suis sûre de vous voir dimanche* »
Je fus attendri à la lecture de cette lettre. Je sentais qu^ejyie était dictée par un sentiment de vertu , d'honneur et de sagesse. Je découvrais dans Tesprit de cette charmante personne plus de mérite encore que dans sa personnes Je rougissais de l'avoir séduite , et je me serais cru digne du supplice si j^avais refusé sa main , qu'elle m'offrait avec tant de noblesse. D'ailleurs la cupidité 9 quoiqu^en seconde, ligne , ne laissait pas de me faire jeter un œil de complaisance sur une fertune supérieure à celle que je pouvais raisonnablement pré« tendre. Cependant Tidée du mariage, auquel je ne me sentais pas appelé , me faisait frémir.
Je me connaissais trop pour ne pas prévoir que dans un ménage régulier , je deviendraia malheureux , et que par conséquent , avec la meilleure volonté du
monde, il me serait impossible de rendre heureuse une femme qui m^aurait confié le soin de son bon- Jieiir. Mon incertitude pour me fixer pendant lesbqna* Ire jours qu^elle iB*a¥ait prudemment laissés , me convainquit que je D^étais pas amoureux d'elle. Malgré cela , telle était ma faiblesse , qu'il me fut impossible de prendre , comme je Paurais dû , la résoiutîott de rejeter son oUre et moins encore de le lui dire avec une franchise qui n^anrait pu que m^honorer à ses yeux.
Pendant ces quatre jours , ma pensée fut entièrement absorbée dans un seul objet : je me repentais amèrement de Tavoir outragée , car je me sentais pour elle de Pestime et du respect ; mais quoi que je fisse , il me fut impossible de me déterminer à réparer l'outrage que je lui avais fait. L'idée qu'elle me haïrait m'était insupportable , mais celle dem'enchatner m^était odieuse : et voilà l'état habituel d^un homme qu i se trouve forcé de prendre un parti et qui ne peut s'y résoudre.
Craignant que mon mauvaia génie ne m'entraînât à manquer au rendes-vous en me fusant aller malgré moi à rOpéra ou quelque autre part, je pris la résolution d'aller cûner chei la Lambertini , sans m'étre décidé h rien.
La dévote nièce du pape était à la messe lorsque j'arrivai chez die. Je trouvai Tiretta qui s'amusait à jouer de la flftte ; mais dès qu^il m'aperçut , il quitta l'instrument , courut mVmbrasser et me remit l'argent que m'avait coûté son habit.
— Te voilà enfonds,mon ami; je t'en fais mon compliment.