‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 11 sur 235 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

— Je ne m'en soucie pas, me dît-il; mais je cherche à

me marier pour avoir un établissement indépendant.

De retour au palais, je dis à M. Dandolo qu'il pouvait traiter d'affaires avec le comte Algarotti, et celui-ci en parla à Charles, qui répondit qu'il ne dirait ni oui ni non qu'après qu'il aurait vu sa future, qu'il lui aurait parlé, et qu'il serait informé de tout ce qui la regardait. Du reste, le comte était prêt à répondre pour son filleul, c'est-à-dire â cautionner quatre mille écus à l'épouse si sa dot les valait. Après ces préliminaires, mon tour vint.

Dandolo ayant dit à Charles que toute l'affaire était entre mes mains, celui-ci vint me trouver et me demanda quand je pourrais avoir la complaisance de lui faire connaître la jeune personne. Tel jour, lui dis-je; mais il faut sacrifier la journée tout entière, car la future est à vingt milles d'ici. Nous dînerons avec elle, et le soir nous reviendrons coucher à Venise. Il me promit d'être à mes ordres dès le point du jour, et nous nous séparâmes. Aussitôt j'envoyai un exprès au curé pour le prévenir du moment où j'arriverais chez lui avec un ami, et que nous dînerions tous trois avec sa nièce.

Au jour marqué, Charles fiit ponctuel, et j'eus soin en route de lui dire que j'avais fait la connaissance de la jeune personne et de son oncle en allant à Mestre, il y avait environ un mois, et que je me serais offert moi-même si j avais eu un état fait et de quoi lui assurer ses quatre mille ducats. Je ne crus pas devoir pousser mes confidences plus loin.

Nous arrivâmes chez le bon curé deux heures avant midi, et un quart d'heure après Christine arriva d'un air fort libre, donnant le bonjour à son oncle et me disant qu'elle était bien aise de me voir arrivé. Elle ne fit â Charles qu'une révérence de la tête, me demandant s'il était clerc comme moi. Charles lui répondît qu'il était clerc de Ragionato. Elle fit semblant de comprendre, ne voulant point paraître ignorante. Je veux, me dit-elle, vous faire voir mon écriture, et après, s'il vous plaît, nous irons voir ma mère.

Enchantée de Fëloge que Charles fit de son écriture |aand il sut qu*il n*j avait qu*un mois qu*elle apprenait, aile nous invita & la suivre. Chemin faisant, Charles loi demanda pourquoi elle avait attendu jusqa*A dix-neuf ans pour apprendre à écrire.

— D'abord, monsieur, qu'est-ce que cela vous fait? Mais apprenez que je n'ai pas dix-neuf ans, car je n'en ai que dix-sept. Charles lui demanda excuse tout en riant de son ton brusque.

Elle était habillée en simple villageoise, mais très-proprement et ayant à son cou et à ses bras ses superbes chaînes d'or. Je lui dis de nous donner les bras, et elle le fit en me donnant un coup d'oeil de soumission. Nous trouvâmes sa mère, qu'une douloureuse sciatique condamnait à rester au lit. Un homme de bonne mine, qui se trouvait assis auprès de la malade, se lève en nous voyant et va embrasser Charles. On me dit que ce monsieur était le médecin, et cette circonstance me fit plaisir.

Après les compliments de saison faits à cette bonne fenmie, le médecin demanda à Charles des nouvelles de sa sœur et de sa tante. Parlant de sa sœur qui avait une maladie secrète, Charles pria son ami de lui dire quelque chose à part et ils sortirent. Resté seul avec la mère et la fille, qui était assise sur le lit de sa mère, je fis l'éloge de Charles, de sa bonne conduite, de ses mœurs, de son habileté, et je vantai le bonheur de la femme que le ciel lui donnerait pour épouse. Toutes deux confirmèrent mes louanges en disant qu'il portait sur sa figure tout le bien que j'en disais. N'ayant point de temps à perdre, je dis h Christine qu'à table elle devait se tenir sur ses gardes, parce qu'il était possible que ce fût là l'époux que le ciel lui avait destiné.

— A moi?

— Oui, à vous. C'est un garçon unique ; vous serez avec lui bien plus heureuse que vous ne le seriez avec moi ; et puisque le médecin le connaît, vous saurez de lui tout ce que je n'ai pas le + 'mps de vous dire maintenant.

Qu'on se figure la peine que dut me faire cette déclara-

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