‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 104 sur 235 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

entrer, il me dit : — Ah I je suis bien aise de vous voir, car j'ai promis à la duchesse de Rufé de vous conduire chez elle, et nous allons y aller.

Voilà encore une duchesse. Je suis en bon vent. Allons. Nous montons dans un diable, voiture de mode, et nous voilà à onze heures du matin chez ladite duchesse.

Lecteur, si j'étais fidèle, le tableau que je vous ferais de cette lubrique mégère vous épouvanterait. Imaginez-vous soixante hivers accumulés sur un visage plâtré de rouge, un teint couperosé, une figure hâve et décharnée, toute la laideur et la flétrissure du libertinage empreintes sur cette dégoûtante physionomie, mollement étendue sur un sofa et qui à mon apparition s'écrie avec une joie enragée : — M! voilà un joli garçon I Prince, tu es charmant de me l'avoir amené. Viens t'asseoir ici, mon garçon J'obéis respectueusement; mais une odeur infecte de musc qui me parut cadavéreuse faillit me faire trouver mal. L'infâme duchesse s'était relevée et présentait à découvert un sein liideux, capable d'imposer au plus brave. Le prince, affectant une affaire, sortit en me disant qu'il m'enverrait son diable dans quelques instants.

Dès que nous fûmes seuls, le squelette plâtré étend ses bras et, sans me laisser le temps de me reconnaître, elle applique sur vol:, joue ses lèvres baveuses qui me font frissonner; et Tune de ses mains s'égarant avec le comble de l'indécence : — Voyons donc, mon poulet, me dit-elle, si tuas un beau...

Je frémissais ; je résiste.

— Allons donc, tu fais l'enfant, dit cette nouvelle Messaline, es-tu si novice?

— Non, madame; mais...

— Eh bien, quoi?

— J'ai...

— Oh I le vilain I s'écria-t-elle en lâchant prise; à quoi j'allais m'exposer !

Je profite du moment, et, prenant mon chapeau, je me sauve à toutes jambes, craignant que le portier ne me refuse la sortie.

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Je prends un fiacre et je m*en vais raconter raventore ft CoraUne. Elle en rît beaucoup et demeura d^accord que le prince m'avait joué un fort vilain tour. Elle loua la présence d'esprit avec laquelle j'avais afiectéun empêchement; mais elle ne me mit pas à même de la convaincre que j'avais trompé la duchesse.

Cependant je nourrissais quelque espérance, et je soupçonnais qu'elle ne me croyait pas assez amoureux.

Trois ou quatre jours aprôs, soupant tête à tête avec elle, je lui dis tant de choses et je lui demandai mon congé en termes si clairs, qu'elle me renvoya au lendemain : Le prince, me dit-elle, ne reviendra de Versailles qu'aprôs-demain, ainsi demain nous irons & la garenne, nous dînerons tête À tête, nous chasserons au furet et nous reviendrons contents & Paris.

— A la bonne heure.

Le lendemain à dix heures nous montons dans on cabriolet et nous arrivons à la barrière. Au moment de la passer, voilà un vis-à-vis à livrée étrangère, et celui qui s'y trouvait se meta crier : Arrête! arrête I

C'était le chevalier de Wirtembei^ qui, sans même daigner m'honorer d'un regard, commence à dire des douceurs à Coraline, puis, mettant toute sa tête dehors, il lui parle à Toreille. Elle lui répond de la même façon, puis elle me dit en me prenant la main et d'un air riant : — J'ai une grande affaire avec ce prince : allez & la garenne, mon cher ami ; dînez-y, chassez et venez me voir demain. En même temps elle descend, monte dans le vis-à-vis, et me voilà resté comme la femme de Loth, mais non pas immobUe.

Lecteur, si tu t'es trouvé dans une situation pareille, il te sera facile de t'imaginer le genre de fureur dont je me sentis saisi; si pareille chose ne t'est jamais arrivée, tant mieux pour toi, mais alors il est inutile que je cherche à t'en donner une idée : tu ne me comprendrais pas.

Le cabriolet me devint en horreur et je sautai en bas en disant au cocher de s'en aller au diable ; et, prenant le

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