CHAPITRE XI. fU
— Je Be croyais pas que madame fût mariée.
Elle me regarde un instant arec surprise; puis, se tournant vers s& oompagne, elles se mirent à rire à qui mieux mieux. Honteux, plus pour elles que pour moi, je sortis, bien déterminé à ne plus supposer gratuitement de la vertu dans une classe de femmes où elle est si rare. Chercher ou supposer même de la pudeur dans les nymphes des coulisses, c'est être par trop dupe : elles se piquent de ne point en i^voir et se moquent de ceux qui leur en supposent. ^
Patu me fit connaître toutes les filles de Paris qui avaient quelque renommée. Il aimait le beau sexe; mais naalheureusement pour lui il n'avait pas un tempérament comme le mien, et Tamour du plaisir lui coûta la vie de bonne heure. S'il avait vécu, il aurait suivi de près Voltaire; mais à trente ans il paya à la nature le fatal tribut auquel nul n'échappe.
J'appris de ce jeune savant le secret que plusieurs jeunes lettrés français emploient pour s'assurer de la perfection de leur prose lorsqulls veulent écrire quelque chose qui demande une prose aussi belle que possible, comme éloges, oraisons funèbres, panégyriques, dédicaces, etc. Je le lui arrachai comme par surprise.
Me trouvant chez lui un matin, je vis sur sa table plusieurs feuilles volantes écrites en vers blancs de douze syllabes.
J'en lus une douzaine, et je lui dis que, bien que beaux, leur lecture me faisait plus de peine que de plaisir.
— Ce sont les mêmes pensées que dans l'éloge du maréchal de Saxe ; mais je vous avoue que la prose me fait beaucoup plus de plaisir.
--Ma prose ne t'aurait pas tant plu si auparavant elle n'avait été écrite en vers blancs.
— Tu t'es donné là bien de la peine en pure perte.
— Point de peine, puisque les vers blancs ne m'en coûtent aucune. On les écrit comme de la prose.
— Tu crois donc que ta prose devient plus belle lorsque tu la copies de tes propres vers?
SIS HÉMOIREÔ DE CASAKOVA
— Ce n*estpas douteux; elle devient plus belle, et je m^assure Tayantage qu*alors ma prose n'est pas pleine de ces demi-vers qui sortent de la plume de Fécrivain sans qu'il s'en aperçoive.
— Est-ce un défaut?
— Très-grand et impardonnable. Une prose entrelardée de vers casuels est plus mauvaise qu'une poésie prosaïque.
— Il est vrai que les vers parasites qui se trouvent dans une oraison doivent faire mauvaise figure.
— Certainement. Prends l'exemple de Tacite, dont l'histoire commence par Urbem Romam a principio reges habuere (1). C'est un hexamètre latin fort mauvais que ce grand historien n'a certainement point fait à dessein, et qu*il n'a point discerné dans l'examen de son ouvrage ; car il n'y a pas de doute qu'il lui aurait donné une autre tournure.
— Est-ce que la prose italienne où l'on trouve des ver» involontaires n'est pas vicieuse?
— Elle l'est beaucoup. Mais je te dirai que beaucoup de pauvres génies y mettent des vers exprès, comptant par là la rendre plus sonore. C'est en général ce clinquant que vous nous reprochez avec raison. Au reste, je crois que tu es le seul qui te donnes cette peine.
— Le seul? Non, certes. Tous ceux auxquels les vers blancs ne coûtent rien, comme à moi, emploient ce moyen lorsque leur prose doit être copiée par eux-mêmes. Demande à Crébillon, à l'abbé de Yoisenon, à la Harpe, à qui tu voudras, et on te dira ce que je te dis. Voltaire est le premier qui ait employé cet art dans les petites pièces où sa prose est enchanteresse. Par exemple, l'épître à M™* du Châtelet est de ce nombre : elle est superbe ; lis-la, et si tu y trouves un seul hémistiche, dis quej*ai tort.
Curieux, je le demandai à Crébillon : il me dit la même chose; mais il m'assura qu'il ne l'avait jamais fait.
(I) Eome fut gouvernée par des rois dans son commencemeni.