‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 105 sur 235 · CHAPITRE XU« 2SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU« 2SI

premier âacre que je trouvai, je m'en fus droit chez Patu, auquel je contai mon aventure écumant presque de fureur. Au lieu de me plaindre ou de partager mon ressentiment, Patu, plus sage, rit de mon aventure et me dit : — Je voudrais volontiers que pareille chose me fût arrivée : car tu es certain d'être en possession de cette beUe & la première rencontre.

— Je n*en veux plus ; je la méprise trop.

— Tu aurais dû la mépriser plus tôt. Mais, puisque c'est une affaire faite, veux-tu, pour te dédommager, que nous allions dîner à l'hôtel du Roule?

— Ma foi, oui; le projet est excellent : partons.

L'hôtel du Roule était fameux à Paris, et je ne le connaissais pas encore. La maîtresse l'avait meublé avec élégance, et elle y tenait douze à quatorze nymphes choisies, avec toutes les commodités qu'on peut désirer : bonne table, bons lits, propreté, solitude dans de superbes bosquets. Son cuisinier était excellent et ses vins exquis. Elle s'appelait M""^ Paris, nom de guerre san^ doute, mais qui satisfiaisait à tout. Protégée par la police, elle était assez loin de Paris pour être sûre que ceux qui allaient visiter son établissement libéral étaient des gens au-dessus de la classe moyenne. La police intérieure était réglée comme un papier de musique, et tous les plaisirs y étaient soumis à un tarif raisonnable. On payait six francs pour déjeuner avec une nymphe, douze pour y dîner, et le double pour y passer la nuit. Je trouvai que la maison était au-dessus de sa réputation et qu'elle valait mieux que la garenne.

Nous montons dans un ûacre, et Patu dit au cocher :

— A ChaiUot.

— J'entends, mon bourgeois.

Après une demi-heure de course, il s'arrête à une porte cochère sur laquelle on lisait : Hôtel du Roule.

La porte était fermée. Un suisse à grosses moustaches sort d'une porte bâtarde, et vient gravement nous toiser. Nous jugeant gens de mine, il ouvre et nous entrons. Une femme borgne d'environ cinquante ans, mais qui portait

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encore les restes d'une belle femnoie, nous aborde, et, après nous aroir salués poliment, elle nous demande si nous venons dîner chez elle. Sur notre réponse afl^rmatire, elle nous mène dans une belle salle où nous voyons (quatorze jeunes personnes toutes belles et uniformément mises en robes de mousseline. A notre aspect elles se levèrent et nous firent une révérence très-gracieuse. Toutes à peu près du même âge, les unes blondes, les autres brunes ou châtaines : il y avait de quoi contenter tous les goûts. Nous les parcourons en disant quelques mots À chacune et nous fixons notre choix. Les deux élues, poussant un cri de joie, nous embrassent avec une volupté qu'un novice aurait pu prendre pour de la tendresse, et nous entraînent dans le jardin en attendant qu'on vînt nous appeler pour dîner. Ce jardin était vaste et artistement distribué pour servir les amours et les plaisirs chargés de les représenter M"* Paris nous dit :

— Allez, messieurs, allez jouir du bel air et de la sécurité sous tous les rapports ; ma maison est le temple de la tranquillité et de la santé.

La belle que j'avais choisie avait quelque chose de Coraline, et cette circonstance me la fit trouver délicieuse. Mais au milieu de la plus douce occupation on nous appela pour dîner. Nous fûmes assez bien servis ; et le dîner nous avait donné de nouvelles dispositions, quand, montre à la main, la borgnesse vint nous prévenir que notre partie était finie. Le plaisir était mesuré à l'heure.

Je dis un mot à Patu, et, après quelques considérations philosophiques, s'adressant à madame la gouvernante :

— Nous allons renouveler la dose, lui dit-il, en doublant le salaire.

— Vous en êtes les maîtres, messieurs.

Nous montons, et, après notre second choix, nous renouvelons notre promenade. Même désagrément que la première fois par la rigoureuse exactitude de la dame. — Bah! c'est trop fort, madame.

— Mon ami, montons pour la troisième fois, faisons un nouveau choix et passons ici la nuit.

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