‹ Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · TOME TI · texte numérisé non relu

TOME TI

— 11 ne me déplaît pas.

— Consens-y donc.

— C^est assez. Adieu. Dès ce moment notre amour cesse et notre amitié commence. Couche-toi , je vais en faire autant. Adieu.

— Non , reste ; notre amitié commencera demain.

— Non ; dussé-je mourir, et toi aussi. Il m'en coûte, mais c'est irrévocable. Si je dois devenir la femme d'un autre , j'ai besoin de m'assurer d'abord que je serai digne de Fétre. U se peut*aussi que je serai heureuse. Ne me retiens pas j laisse-moi partir. Tu sais combien

\ je t'aime.

— Embrassons-nous, au moins.

• — Hélas ! non.

— Tu pleures.

, — Non. Au nom de Dieu , laisse-moi partir.

— Mon cœur, tu vas pleurer dans ta chambre. Je suis au désespoir. Reste. Je serai ton mari.

— Non , je ne puis plus y consentir.

, En achevant ces mots , elle fit un effort , et s'étant débarrassée , elle s'enfuit. Je demeurai abîmé de honte et de regret. Il me fut impossible de fermer l'œil. Je me faisais horreur , car je ne savais pas si j*étais plus coupable de l'avoir séduite ou de l'abandonner à un autre.

Je restai pour dîner le lendemain , malgré mon crève-cœur et la triste figure qu'il me semblait faire. Mademoiselle de la Meure brilla dans la conversation. Elle s'entretint avec son futur d'une manière si sensée etsi spirituelle, qu'il me fut facile de m'apercevoir qu'il

en était enchanté. Quant à moi , persuadé de n^avoir rien de bon à dire , je fis , à mon ordinaire , semblant d'avoir mal aux dents , afin de pouvoir me dispenser de parler. Triste , rêveur et malade d*avoir passé une mauvaise nuit, je me suis avoué amoureux , jaloux et désespéré. Mademoiselle ne m'adressa pas un seul mot, ne me favorisa pas d'un seul regard ; elle avait raison, mais j^étais alors bien éloigné de lui rendre cette justice. Le dîner me parut d'une longueur accablante, et je ne crois pas en avoir fait un plus pénible.

Au sortir de table , madame ** passa dans son cabinet avec sa nièce et le futur neveu , et mademoiselle en sortit une heure après en nous disant de lui faire compliment, parce que dans huit jours elle serait mariée, et que de suite après la noce , elle accompagne- rait son époux à Dunkerque. Demain , ajoula-t-elle , nous sommes tous invités à dîner chez M. Gorneraan , où le contrat sera signé.

Je ne sais comment je ne tombai pas mort sur la place. Il me serait impossible d'exprimer tout ce que je souffrais.

Bientôt on proposa d^aller à la Comédie-Française y mais je m'en dispensai sous prétexte que j'avais affaire, et je retournai à Paris. En rentrant chez moi , il me sembla que j avais la fièvre ,^t je me couchai ^ mais au lieu de trouver le repos dont j'avais besoin , tous les tourmens du remords et du repentir me firent éprouver le supplice des réprouvés. Je m'arrêtai à ridée que je devais empêcher ce mariage ou mourir. Persuadé que mademoiselle de la Meure m'aimait , je

aftioim

me figD%ii qa'cUe ne iiie«éeittmil pa» , m je Im fai'

sais savoir que son refus me coûterait la yie. Plein de •cette idée, je me levai et je lui écrivis la lettre la jploa farte ^e^pmaejaiBaMiioaj^reffime ^orte passion en . tnoHilte. Ma douleur soulagée , je me recouchai et u'endonnis jusqu'au matin. Dès que je fus éveillé , je fis venir ttn eonmiissionnaire, et jn loi promis donxe francs s'il remettait ma lettre et qu^il m'en rapportât le reçu en une heure et demie. Ma lettre était; sous Tenveloppe d'an bfflet adbessé à Tiretta et dans leqnd. .je le prévenais que je ne sortirais pas de chez moi Avant dWoir la réponse» la reçus quatre heures après ;*la voici : *

« Il n'est plus temps , mon cher ami ; vous avez dé* cidé ûe mm sort ; je ne puis reculer. Sortear. Yenex dîner chez M. Corneman , et soyez sûre que , dans quelques semaines ) nous nous trouverons heureux, Fnn et Fanfare ^ d'avoir rempoi^ une gmnde Tictoire. Notre amour, trop tôt heureux, ne se trouvera plus que dans notre mémoire. Je vous supplie de ne pins m'écrire. ;

Me voiià amx abois* Ce refus, joint à Tordre plus cruel de ne plus lui éci4re , me mit en fureur, lé ne vis que de Tinconstance ^ je la crus devenue tout-àconp amoureuse du marchand. Qu*on juge de mon état : je pris la terrible résolution de tuer mon rival ! Les projets les plus atroces se succédaient dans mon imagination exaltée; les moyens les pins barbares se

présentaient en foule à mon esprit ayeuglé par une pMNbn irritée el 9011 iatMùte^ j^étaU jakmi, auMmreax , altéré et égaré par ta ooMre et peut-être teut

autant par 1 amour-propre j la lionte et le dépit avaient détruit ma raison. Cette ehamante personne , que je ne ponvaia q«*adiiiirer , que j^anraie ék eatiaier àt^

\auLage, que )^lvai.s atlorée comme un ange, me semblait èUre uu mousti^e que je devais haïr, une inoon- «tante^j^ie jé* derafÉ^inmir. Je m^arrétai à on ii^en sûr, et quoique je ne pusse me dissimuler que le moyeu éiaii iàcbe, Taveugle passion me le fit embrasser sans hésiter* U s'agissait d^aller trouver le futur ehei Comeman , eû il demeurait , de hd révéler tonl ee qui s^ëtait passé entre la demoiselle et moi , et si «atte létélation ne auffîaait pas pour ini taire abanr doAner le projet de T^fionter, de lui anneneer la mert' de Tun de nous deux , et en dernier résultat^ de 1 asaassiner, ail a'a¥ait point accepté mon défi.

fixé sur eût lierriMe projet , que je ne puis me rappeler aujourd'hui sans irissonner d'horreur, je mange a^ec uae faim canine , je me couche et je dors d'un snnmei profond jusqu'au jour. A non réveil, je me trouvai dans la même dtspositioti , ee <fai m^y eeofinna . davantage. Je me hâte de m'iiahiller , mais avec soin , enaiùte je neU dana jnea poches dens piatoleto hien eondilioiHiés , et je ne re n ds ehei M« Comenan. Mon rival dormait encore j j'attendis, et pendant un quartd'heure , tontes nés réflexions ne faisaient que corro-» borer mes résolutions. Tout^-cenp Toilà non rivd, en robe dechamhre, qui vient à moilesWas oi^vei i><> et qui

U ' litXOIUB

ml^mbrassr, eÉ lue disant du ton le pla» bienTdllanl;

quHl s'attendait à cette visite ; car en qualité d^ami de aafoture, il avait deviné les aentimena qu'il pourrait m'at^ kiapirés, et qu^il partagerait tn^joufs eeux qu^elle pourrait avoir pour moi.

lia phyttonomie de cet honnête homme ^ aon air fimnc et ourert^ la vérité da sentiment qui se peignait , dans ses paroles , tout m'accable. Je reste muet pen- « dant quelques instans j au iàit , je ne savais que lui dire* Heuipensement quHl me donna tout le temps néeessaire pour revenir à moi , car il me parla pendant un quartd!tieure sans s'apercevoir que je n avais pas prononcé une syllabe.

M. Corneman étant venu , on apporta le café , et la parole me revint j mais je ne trouvai que des mots iioiMi^s,à ku dBre , et je m^en félicite encdre. La crise

était passée.

Si^ron y.iait bmk' attention , on remarquera que lea caractères les plus bouiDans soiit compie une corde trop fortement tendue, et qui se casse ou perd son élasticité. J'ai eonnd plusieurs personnes de cette trempe , en^ autres le cfaeralier L"^**, dont la vÎTa^ cité était extrême ^ et qui , dans w moment dUrritatieii, sentait son ezbtenee a^écbapper par tous ses pores. Si au moment où sa fiireur allait éclater, il pouvait briser un objet quelconque avec éclat , à Tinstant même le ciJme renaissait , la raison jreprenait tout son empire , et le Uon' furieux devenait un- agneau , un yrai modèle de douceur.

Aprds aTojr pris une tasse de café, me sentant sou-

AS CAâAROVA* 75

lagé et stupéfait, nous nous embraasâmes et je partis. Je m^examiDais avec lyi ëtoniiemait extrême, mai» ^ j'étais ravi de n'avoir pas exécuté mon détestable projet. Ce qui m'iiumiliait , c'était de ne pouvoir diaeonvenîi^quc je ne devais qa^au hasard de nlivoir pas commis Faction la plus infâme, et de n'être pas un scélérat. Tout en marchant à Faventore, je rencontrai mon frère , et cek acheva de me remettre. Je le menai diner chez Sylvia, où je restai jusqu'à minuit. Je vis que la jeune Bailetti me ferait oublier mon inconstante, que je devais sagement éviter de revoir avant ses noces. Pour me rendre la chose plus facile, le lendemain je partis pour Yorsaillesy afin de faire nureour aux mimstres.

GH^ITBB n.

VM^ de H VQUe. ^ L'abbé CkiHani. — Casaetàfe dn dia*

lecte napolitain. *— Je yaiv'ft Dunkerqne , chargé d^une mission secrète. — Je réussis à souhait. — Je retourne à Paris par la route d'Amiens. — Mes incartades assez comiqaes* — H. de la Bretoiinière*— Mon rapport pbtt.

— Je reçois cmq cents louis. — Eiflesions*

Upe nouvelle carriàre va s^ouvrir pour moi. La fortime me favorisait encore» J^avais tous les moyens nécessaires pour seconder Faveugle déesse , mais il me •manquait une qualité essentielle, la constance. Ma firivolitéf mon amour dànesufé peur h plaim» détniisaîent l'aptitude que je tenais de la nature.

M* de Bernis me reçut à son ordinaire » cVst-à-dire moins en mîiiistre qu'en' aw* 11 me demanda ai je me sentais enclin aux commissions secrètes.

— Aurai-je le talent nécessaire ?

— Je n^en doute paa«

— Je me sens enclin à tout ce qui , étant honnête, peut me mettre à même de gagner de IWgent. Quant

m talent 9* jevu'earai^Tle beeo vtioi^ers à Votre Ex-

. . Cette finale le fit sourire ; c'est ce que je voulais. âji>rès qiMl<)iie9 .mots eu ïw sur d^anciens souvemi^ «{ne le tenps nierait pai entîèieiiieiit effiMséi , M*

le ministre me dit d^aller trouver l abbé de la Ville,

de sa^Murt.

Gel abbé , premierimaiiib , était vn homme ^oid ^ profond -politique , Famé ét mm, département , et Som Excellence eu faisait grand cas. Il avait bien servi ! état, étant diargé 4'afiairet à«ia Haje^ et le reconnais^ sont, te rémmpema m kd thnnànt un é^êehé le jour même de sa mort, La récompense vint un peu tard , mais les rois nont pas toujours le temps d ayoir de ia . mémoiise* L'béritler de ee brave hwnmo fut mi eertaiii Garnier, homme de fortune, ancien cuisinier de M. d^Argenson et qui était devenu riche par le parti qu'il avait su tirer de Tamitié que Pabbé de la ViUe avait toujours eue pour lui. Ces deux amis, à peu près du même âge , avaient déposé leurs testamens entre les mains da même botaire ët ils i^étaieot faits réeiproq[aement légàlaives nn lv ers ob Ton de Tantre*

L'abbé de la Ville après m^ayoir fait une courte dis- ' serUition mam la netnne des eommisttons eMrètes ^ et m*avoir eipliqiié tonte la pndenee que devaient amr les personnes qui en étaient chargées , me dit qu'il me ferait prévenir dès qu^il se présenterait quelque chose qui pAt me tenvenlr $ pnis 11 me retint à dîner*

Je fis à table la connaissance de fabbé Galiani , secfétaire d'ambassade de Naples. Il était irôre du mar*

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qais Galitfni dont je parlerai qnacd lîoiis en serdlia à mon voyage dans ce beau pays. L'abbé Galiani était' un homme de beaucoup d eaprit. U avait un taleofc supérieur pour dmner à tout ce qnll débitait de plus sérieux une teinte comique , et parlant bien et toujours sans rire , donnant à son françds rinvincible ac-> cent napolitain, il était cbéri de toutes' les sociétés où il voulait être admis et dont il4aisaitle charme. L'abbé de la ViUe lui ditque Voltaire.se plaignait quW eût .traduit sa Henriade en yers napolitains, de fiiçon quelle était ri^ible. Voltaire a tort, dit Galiani, car telle est la nature de la langue napolitaine , qu'il est impossible delà manier en vers sans que le résultat en soit risible. D ailleurs pourquoi se fâcbçr de faire rire ! le rire n'est pae synonyme de la moqueme , el puis celui qui fidt rire avec plaisir est toujours sûr d'être aimé* Imaginez un peu la singulière tournure du dialecte napolitain | nous ayons une traduction de la BiUe dt uné «ntre de niiade, et toutes deux font rire.

^ Passe pour la Bîfak , auds pour THiade , cela me surprend. *

— Cela est pourtant vrai*

le ne revins à Paris que la veille du départ de mademoiselle de la Meure, devenue madame P. Je crus ne pouvoir me dispenser d'aller chez madame pour la léliciten» et lui souhaitei^ tm bon voyage. Je la trou* vai gaie et tout-à-fait à son aise ; loin d'en être piqué , . j'en éprouvai du plaisir, marque certaine de ma par- JCeute gttérison. No«s nous pariâmes sans ,1a moindito

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«r CASANOTA.

coBtcunte, etaoa mari jne pârnt Atre «n homme tris

comme il faut. Répondant à ses avances , je lui promis une TÎaite à Dunkerque , sans la moindre envie de lui tenir parole $ mais les cireonsbmees en décidièrent anp tremoDt* >

Voilà XireUa seul avec sa pouponne, qui devenait de jour en joar plus éprise et plus folle de son Lindor, tant il lui donnait des {MMiTes de son amour et de sa fidélité.

Tranquille , je me mis en écolier à filer le parlait amour «vec Manon Balletti , qeâ me donnait chaque jour quelque nouvelle marque des progrès que je faisais dans son cœur.

L*amitié et l'estime qui m'attachaient à sa famiUe ëU>ignaient de moi toute idée de séduction ; mais devenant toujours plus amoureux , et ne pensant pas à la demander en mariage 9 j'avais peine à me rendre compte du hut que je me pranettais, et je me laissais aller machinalement, comme un eorps inerte qu'un filet d'eau entraine*

Au oonunenoement du mois dei mai , Fabbé de Bemis m'écrivit d'aller le trouver à Versailles et de me présenter d abord à l'abbé de la Ville. Cet abbé m'accueillit en me demandant si je pouvais me flatter d'aller, fùrp une visite à huit ou dix vaisseaux de guerre qui se trouvaient en rade à Dunkerque, en ayant Fadresse « de faire eonnaissance avec les officiers qui les commauT Paient , de manière à me mettre en état ée Wfiurem rapport circonstancié de tout ce qui regardait Tapprovisîon|iement de tout genre , le* nombre^ de ma^elou

aa

MÉMOJUUSS

dont se composaient le» équipages, les mimilioiM, radminUtratioB, la polke, «te.

— J'iraf , lui dis-je , en faire l^mai ; à mon retour , je vous remettrai mon rapport, et ce aera voua qui me direi ai j'ai bien fait.

— Coame c'est nue mission secrèlo , je ne pois tous donner aucune lettre ; je ne puis que tous souhaiter un JiettreQaL voyage et TOUS donner de Targeiit.

— Je ne veux* point d*argent d^ayance , Mensîsttr Tabbé; à mon retour, vous me donnerez ce que vous jugerez que j'aurai mérité. Quant au bon voyage , il me faut au moina trois jours, car il fiiol que je me procure quelques lettres pour m'introdoire.

— £h bien I tachez d'être de retour avant la £n du mois. Toilà tout.

Le même jour , j'eus au palais Bourbon un entretien avec mon protecteur , qui ne pouvait se lasser d'admirer ma délicatesse de n'aroir point ^ponlu d^argenl d^avanee , et profitant de ht oiroonstanee , Ion jonirs avec ses manières nobles, il me fit accepter un rouleau de cent louis. Depuis cet instant je ne me suis plus trottTé dana k nécessito de puiser dans la bourse de cet homme généreux , pas même à Rome , quatorze ans plus tard.

— Gomme 11 s'agit d'une oommiision secrète , mon cber Casanova , je ne pids Vons donni» nn passeport;

j'en suis lâché , mais cela vous rendrait suspect. Pour |Mtfer à cet inoonTénient , il vous sera fadile de vons en proenrer nn dn premier gentilbomme de k <Aambre, sous un prétexte quelconque. Sylvia pourra vous

servir en cela plas efficacement persenne. Vous

sentez combien votre conduite doit être prudente. Surtout éYÎteB de vous &ire aneone af&ire, car irous . savez , je crois , que s*il vous arrive quelque malheur , une réclamation à votre commettant ne vous sera d^aucuneuttlilé» On serait forcé de tous désavouer, car les seuls espions avoués sont les ambttssadeurs^ Souveneï- .VOUS que vous av^ besoin d^uue réserve, et d'une cireenspection tapérieures asx leurs ; et pourtant /pour réussir , il faut savoir dissimuler ces deux qualités , et montrer une aisance et un^aturel qui inspirent la eonfittiGe» Si à ^otre retour tous vpnlev me eemmuiâquer votre rapport avant de le remettre à P^bé de la Ville 9 je vous dirai ce qui poupra être retranché ou

ajouté. ^

Tout plein de cette affaire , dont je me faisais une idée d^autrat plus exagérée que j^é^s tout-à-fait neuf, je dis à Sylvia que, voulant accompagner à Calais quelques Anglais de ma connaissance , elle me ferait plaisir en me procurant un passe-port du due de Gesvres. Prête à m'oMiger en tout , 4sette digne femme écriidt de suite une lettre au duc , en me disant de la remettxé moi-ménie, puisqu'on ne délivrait des passe-ports de cette espèce qu'en donnant le signalement des-pev^ sounes qu'on recommandait. Ils n'étaient valables que dans ce qu^on appelle TUe-de-France, mais ils faisaient respecter dans tout le nord du royaume.

Muni de la recommandation de Sylvia et accompagné ^e son mari , jette rendis chez le duc qui était à sa terre de S^-Ouen , et à peine eu^il pareouru f écrit que

je venais 4» lui remettre, <pi iï me fil délivrer le passepoÉt. Satisfait 9ût ce paînt, je me reodis à b Viliette pour demander à madame*** si eBe avait à uie charger de quelque chose pour sa nièce. Vous .pourriez, me dit>«Ue, lui porter la caidie des tiataes de poccdaine, si M. Comeman ne la pas encore envoyée. Je fos chez ce han(|uier qui me la remit, et je lui donnai cent loass contre une lettre de crédit svr me maison de Dunkerque , le priant de-me reeonunander d*nne manière particulière , car j^y allais pour me divertir. M. Gerneman fit tout cela avec plaisir et je partis le snirtméme; trois jours après je m'instdlai à Dunker* que à riiôtel de la Conciergerie.

Une heure après mon arrivée, je causaila plus agréa* ble surprise à la charmante madame P. en lui présen- •tanlt là cassette et en lui faisant des complimens de la part de sa tante* Au moment où elle me faisait leloge de son mari qui la rendait henmise, il arriva, et en* chanté de me vtîr, il nt'offrii une chambre , sans me d^ander si mon séjour à Dunkerque serait loi^ ou oourt. Je le remerciai , copune de raison , et après lui avoir promis de ^nir quelquefois prendre part i son dîner, je le priai de vouloir bien me conduire chez le banquier auquel M* Corneman me recommandait.

Le banquîsr eut à peine lu ma lettre, qu'il me compta cent louis et me pria de raltendre à mon auberge vers le ^oir, où il irait me prendre avec le commandant» C'était JIL de Bairail* Ce monsieur, fort poli comme le sont ea général les Français , après m'avoir fait quel* ques questions d'usage ^ me jiria à souper aveo son

DE CA8A?fOTA. . 83

épouse , qui était encore à la comédie. L^accneil que •fcette (lame me fît fut aussi bienveillant que celui que j^avais reçu du mari. Après un souper délicat, plusieurs personnes étant survenues, on se mit à jouer, mais je^^ me dispensai d'y prendre part, voulant commencer par étudier mon monde et surtout plusieurs ofBciers de terre et de mer qui faisaient partie de la société. Af- ,y fectant de parler des marines de toute TEurope et me • . ^ donnant pour connaisseur, comme ayant servi dans , Tarmée navale de ma petite république, je n'eus besoin^ f que de trois jours, non-seulement pour connaître per-r%^ > sonnellement tous les capitaines de vaisseau, mais même pour me lier d amitié avec eux. Je parlais à tort et à travers de la construction des vaisseaux , de la façon vénitienne de manœuvrer , et je remarquais* que les braves marins qui m^écoutaient s'intéressaient à moi , t' plus encore quand je disais des bêtises que lorsque ' j^avançais de bonnes choses. , ^

Un de ces capitaines me pria à dîner à son bord le quatrième jour, et c'en fut assez pour que tous les autres m^invitassent à leur tour. Celui qui me faisait cet ^ lioiineur m'occupait toute Id journée. Je me montrais curieux de tout, et les marins sont si confians! Je des-^ cendais à fond de cale , je faisais cent questions , et je trouvais tant de jeunes officiers empressés à faire les importans, que je n'avais pas de peine à les faire ja-\ ser. Pavais soin de me faire dire en confidence tout ce qui m^était nécesssaire pour mon rapport , et rentré chez moi , j'avais grand soin le soir de confier au papier toutes les observations , bonnes et mauvaises ,

M£XÛia£S

que j'avais faites dans la journée sur le vaisseau ou je Tavai» passée* Je ne dormais ipie quatre ou «inq heures,, et ea quiaie jours je me àm swffljumnieal vê^ struit.

La bagatelle , le jeu , la frivolité , mes compagnes habituellesy ne flirent point de ce iojBffàf et ma mission ftit le sed objet qui m*oceapa tout entier et qui dirigea toutes mes démarches. Je ne dînâi qu^uue fois chez le banquier de Comeminj une fois ehei rnsdamit P. ea tille, et une entre à une jolie nudson de eem*' pagne que son mari avait à une lieue de Dunkerque. Ce fut elle qui m'y mena , et «'étant trouvé téte-à-téte aivec eetle femme que j'a?ais tant àimée, je rendumtai par mes procédés délicats , car je ne lui donnai d'autres marques' que de ma respectueuse amitié* La trouvant eharmante et ma Uaisott n'aiint^fini avec elle que depuis six semaines , j^étais émerveillé du calme de mes sens, car je me connaissais trop bien pour attribuer ma retenue à ma vertu. D*oû venaiteek? Un proverbe itsiien, interprète de la nature , en donne la véritable raison. La mona non vuol j^ensleri, et ma tète en était toute plenie* , *

Ha commission étantacbevée , je pris congé de tout le monde et je me mis dans ma chaise de poste pour retourner àParis, prenant pour mon plaisir «ne autre route que celle par où j^étsis venu. Vers mimut, me trouvant je ne sais plus à quelle poste, je demande des chevai^x , mais4>n m^observe que la poste suivante était à Aire, ville de gnsrre, et que nonsn^eu tr e ri— spaade nuit, Oes chevaux , lui dis-je 3 je me ferai ouvrir. On

m'obéit el imnm Toilà au portes 4e b IVrtereBie» 11 claque dtfon fouet : •

— Qui vive I ^

— Goiurrier*

QM hmFB) oo Tient

m'ouvrîr et on me dit qu'il l'allait que j'allasse parler an commandant. J'obéis en pestant d'un ton d'importanee et Ton m^introdint jusque Talcove d'im homme qui , en élégant bonnet de nuit, était couché à c6té d^une très-jolie femme* >

— Deqoi étee-TOus counrier?

— De pêraonne , mai^ comme je suis pressé

— C'est assez* Nous en parlerons demain.Ën attendant TOUS resteres au oûrps-de?gaffde* LaisseB-moi dormir.

— 'Mait, Mbiisieur.».*.

— Point de mais pour à présent , je vous prie ; sortez» ^ .

On me mena an eorp»-de-garde, où je passai la oatt

assis par terre. Le jour venu , je crie , je jure , je

fais tapage | je veux partir. Personne ne me répond.

DSxlieiirea sonnent.-ImpatieBtpla8qiie je ne saurais le dire, je m adresse à lofllîcîer en élevant la voix, et je lui dis que le commandant était bien le maître de. me fiûro assassiner,' buis qu'on ne pourrait me refb* ser les moyens d'écrire et la liberté d'envoyer un courrier à Paris.

— Votre nom 9 Monsieur 5 jeTouspne?

— Voilà mon passe-port.

Il me dit qu'il va le remettre au commandant j je le lai amehe des mains.

MÉMOUV

— Voulez-vous <pie je voiw conduise chez lui? Volontiers.

Noa# partODS* L^orïicier entre |e pMinier etrevient

me prendre deux minutes après pour me présenter. Je présente mon passe-port d'un air fier et sans dire un mot. Le commandant le lit en m'examinant, pour aVwsnrer que le signalement fût bien le mien , puis il me le rend en me disant que j'étais libre et en ordonnant à loiEcier de me kiaser prendre des chevau de poste.

— Maintenant , Monsieur le commandant , je ne suis plus si pressé. Je vais envoyer uncoorrierà Paria et j'attendrai son retour ; car en retardant mon voyage,

vous avez violé le droit des gens.

— C est TOUS qui Tavez violé en vous donnant pour courrier*

• — Je vous ai dit, au contraire, que je ne Tétais^ pas.

— Oui y mais vmu Tave* dit au postillon , et cela suffit.

— Le postillon en a menti , car je ne lui ai rien dit ^ ainon que je me ferais onvrir.

— PourqDoi nem*avei*voinspaa montré votre passe* port?

— Pourquoi ne mVn av^as-vena paa laissé le temps ? Sans trois ou quatre jonrs , au Aste, nous verrona

qui de nous deux aura raison.

— faites tout ce quil vous plaira.

Je sors avec Tnffieier qui me coudait à la poste, ek un moment après je vois venir ma voilure. La poste

était également un hAtel, et m'acMkiant ao maître , je

lai dis de me- tenir un me$$ag;er prêt à mes ordres , de me faire donner une bonne chambre , un bon lit , et de me faire servir on bon consommé en attendant rhenre dn dtner , le prévenant que j'asnis ooutnme de bien vivre» Je fais monter ma malle et tout ce que j avais dans ma chaise , et m^étant déshabillé et lavé , je me prépare à écrire ne sachante qui, car dans le fond j'avais tort ; mais je m^étais engagé à faire Pîm- |K>rtantf et il me semblait qu^il y allait de mon honneur de soutenir mon rAIe , sans trop penser s^il me fiiudrait reenter. Pâais cependant ftché de m^étre engsigé à rester à Aire jusqu'au retour du courrier que je Youlais enyoyer..... à la lune ! Enfin , n'ayant pu fermer PœS de la nuit , j^avnis en perspe^ve de coucher là et de m'y reposer. J'étais tout-à-fait en chemise, prenant le bouillon qu on venait de me servir, quand je vis entrer le.eonunandant tout seul. Sa présence me surprit et me fit plaisir.

— Je suis fâché de ce qui s'est passé , Monsieur , et snrtoftt de ce qpie tous croyes avoir raison de tous plaindre, tandis que je nai fait que mon devoir; car enfin comment pouvais-je supposer que votre postil*^ Ion vous aurait donné une qualité sans*vos ordresl

CW fort bien, Honsienr !• eomnandant, maïs votre devoir n'allait pas jusqu'à me chasser de votre cluudbre* ,

— Tavais besèin de dormir.

^ Je me trouve dans le môme cas ^ mais la politesse m'empéabe dis vms imiter.

^ Oseraifrje tOO» demaoïdar si irom «tiez jamÉis

servi ?

— Tai servi sur terré et sur mer et j'ai quitté à l'âge Qfà bien des gens eommeneent.

— Dans ce cas vous devez savoir qu'on n'ouvre jamais pendant la nuit les portes d'ime place de guerre qu'aux eoni^riers du roi conunandans mâitaires snpérieurs.

^ Pen conviens, mais dès ^'on l'avait ouverte,

l'affaire était faite , et une fois la chose faite on peut être poU.

Êtes^-vous homme à vous habiller et à venir vous

promener avec moi?

Sa proposition me pl^ aillant que l'idée que j'avais de sa morgue me piqua» jDacoup d^ée donné ou reçu en passant se présente à mon esprit avec tous les attraits possibles ; d'ailleurs cela levait toutes les diffîcultés etme tiraitd'embarras. Je lui réponds d'un aircalme et lespeo* tueux que Phonneur d'aller me promener avec lui avait Je pouvoir de me faire dîfiPàrer toute alEûre quelcon« que. Je le priai poHment de vovdoir bien prendre un

siège tandis que je m'habiilerais à la hâte.

Je passe nui culotte , jetant sur le lit de magpifi-' queS pistolets qui étaient danif mes poches, je fhis monter le perruquier et dans dix minutes ma toilette fut achevée. Je ceins mstt' épée et tious partons.

Nous passons assez silencieusement deus ou'Mf^ rues , et traversant une porte-cochère , nous entrons dans une cour qpie je cms être un passage, et nous arrivons au bout devant une porte où mon conducteur

DE Q^AROVA. 8t

«'arrête. Il m'invite à entrer , et me voilà dans un beau salra «ifec «ombreuse compagnie. L'idée ne me vint pas ■iteie'de racid^r ; j^étais eomiM ohe& moi. Monh sieur , voilà ma femme , me dit le commandant , et • sans s interrompre & Voict» loi dit-4à, M. de Cafanova €pà ywnAétnêr*9iifmci noiia.

— Cest à merveille, Monsieur, car fanêéfela je ne V0U9 aurais point pardonné la peine que vous m^avex &ite eette auk en me faiaaat réveiUer» .

' ^ Cett pe«rtaBt4i]ie fimto que j*ai entéBemcnl expiée , Madame limais après, un pareil purgatoire , permettei-mûi de m tnwmr beiireK dans ee paradis. . Elle me -fit vil sourira olumMUt , et après m?aToir invité à m'asseoir auprès d'elle, elle continua sa partie, saaa intenNmipre Ja coniersaUoa possible quand on est oosnpAd^ jen de ea^8«

Je me vis joué dans toutes les loroies , mais la mystifioaftÎM^taîtsi gracieuse, que je n'eus garde d'en lémoigiMT de Flmmear ; je aVâl d'autre parti à prendre que celui de laire bonne conlenaoee, £A chose ^t d'autant plus facile , que j'éprouvais une véritaUe satisfaction élèÊt^ débarrassé de Tobligatioa que je m'étais sottement imposée dévoyer un eourrier

a je ne sais qui. •

Leoomnnuidaiityeatis&itdesairietoire, et en jouissant inpelÊb y deveau gai tout-à-ooup , se mit à parier guerre , cour , affaires , et il m'^adressait souvent la paNle avec cette afihbiUté et cette aisance que la bcmMsoeiélé'eaTfciioesait-ei bien allier anxoonT»-

nances^ il aurait été difUcile de devioer qu'il se ■ «

jamais passé entre nous le moindre différend. Il était devenu le kérot de la pièce par la «ituatioii .qu'il avait su aJMner ; maïs pour ims. tronyer au a ê cou d rang , je n'en brillais pas moiDS; car tout montrait que j'avai* rhouneur d^avoir su forcer un vieil ofBcier supérieurà me donner une aatiafaction d'autant plue flatteuse qm de la nature dont elle était , elle marquait toute Festime que jWais su lui inspirer, même eu me rendant coupd[>le d\nie incartade déjeune homme*

On servit. Le succès de mon rèle ne dépendant qne de la manière de le jouer , il m'est arrivé rarement d*étre jfktB éveillé <pie je le fus pendant ce dîner , où il ne se tint que des propos agréables, et où j'eus un soin extrême à faire briller madame la commandante. C'était uae femme cbarmaate , Uès-jolie et jeune encore , car die avait bien trente^ns moins que son cher mari. On n^y parla pas une seule fois du quiproquo qui m'avait lait passer m heures au corps-de-garde ^ mais au dessert , le commandant manqua de casser les vitres par une goguenarderie qui n^en valait pas la peine. Tous avez été bien bon , me dit-i) , de croire que jUrais me battre aviec vous. Je vous ai attrapé.

— Qui vous a dit que j'aie cru à un dnd?

— Avouez que vous lavez cru.

^ Je m'en défends , car il y a loin de croire à supposer. L^un est positif, Tautre n^est que supputatif. Au reste , je consens que votre invitation de prome-. nade m'a rendu cuneux de savoir à quoi elle aboutirait, et j^admire votre esprit. Cependant vous voudrez bien ine croire si je vous assure que je suis loin de

m CAdAHOYA. 91 .

me croire attrapé , car bien loin de là , je me trouve 81 satisfait que je vous suis reconnaissant.

— Et moi , Monsieur, s'il îne reste quelque désir après ce qui s'est passé , c^est Je ae pouvoir pas vous posséd^ plus long-temps.

'Le compliment était flatteur, et j^y aurais i^pondu si au même instant on ne se fût levé de table. L'aprèsmidi nous allâmes nous, promener; je donnai le bras à madame , qui fut ravissante } mais le soir je pris congé , et je partis le lendemain de bonne heure , après avoir toutefois mis mon rapport au net.

A cinq heures du matin*, je dormais dans madbaise, lorsqu'on vint me réveiller. J'étais à la porte d'Amiens* L'importun qui était à ma portière était un gabeloux , race partout détestée et avec ^elqœ raison, car outre qu'elle est généralement insoleule et vexatoire , rien ne fait plus sentir resclavage qiie cette recherche iuquisitoriale qu^on exerce jusque dans vos effets , dans vos vêtemens les plus secrets. Ce commis me demanda Si je u^avais rien contre les ordres du roi. J'étais de mauvaise humeur , comme tout homme qu^on prive de la douceur du sommeil pour lui faire une question Importune 5 je lui réponds en jurant qu^ non , et qu'il aurait bien pu me laisser dormir. Puisque vous faites le brutal , me répliqu^.ranimal, nous verrons.

Il ordonne au postillon d'eotver avec ma chaise; il

'fidt détacher mes malles et ne pouvant Tempécher,

je mordais mon frein , je me tais. »

* Je sentis la faute que j'avais faite , mais je ne poû-> vais plus y remédier} au reate, n'ayant rien ^ je ne

92 HÉMOIRES

pouvais rien craindre ; mais ma pétulance allait me coiiter deux heure» d'euaui. Le plaisir delavengeauce était jiefait sur leur iii«Dleate'4gui^. Dans 06 temps-^ les commis des gabelles étaient en France Técume de la canaille^ mais lorsqu'ils se voyaient traités avee politesse par dw gete de'dîstiif^SoD, fls «se -piquaient d'honneur et devenaient traitables. Une pièce de vingtquatre sous donnée de honne grâce les rendait souples comme une paire de gants. Ils tiraiènt la révérence aux voyageurs, leiir souhaitaient un heureux voyage 9 sans leur causer de désagrément. Je le savais i mais il y a des tnstans oû l'homme agit en ma* chine , et c'est ainsi que j'en avais agi : tant pis pour moi.

Les bonrrenax ^déMnt mes malles -et déployèrent jusqu'à mes chemises y entre lesquelles, disaient- ^9 3^ ponvàie avob caché des dentelles - d'Ange* terre*

Après avoir tout visité , ils me rendirent mes clésj mais tout n était pas fini; il s^agissait de visiter ma chaise. Le coquin qui en était chargé se met à crier : Victoire! U avait trouvé le reste d'une livre de tabac qae, en allant à Ihuikerqne, j^avais* adietée & St-Omer.

Aussitôt, d'une voix de triomphateur, le Cartouche de la bande wdonne qu'en séquestre ma chaise,

et me prévient qu'en outre je devais payer douze cents francs d'amende.

Pour le coup, ma patieAce ést à bcfnt , et je laisse m lecteur à deviner tous les noms dont j habillai ces co-

m CASANOVA* 9a

quin»; maU il9 étaientenirassés contre les Biot», Je leur dis de me conduire chez Fintendant. Allez-y si vous voulez, me répondirent-ils 5 il n y a ici personne à vos ordres*

Entoaré d^nne nomimiise ' foule de curieux que le bruit attirait, je m^agiiemine'vers la ville , marchant à grands pas, comme un furieux, et j'entre dans h première boutique que je trouve ouverte , en priant le maître de vouloir bien me faire conduire chez l'intendant. Je contele cas où je me tikiuvais ; itn homme de bonne mine , qui était dans la boutique , me dit qu'il aura le plaisir de m y accompagner lui-même, mais qu'il était probable que je ne le trouverais, pas , parce que, sans doute, on Paurait déjà prévenu. A moins que vous ne payiez ou que vous ne donniez caution , me dit-il, tous tous tirereie diffioilemeiit dè ce mau-^ vais pas. Je le priai de m'y conduire et de me laisser faire. U me conseilla de me débarrasser de la canaille qui me suivait en lin donnant un louis pour nller boire; je lui donne le louis en le priant de se charger de la besogne et laiTaire fut bientâtfaite. Ce monsieur était un honnête procureur qui connaimirit son monde*

Nous arrivons chez Fintendant ; mais , comme Pavait fort bieu prévu mon guide , monsieur n'était pas visible; son portier nous dit qu'il était sorti seul , qu'il ne rentrerait qu^à la nuit et qu'îi ne savait pas où il dînait. Voilà , me dit le procureur , la journée perdue.

Allons le ehereher partout oû il peut être : il doit avoir des habitudes , des amis ; nous le découvrirons^ je vous donne un louis pour votre journée,

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voulesE^ns me faire le plaisir de due la aaert&er?

• — Je suis à vous.

Nous mîmes quatre heures à le chercher en vaia en dix ou douze maisons. Bans toutes, jWais parlé aux maîtres , exagérant partout Taflfaire qu'on m'avait suscitée. On m^écoutait, on me plaignait et tout ce qu'on .me dirait de plus consolant était que eertaluement il retournerait chez lui pour coucher , et que pour lors il serait obligé de m'écoùter. Cela ne faisait guère mon affaire et j'allai pla» loin continuer mes perquisitions*

A une heure , le procureur me conduisit chez une vieille dame qui avait beaucoup de crédit en ville. Elle était à table toute séule* Après m'avoir écouté attentivement, elle me dit avec le plus grand sang-froid qu'elle ne croyait pas de commettre une indiscrétion en disant à un éttoger dans quel endroit se trouvait un homme qui , par état , ne devait jamais être inaccessible. Ainsi , Monsieur , je puis vous révéler ce qui n'est pas un secret. Ha fille me dit hier soir qu'die était invitée à dîner chez maclame N. , et que l'intendant y serait. Allez-y donc de suite et vous le trouverez à table en compagnie de tout ce qu^il y a de mieux dans Amiens ; mais , ajouta-t-elle en souriant , je vous cfmseille d'entrer sans vous faire annoncer. Les domestiques qui vont et viennent pendant le service, vous indiqueront le chemin sans que vous le leur demandiez, lià vous lui parlerez malgré lui , et quoique TOUS ne le connaissiez pas , il entendra tout ce que vous lui direz et tout ce que vous m'avez dit d'épouvantable dans votre juste colère* Je suis fâchée de

napaapinmSr m tfmrrar è «e beau eoiip de AéâM. ' Je pris congé de cette vètpecteble dane eu lui ex-

primant ma reconnaissance, et je me rendis en toute hàle au lieu indiqué avec mon procureur , qui était fieodit de iatigue* J'entre aana la «oindre difficulté, péle-mêle avec les domestiques et mon ^ide , jusque dana la aalle où plua de vingt personnes étai^t assiaea à «M table abondamment et ridiement aenie.

— Emwez', Meetienrs et Mesdames , ' si dans Pélat effrayant où vous me voyez , je me vois contraint de Venir troubler votre pain et la joie de votre festin.

A oe oompliiftenty prononcé d*uae voiit' de Jupiter- Tonnant, tout le mondé se lève. Pétais échevelé et grondant de sueur j mes regards devaient être ceux de Tisyphone^ Qu'on se figuré la surprise que mon apparition dut causer à cette nombreuse compagnie , composée de femmes charmantes et de cayaliers élégàns.

— Je cherche depuis sept heures du matin de porte en porte dans toutes les rues de cette ville M. Pintendant, qu^enfin j'ai le bonheur de trouver ici, car je aais perdnemment qn'U y est , et a*il a des oreiUea , je sais qu^il m'écoute en ce moment. Je viens donc lui dire d ordonner de suite à ses i^ifâmes satellites , qui ont mia mon éqtypage m séquestre, de me bisser libre , pour que je puisse continuer mon voyage. Si les lois catalanes ordonnent que pour s€^t onces de tabac, . que j'ai pour mon usage, je doia payer douse cctota flancs , je les renie et je lui déclare que je ne veux pas payer un sou. Je resterai ici , j'enverrai un courrier

à mon ambassadeur , qui se plmidra qu'on ait violé te droit des gens dans nie-de-France sur ma personne et j'en aurai satis&etioii* Louis XV est assez grand pour ne pas youloir se déclarer oomplice de cette étrange espèce d^assassinat. Au reste , cette affaire , si Fon ne m'aeèordepas la satisfiu}tioiri{ae par bonrdroit je rédame|de?iendra une affaive d^état ; ear la représaille que prendra ma république ne sera pas d^assassiner des» Français pour quelques prises de tabac , mais bien de les expulser sans exception. Voilà qui je suis-; lisez.

Écumant de colère , je jette mon passe-port sur la table* Un homme le ramasse ^ 1^ lit : je sais alors qui est Pintendant. Tandis que fna pamânte passait de main en main ejt que j'observais la surprise et Tindigoation sur leurs traits, l'intendant, conservant sa morgue , me dit quMl n¥tait à Amiens que pour faire exécuter , et que par conséquent je ne partirais qu^en payant oà en donnant caution*

— Si telle est votre obligation , vous devez regarder mon passe-port comme une ordonnance , et je vous somme d^étre vous-même ma caution , si vous êtes gentilhomme.

— Est-ce que la noblesse chez vous cautionne les infractenrs ?

— La noblesse chez moi ne descend pas jusqu'à exercer des emplois qui déshonorent*

— Au, service dn roi, il n'y a pas d^emploi qui dés* honore .

— Si je parlais au bourreau , il ne me répondrait pas autrement*

Digilizeo by

mi CAtAllOVA. . -

— Mesurez vos ternies.

— Mesurez tos actions. Sachez, Monsieur ^ que je * «ni» homme libre , seusiblé et dutragé , et surtout c(ue

je ne craius rien* Je vous défie de me faire jeter par les fenêtres. ' •

— Honneur , me dit alors jpine dame en ton àb

maîtresse , chez moi on ne jette personne paf les fe^ nétres.

— Madame , Thomme daoM la colère se sert dVsc-

pressions que son cœur et son esprit désavouent 5 je souffre de Peibcès où ma réduit une criante injustice ^ et je suis à vos pieds pour vous demander pardbn de vous avoir offensée. Baignez réfléchir que c'est la première foia de ma vie que je me vois opprimé » insolté , Ama un TOjMOSÊe oû jé cr^yai» ne devoir me le* nir sur mes gardes que contre la violence des voleurs de grand chemin* Pour eux j'ai des pistolets } pùtar ces messieurs, j*ai un passe-port; taiais je trouve qu'il ne vaut rien. Au reste , j'ai toujours mon épée contre les insolens* Pour sept* onces de tabac que j^ai achetées à SM)mer il y a 'trois semaines, ce monsieur me dé pouille , il interrompt mon voyage, tandis que le roi eil mon ffurmt que personne n^osera l'interrdmpref* on veut que je paie cinquante Jouis , on me livre à la fureur d'employés impertinens , à la risée d une popu* lace insolente ^ dont l'honnête homme cpe vous voyez là m'a délivré moyennant de l'argent ; je me vois traité comme un scélérat , et Fhomme qui doit me défendre , me protéger mtme , se cache, se dérobe, et4ijontâ aux insultes que j'ai reçues ! Ses sbires , qui sont àf

MÉMOIUS

la porte de cette ville , ont houleveraé mes habiu,

chiffonné mon linge et mes dentelles , pour se venger et me punir de ce que je ne leur ai pas donné une pièce de ying-qnatre tons* Ce qui m^est arrivé sera demain la nouvelle du corps diplomatique à Versailles, à Paris , et en peu de jours on la lira dans toutes l^es gazettes. Je ne veux rien payer, parce que je ne dois rien. Parlez, Monsieur riuleudant, dois-je envoyer un cottcrier au duc de Gesvres ?

— ' Payez, et .si vous ne le youle» pas, faites tout ce que vous voudrez.

— Adieu done. Mesdames et Messieurs ^ et vous, Monsieur lintendanl, au revoir*

Au moment même où j'allais sortir comme un furieux , j^entends une voix qui me crie en bon italien d attendre un moment. Je reviens et je vois un homme , déjà sur l'âge, qui disait à l'intendant : Ordonnez qu'on laisse partir monsieur : je me rends sa caution. M'entendea^votts, intendant ?c*estpioi qui réponds pour ce monsieur. Vous ne connaissez pas la téte brûlante d^un Italien. J^ai fait en Italie toute la guerre dernière, et je me suis trouvé à portée de connaître le caractère de ce peuple ; je trouve au reste que monsieur a raison.

— Fort bien, me d^ alors Tintendant. Payex seu* lement trente ou quarante francs au bureau , car on a déjà écrit.

— Je crois vous avoir dit que je ne veux, pas payer une obole , et je vous le répète. Hais qui étes-vous , Monsieur, dis-je à rbonnéte vieillard ^ qui vouiez bien me cautionner sans me connaître ?

•1 casahova.

— Je SUIS commissaire des guerres, Monsieur, et je m'appdle de la BreloiiBière* Je demeure à Paris, à ThAtel de Saie , me du Goloiiibi«r ; j*y serai après-demain et je vous y verrai avec plaisir. Nous irons ensemble ches M* Britard qui , sur Texpasé de voire affaire, me dédiargeira de k eaatieii que j'aiofEurtepoiir vous avec grand plaisir.

Après lui avoir témoigné toute ma reconnaissance^ et loi avoir assuré qm jetne ranirais sans faute Ae$ lui 5 j'adressai quelque mots d'excuses à la maîtresse de la maison et au reste des convives et je sortis.

Je menai mon honnête proenreur diner k la meillenre auberge et je lui donnai avec reconnaissance un double louis pour sa peine. Sans cet homme et le brave coimnissaîredes guerres, j'aurais été fort embanraaié : j^aurais fait la guerre du pot de terre contre le pot de fer i car avec les hommes en place , quand Tarbitraire s^en mêle , on ne vient jamais à bout d'aivoir raison ; et quoique je ne manquasse pas d'argent, je n^aurais jamais pu me résoudre à me voir voler cinquante louis par ces misérables.

Ha chaise se trouvant prête à la porte de Tauberge, au moment oà j^ montais, un des commis qui m'avaient* visité vint me dire que j'y . trouerais tout ce que j'y aivais laissé.

— Cela me surprendrait avec des gens tels que vousj y trouverai-je aussi mon tabac ?

— Le tabac, mou prince, a été confisqué.

— Ten suis Dàdié pour vous, car je vous aurais donné un louis. '

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