CHAPITRE I
dans tonte église de la chrétienté ; mais on devait j faire apposer le sceau de la chancellerie épiscopale diocésaine, qui dispenserait de la publication ordinaire des bans. Il ne me manquait donc plus qu'une bagatelle : — Tépoux. M. Dandolo m*en avait déjà proposé trois ou quatre que, pear de bonnes raisons, je n*avais pas voulu admettre ; mais enfin il m'en trouva un à souhait.
Devant retirer la bague du mont-de-piété, et ne voulant pas paraître moi-même, j'écrivis au curé de se trouver à Trévise au jour et à l'heure que je lui indiquais. On sent que je ne fus pas surpris de le voir arriver accompagné de sa belle nièce. Se croyant sûre que je n'étais venu que pour arranger ce qui concernait notre mariage, elle ne se gêna pas; elle m'embrassa tendrement, et j'en fis de même. Dans cette douce étreinte, adieu l'héroïsme, si son oncle ne s'était pas trouvé là ! Je mis entre les mains du curé la dispense du pape, et le beau visage de Christine fut à l'instant tout rayonnant de joie. Elle ne pouvait pas assurément se figurer que j'eusse travaillé si activement pour d'autres que pour moi; et n'étant encore sûr de rien, je ne voulus pas la désabuser dans ce moment-là. Je lui promis d'aller à Pr. dans huit ou dix jours, et qu'alors nous établirions tout. Après souper, je remis au curé la reconnaissance et l'argent pour aller retirer la bague du mont-depiété, ensuite nous allâmes nous coucher. Pour cette fois, fort heureusement, il n'y avait qu'un seul lit dans la chambre, et je dus m'aller coucher dans une autre.
Le lendemain matin j'entrai dans la chambre de Christine, que je trouvai encore au lit. Son oncle était sorti K)ur aller chercher mon solitaire, et, seul avec cette superbe fille, j'eus occasion de me découvrir de la retenue AU besoin. La regardant comme ne devant plus m'appartenir et devant disposer son cœur en faveur d'un autre, je l'embrassai tendrement, mais je fus sage. Je passai une heure avec elle, obligé, comme saint Antoine, de combattre contre la chair. Je voyais aette charmante fille amoureuse et surprise, et j'admirai sa vertu dans cette modestie .naturelle qui ne lui permit pas de me faire des avances.
S4 IfÉMOHUESS DE CASANOVA.
Elle se lera, s'habilla et ne montra aucune humeur. Elle aurait été naturellement mortifiée s'il lui était Tenu dans Fesprit que j'eusse pu la mépriser ou méconnaître le prix de ses charmes.
Son oncle rentra, me remit le diamant, et nous dînâmes. Aprôs avoir dîné, il me fit voir une petite merveille. Sa nièce avait appris & écrire, et, pour m'en donner une preuve, elle écrivit très-joliment et très-couramment sous sa dictée en ma présence.
Nous nous séparâmes bientôt après leur avoir réitéré ma promesse de venir dans une dizaine de jours, et je retournai le soir â Venise.
Le second dimanche de carême, M. Dandolo, en sortant du sermon, me dit d'un air triomphant que l'heureux époux était trouvé, et qu'il était sûr qu'il aurait mon approbation. En me disant cela, il me nomma Charles***, que je connaissais de vue. C'était un très-beau jeune homme, ayant des moeurs et d'à peu près vingt-deux ans. Il était clerc de Ragionato et filleul du comte Algarotti, dont une sœur était mariée â un frère de M. Dandolo.
— Ce jeune homme, me dit M. Dandolo, n'a plus ni père ni mère, et je suis sûr que son parrain se rendra caution de la dot qu'une épouse lui portera. Je l'ai sondé, et j'ai vu qu'il serait disposé â se marier avec une honnête fille qui lui apporterait de quoi acheter la charge qu*il occupe en qualité de clerc.
— C'est excellent, mais je ne puis rien décider que je ne Taie entendu parler.
— n viendra demain dîner avec nous.
n vint effectivement, et je le trouvai très-digne des éloges que m'en avait faits M. Dandolo. Nous devînmes amis. Il avait du goût pour la poésie; je lui montrai quelquesunes de mes productions, et, le jour suivant, ayant été le voir, il me communiqua quelques petits ouvrages que jet trouvai bien fsAta, Il me présenta à sa tante, chez laquelle il demeurait avec sa sœur, et je fus ravi de leur amabilité et del'accueil qu'elles meurent. Me trouvant seul avec lui dans sa cbambi^e» je lui demandai comment il traitsât l'amour.